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Énergie

La forêt ne pourra pas fournir tout ce qu’on attend d’elle

Le projet de future stratégie française bas carbone prévoit de doubler l’usage énergétique de la biomasse brute entre 2019 et 2040.

Pour décarboner notre économie, le gouvernement mise sur la biomasse. Un pari incertain, à moins de produire beaucoup plus de graines d’arbres et de réduire notre consommation de viande. Explications.

« Valoriser la biomasse ! » C’est l’une des antiennes préférées des experts en politique énergétique. Cette utilisation accrue de nos résidus urbains, industriels, forestiers ou agricoles permettrait tout à la fois de produire plus d’énergie décarbonée et de stocker dans le sol toujours plus de CO₂. Sur le papier, cette « valorisation » est l’un des leviers les plus efficaces pour décarboner notre économie et nos modes de vie.

Doubler l’usage énergétique de la biomasse

Pour stabiliser le réchauffement à + 1,5 °C, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) recommande de doubler la production d’énergie mondiale à partir de biomasse d’ici à 2050. De même, le projet de stratégie française bas carbone (SNBC 3) prévoit de doubler l’usage énergétique de la biomasse brute entre 2019 et 2040.

À cette échéance, agriculture et sylviculture devront mettre à disposition suffisamment de sous-produits d’origine végétale ou animale pour générer le tiers de l’énergie que consommeront les Français au mitan du siècle. Est-ce réaliste ? « On ne pourra pas remplacer tous les usages du pétrole par de la biomasse », estime Jean-Louis Bal, ancien président du syndicat des énergies renouvelables.

Si le bois est l’une des principales sources françaises de biomasse, elle n’est pas la seule. De nombreuses matières et résidus d’autres activités humaines y contribuent également. Toa Heftiba / Unsplash

Au fait, de quoi la biomasse est-elle le nom ? Sous ce vocable, on désigne tout à la fois les matières organiques provenant des systèmes agricoles (cultures énergétiques, résidus de cultures comme la paille, effluents d’élevage), le bois destiné à la production d’énergie et à la construction, les déchets verts urbains, boues de stations d’épuration, biodéchets et résidus de l’industrie agroalimentaire. En France, les deux principaux gisements de biomasse sont la forêt et l’agriculture.

Or la forêt métropolitaine est un géant aux pieds d’argile. Certes, entre 1985 et 2021, sa surface a progressé de 21 %, selon le dernier Inventaire forestier national (IFN). En moins de quatre décennies, la forêt française a conquis une surface égale à celle de la Bretagne. Bonne nouvelle ? Ce n’est pas l’avis des correspondants-observateurs du Département de la santé des forêts (DSF, un service du ministère de l’Agriculture). Ces rédacteurs du Bilan sylvosanitaire 2022 rappellent que l’avancée de la forêt est principalement la conséquence de la déprise agricole. Et que son état de santé est plus qu’inquiétant.

À l’est d’une ligne Bordeaux-Reims, nombre de peuplements souffrent de la soif. Combiné aux fortes chaleurs (et aux scolytes dans le Grand Est), le manque de pluie a favorisé le déclenchement et la propagation des incendies de l’été 2022. Avec 30 000 hectares partis en fumée, la forêt des Landes de Gascogne a payé le plus lourd tribut.

Stress hydrique et coupes massives

D’autres ont été sévèrement touchées, en Bretagne, dans la Sarthe, en Maine-et-Loire, dans Jura, les Vosges et les Ardennes. Chaleur et stress hydrique ont accru la mortalité des arbres. Sur un échantillon de 1 033 parcelles témoin, les forestiers estiment à 22 % le taux d’arbres morts : deux fois plus que durant la période 2007-2022.

Les jeunes plants résistent moins bien encore. Le taux de « plantation en échec » atteint désormais les 38 %, contre 25 % entre 2015 et 2020. En dernier et pas des moindres : le bois étant de plus en plus demandé, les forestiers coupent de plus en plus d’arbres. Entre 2009 et 2017, les bûcherons ont livré 48 millions de m³ de bois par an, contre 41 millions lors de la décennie précédente.

