Il faut plus d’aides pour verdir l’agriculture, disent des experts du climat
Parmi les premières préconisations du HCC, augmenter le revenu des agriculteurs. - Rawpixel/CC0
Parmi les premières préconisations du HCC, augmenter le revenu des agriculteurs. - Rawpixel/CC0
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En pleine crise agricole, le Haut Conseil pour le climat publie son rapport sur les effets de l’agriculture sur le climat... Et rappelle qu’il est indispensable d’aider les agriculteurs à passer à l’agroécologie.
C’est un rapport qui tombe à un moment crucial. Alors que des centaines d’agriculteurs continuent de bloquer des routes partout en France et en Europe, pour réclamer (entre autres) un allègement des normes environnementales et davantage d’aides de l’État, le Haut Conseil pour le climat (HCC) a publié le 25 janvier une analyse de l’empreinte carbone de l’agriculture et de l’alimentation en France.
Principale conclusion : les émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur agricole baissent depuis les années 1990, mais la trajectoire n’est pas assez rapide. Elles représentaient toujours 18 % des émissions totales de la France en 2021. Et surtout, cette diminution « n’a rien à voir avec les politiques climatiques » du gouvernement, précise à Reporterre Corinne Le Quéré, présidente du Haut Conseil pour le climat.
« Elle provient de la réduction des émissions de l’élevage, qui sont en fait engendrées par la situation socio-économique difficile du secteur [la taille des cheptels bovins ne cesse de diminuer] », poursuit la climatologue. De la même façon, les émissions de GES des cultures baissent uniquement en raison de l’augmentation du prix des engrais minéraux azotés.
Ainsi, pour atteindre les objectifs de neutralité carbone en 2050, l’action publique doit être renforcée. Tout en donnant un « appui aux agriculteurs, en particulier aux éleveurs », souligne Corinne Le Quéré.
Les premières victimes de la crise climatique
L’urgence est là, et les paysans sont en première ligne du changement climatique. « Avec un réchauffement planétaire de l’ordre de +2 °C à horizon 2050, sans adaptation supplémentaire, les cultures seraient exposées en France à des pertes de rendement additionnelles, particulièrement pour des cultures d’été comme le maïs », indique le rapport du HCC. Depuis 1961, le changement climatique a déjà réduit la productivité totale de l’agriculture mondiale d’environ 21 %.
Les projections de 2050 montrent que la chaleur aura un effet néfaste sur la santé des animaux. La production fourragère pour les troupeaux à l’herbe diminuera dans les régions les plus chaudes. Les changements de pluviométrie continueront d’affecter la disponibilité des ressources en eau, et augmenteront les besoins en irrigation comme les risques d’inondation.
« S’adapter est nécessaire pour protéger les agriculteurs et les éleveurs »
En clair, les rendements et les revenus des agriculteurs diminueront — tout comme la quantité de nourriture disponible en France. « S’adapter est nécessaire pour protéger les agriculteurs et les éleveurs, limiter les dommages et préserver la stabilité de l’approvisionnement alimentaire », insiste le HCC dans son analyse.
Lutter contre les émissions de gaz à effet de serre est donc vital pour le secteur agricole, en commençant par celles qu’il engendre — 77 millions de tonnes d’équivalent CO2 (Mt éqCO2) en 2021. Les principales sources sont l’élevage (à cause de la digestion des vaches et de l’alimentation importée pour nourrir le bétail), les cultures (dues à l’épandage d’engrais azotés minéraux), puis l’utilisation des engins, moteurs et chaudières. À ces chiffres, il faut encore rajouter 6 Mt éqCO2 par an, pour le secteur « utilisation des terres » : actuellement, les sols agricoles émettent toujours plus de GES qu’ils n’en stockent.
L’agroécologie plutôt que l’agriculture bio
Pour relever le défi de la réduction des émissions, le Haut Conseil pour le climat émet plusieurs recommandations, à commencer par « la revalorisation des revenus des agriculteurs qui transforment leurs pratiques ». L’instance met en avant celles qui relèvent de « l’agriculture climato-intelligente » et de « l’agroécologie » : utiliser des variétés de plantes plus tolérantes à la sécheresse, sélectionner des races animales « thermo-tolérantes », diversifier les cultures, planter des arbres et des haies, stocker des fourrages…
« Les scénarios de modèles qui réussissent à réduire les émissions de GES du secteur agricole pour répondre à la neutralité carbone sont ceux qui développent l’agroécologie et l’agriculture biologique sur 50 % de la surface agricole », précise Corinne Le Quéré. Mais le rapport ne met pas l’accent sur la bio — quand bien même le HCC salue son importance pour le stockage de carbone et la préservation des ressources naturelles. « À l’heure actuelle, l’offre biologique est plus chère, elle n’est pas accessible à l’ensemble des consommateurs. C’est plutôt une approche vraiment très large d’agroécologie qui est importante, pour transformer la production et la rendre plus résiliente », affirme la présidente du HCC.
Pour accompagner les agriculteurs dans cette transition, le Haut Conseil pour le climat recommande, en plus d’une hausse des revenus, une réorientation des dispositifs de soutien pour favoriser ces pratiques vertueuses. Le rapport préconise également des offres de formation pour acquérir les compétences nécessaires à ces transformations ; une meilleure formation des conseillers agricoles sur le volet climat ; le renforcement de l’implication des collectivités territoriales dans la gouvernance du système agroalimentaire…
Toutes ces mesures pourraient être déclinées dans les futurs textes du gouvernement, comme le projet de loi d’orientation agricole (dont l’examen a été reporté en raison des manifestations d’agriculteurs partout en France).
Baisser de 30 % sa consommation de produits animaux
« En suivant une approche d’ensemble, une réduction de 50 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole à l’horizon 2050 est réalisable », conclut, optimiste, le HCC. À trois conditions : que les pouvoirs publics soutiennent et accompagnent les acteurs agricoles ; qu’ils renforcent la résilience du système alimentaire ; et que les Français baissent d’au moins 30 % leur consommation de produits d’origine animale en se reportant vers des protéines végétales.
Les efforts d’atténuation du secteur agricole doivent en effet s’inscrire dans un cadre plus large : celui de l’alimentation dans son ensemble (émissions générées par la production agricole, auxquelles il faut ajouter celles de la transformation des produits et de leur transport). L’empreinte carbone alimentaire de la France est estimée à 140 Mt éqCO2 (soit 2,1 tonnes éqCO2 par habitant). La plus grande partie de l’empreinte carbone alimentaire (46 %) provient d’émissions importées (viande, poulet, fruits et légumes exotiques, nourriture pour le bétail…).
« Réduire l’empreinte carbone de l’alimentation, au-delà de la réduction des émissions de l’agriculture, nécessite de décarboner l’ensemble du système alimentaire, d’adopter une alimentation saine et moins riche en produits d’origine animale, et de réduire au maximum les émissions importées et les gaspillages », indique le HCC.
Ce dernier a remis son rapport au ministère de l’Agriculture le 23 janvier. Il attend désormais de rencontrer les services du Premier ministre, Gabriel Attal, chargé de la planification écologique. Une rencontre était prévue avant d’être reportée en raison des manifestations d’agriculteurs. Pourtant, le gouvernement aurait pu s’inspirer des mesures proposées par le HCC afin de répondre à la crise.