Malade, soumise aux stress hydriques et à la maladie, la forêt hexagonale peine à assurer ses missions. À commencer par l’absorption (par photosynthèse) et le captage du CO₂ dans le sol. Il y a encore dix ans, les massifs tricolores séquestraient 58 Mtéq.CO₂/an. Selon les derniers calculs du Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique, ce chiffre a chuté à 14 Mtéq.CO₂/an à partir de 2020. Publiée en 2020, la seconde SNBC parie que le puits de carbone pompera 80 Mtéq.CO₂/an à partir de 2050. Un objectif totalement hors de portée.

En plus des fortes chaleurs, les forêts françaises sont confrontées à des ravageurs comme les scolytes qui dévastent des pans entiers de bois. Casper van Battum / Unsplash

Dans ces conditions, la forêt pourra-t-elle fournir plus de bois pour décarboner le chauffage ou la construction ? Ce n’est, peut-être, pas complètement perdu. En juillet 2023, le gouvernement a initié une nouvelle stratégie forestière. Celle-ci vise à renouveler 10 % des massifs métropolitains d’ici le début de la décennie prochaine. Montant du devis : 10 milliards d’euros que les propriétaires forestiers devront décaisser.

L’État soutiendra l’effort à hauteur de 200 M€/an. « Mais il ne faut pas se leurrer, indique un responsable de Fransylva, la fédération des syndicats des propriétaires forestiers privés, cela ne suffira pas. Nous devrons trouver rapidement d’autres sources de financement. » La vente de crédits carbone volontaires ou générés par le Label (public) Bas Carbone est dans la tête de tous les propriétaires de forêts privée.

À supposer que la question financière soit réglée, la logistique ne suit pas. Malgré Climessences, un outil de prospective climatique et forestière développé par le réseau mixte technologique À force, les forestiers ne savent pas encore quels arbres résisteront aux conditions climatiques du milieu du siècle.

Un milliard de plants

Ceci expliquant en partie cela, les pépiniéristes manquent de graines pour produire les jeunes plants des essences du futur. Faute de personnel en nombre suffisant, ils ne sont pas non plus en ordre de bataille pour produire les jeunes pousses requises par la nouvelle stratégie : un milliard de plants, soit l’équivalent de seize années de production annuelle.

Enfin, la forêt est soumise à un nombre grandissant de contraintes. Elle doit tout à la fois constituer un paysage immuable et un espace récréatif, stocker du carbone, offrir un havre à la biodiversité et fournir du bois aux usages grandissant : trituration [1], bois d’œuvre, emballage, et production d’énergie. Sans gouvernance de la ressource, les conflits d’usage menacent.

Les problèmes concernant la biomasse d’origine agricole ne sont pas moins nombreux ni plus simples à solutionner. Le projet de la prochaine SNBC prévoit de doubler l’utilisation énergétique de la biomasse d’ici à 2040. Un but atteignable à quelques conditions. La première est de mettre un terme à l’artificialisation des terres agricoles. Bétonnage et bitumage réduisent de 20 à 30 000 hectares par an les surfaces productives, rappelle une étude du Céréma de 2020.

Autre impératif : redonner du carbone à la terre. Le dernier inventaire des émissions françaises de gaz à effet de serre du Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa) indique que le puits de carbone des seules terres agricoles a été divisé par trois entre 2008 et 2020.

Développer l’agroécologie

Associée à l’évolution des conditions climatiques (stress hydrique notamment), cette chute du stockage du carbone par les sols réduit leur fertilité. Une étude de l’institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et d’Arvalis montre que les rendements des grandes cultures piétinent au nord de la Loire, depuis le début du siècle, et diminuent au sud, sans que les changements climatiques puissent être incriminés.

Quelles solutions ? Certainement pas l’accroissement des rendements. Au vu des techniques disponibles, celui-ci n’est possible qu’en accroissant l’usage des intrants de synthèse. Problème : épandre plus d’engrais azotés, c’est augmenter les émissions par le sol de protoxyde d’azote, gaz à effet de serre 310 fois plus puissant que le dioxyde de carbone.

Les experts du groupe de réflexion Solagro ont imaginé un plan d’action. En commençant par maintenir le potentiel productif, développer l’agroforesterie et l’agroécologie, remplacer les engrais de synthèse par des nutriments naturels (fumier), préserver les prairies naturelles. Sur les conseils de l’Inrae, les experts toulousains proposent aussi de généraliser les couverts intermédiaires — avoine, phacélie, trèfle, moutarde par exemple. De quoi accroître de 15 à 20 millions de tonnes par an la production de matières sèches utilisables pour produire de l’énergie.

Lorsque la forêt doit à la fois constituer un paysage immuable et un espace récréatif, stocker du carbone, offrir un havre à la biodiversité et fournir du bois, les conflits d’usages semblent inévitables. Cameron Mourot / Unsplash

Plus difficile sera la réallocation vers un usage énergétique de la biomasse utilisée pour nourrir le bétail. Solagro estime que ce gisement pourrait fournir de 30 à 40 % des besoins de nouvelle biomasse. Ce qui implique de réduire d’autant la taille du cheptel bovin. La SNBC le prévoit pourtant depuis… 2020. Hélas, les services du ministère de l’Agriculture n’ont jamais cru bon de le mettre en application. Diminuer d’un gros tiers le nombre de bovins permettrait aussi de faire évoluer l’usage de 3 millions d’hectares de terres agricoles libérées : les prairies pourraient être reconverties en forêts stockeuses de carbone et productrices de bois.

Comme pour les usages de la forêt, la transformation de l’agriculture fera grincer des dents. Les mutations à réaliser sont des choix politiques qu’il faudra accompagner. De plus en plus convoitée, la biomasse devra faire l’objet d’une gouvernance qui allouera chaque type de production aux usages les plus pertinents.

« Il suffit d’appliquer la stratégie nationale de mobilisation de la biomasse. Depuis 2018, elle impose la rédaction et la mise en œuvre de schémas régionaux de gestion de la biomasse. Ce qui permettrait de gérer la rareté en toute transparence et au niveau local », rappelle Christian Couturier, directeur général de Solagro.

Une mutation profonde de l’agriculture est inéluctable. Mais il est difficile d’imaginer que cette transition se fera de bonne volonté pour tous. Lucas Gallone / Unsplash

Autre option : utiliser moins de biomasse pour produire de l’énergie. « Il est fort possible que l’exploitation des sous-produits de la forêt ou de l’agriculture produise effectivement moins d’énergie que prévu », assure Jean-Louis Bal. Ce qui impliquerait de revoir la composition de notre bouquet énergétique. « Pour la production de chaleur, on peut utiliser la géothermie beaucoup plus qu’on ne l’imagine actuellement. Pour produire autant de biogaz qu’annoncé, il n’y a pas d’alternative à la biomasse. À moins que la généralisation du tri des biodéchets, qui doit débuter en 2024, ne produise de nouveaux gisements pour les méthaniseurs ».

On pourrait aussi relever l’objectif de réduction des consommations d’énergie. Le projet de troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3) prévoit de diminuer d’un tiers la demande du pays en kWh entre 2012 et 2030. Peut-on mieux faire ? L’histoire récente n’incite pas à répondre oui : la PPE 2 de 2019 prévoyait d’abattre la demande d’énergie de 6,3 % entre 2012 et 2023. En partie grâce aux mesures de sobriété mises en œuvre à la suite de la guerre en Ukraine, nous avons parcouru 80 % du chemin. Mais la prochaine marche à franchir est autrement plus haute que la précédente.

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