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IdéeSciences

Voyage dans l’épiderme de la Terre, à l’origine de la vie

Le désert de Namibie vu de l'espace.

Dans « La Terre habitable », le géochimiste Jérôme Gaillardet décrit avec lyrisme et enthousiasme la « science modeste  » de la « zone critique », la fine surface de la planète qui détermine notre capacité à l’habiter.

Au commencement était, dans bien des religions et mythologies, l’ordonnancement de la matière à partir d’un chaos originel. Chacun à sa manière, les récits de la création du monde rapportent comment une ou plusieurs entités divines mirent en branle les éléments qui constituent encore aujourd’hui notre planète.

Pourtant, quoi qu’en disent ces histoires, la Terre ne s’est pas achevée à l’aube du septième jour ou à toute autre date butoir. Bien qu’on ne le perçoive pas la plupart du temps, elle continue à se former, à muer. C’est à cette « épopée » que le géochimiste Jérôme Gaillardet nous invite dans La Terre habitable (La Découverte, octobre 2023). Si, en tant que scientifique, il ne souscrit pas aux conceptions spirituelles des mythes de création du monde, il en reprend l’image mouvementée de l’enfantement continu de la Terre.

Sur Terre, la zone qui rend la vie possible pour l’humanité se résume finalement à une très fine couche en surface. Josefordonez / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons

Au terme d’une expédition scientifique en Amazonie au milieu des années 2000, Jérôme Gaillardet et son équipe observent qu’une partie significative des Andes s’écoule chaque année dans le grand fleuve, jusqu’à son embouchure atlantique, et que les sédiments issus de l’érosion andine prouvent que la cordillère contribue, à sa manière, à l’absorption d’une bonne partie du CO₂ planétaire.

Émerge ainsi une nouvelle image des Andes : loin d’être « une carte postale statique », elles constituent « un haut lieu de la transformation planétaire, un enchevêtrement de temporalités emboîtées qui participent à la régulation de l’atmosphère, à la production de nutriments pour les vivants, dont les rivières emportent à l’océan les témoins ».

« Nous ne vivons plus sur la Terre, nous vivons en elle et sommes enchâssés dans ses révolutions »

À travers cet exemple et tant d’autres, l’auteur conduit son lectorat dans un voyage à travers le globe pour en révéler les processus toujours actifs qui rendent une fine couche à la surface de la Terre — la zone critique — propice à la vie. Ce qui semble pour l’espèce humaine un équilibre parfait n’est en réalité que la vision partielle de puissants mouvements entremêlés entre la surface et le noyau de la planète. Comme le résume joliment le géologue, dans « la chorégraphie de l’habitabilité terrestre, vivants et non-vivants sont entrelacés, au point que l’on ne distingue plus bien ce qui vient d’Hadès et ce qui vient d’Hélios lorsque la transformation est réussie ».

Une telle phrase met en lumière la singularité de l’ouvrage. Bien qu’écrit par un scientifique reconnu, médaille d’argent du CNRS en 2018, La Terre habitable est pétri d’un lyrisme qui s’émerveille de la beauté de chaque processus biogéochimique à l’origine de la vie sur la planète telle qu’on la connaît aujourd’hui. Quoique ancienne, cette technique de vulgarisation scientifique permet de donner un corps, une voix, sinon une agentivité, à des cycles biogéochimiques si longs qu’il faut plusieurs vies humaines pour en observer les premiers effets à la surface du globe. Mais, ici, ce style particulier se teinte de conceptions philosophiques, sinon spirituelles, propres au courant de pensée dont se réclame le géologue : l’héritage de Bruno Latour.

Si le philosophe français récemment disparu n’a pas contribué à l’élaboration du concept scientifique de « zone critique », formulé aux États-Unis au mitan des années 2000, lui-même, ses successeurs en France et leurs homologues internationaux — notamment Donna Harraway et Anna Tsing outre-Atlantique — se sont très vite emparés de ce nouvel objet méthodologique. Par essence dynamique, en mouvement perpétuel, la zone critique se situe, comme le note Gaillardet, « à l’opposé de la vision galiléenne d’un globe sur lequel nous serions comme posés. Nous ne vivons plus sur la Terre, nous vivons en elle et sommes enchâssés dans ses révolutions ».

L’Anthropocène, une « crise de la terraformation »

De fait, la zone critique pose crûment la place de l’espèce humaine sur Terre, au milieu de tous ces processus biogéochimiques vieux de millions, sinon de milliards d’années, qui se poursuivront bien après sa disparition. D’un même mouvement, la zone critique remet Homo sapiens en perspective de la longue histoire de la planète et questionne le redoutable pouvoir géologique qu’il a acquis en quelques dizaines de milliers d’années, voire en à peine deux siècles depuis la révolution industrielle.

Le concept d’Anthropocène prend ici tout son sens : si l’être humain est incapable de détruire la planète en tant que corps céleste, il peut, depuis qu’il use et abuse des énergies fossiles, des produits chimiques, des milieux naturels, etc., suffisamment altérer les lents cycles de la matière — comme celui du carbone avec les émanations massives et rapides de CO₂ depuis le XIXᵉ siècle — ou en introduire de nouveaux, pas encore intégrés au système de régulation planétaire — tel le plastique — pour menacer la zone critique, et donc l’habitabilité terrestre. Le géologue considère dès lors l’Anthropocène comme « une crise de la terraformation, une crise de la mince couche habitable à laquelle nous sommes inféodés ».

Les chercheurs ont observé qu’une partie significative des Andes s’écoulait chaque année dans les grandes rivières et fleuves qui en descendaient, charriant les sédiments jusqu’à l’océan. Earth Science and Remote Sensing Unit, Lyndon B. Johnson Space Center / Domaine public via Wikimedia Commons

Officiellement née en 2003, à l’issue d’un congrès scientifique international à Washington auquel Gaillardet avait participé, la science de la zone critique a ceci de particulier qu’elle rassemble toutes les disciplines concernées par l’habitabilité terrestre : la géologie bien sûr, mais aussi l’hydrologie, la climatologie, la pédologie, de même que certaines sciences humaines et sociales.

Depuis une vingtaine d’années, toutes ces disciplines ont su collaborer à travers des observatoires de la zone critique, installés sur toute la surface du globe, dédiés à l’étude d’un lieu jugé emblématique d’une question. Dans un élan enthousiaste, l’auteur, lui-même coordinateur national du réseau français des observatoires de la zone critique, voit en l’étude de cette dernière « la promesse d’une initiative scientifique de plus grande envergure, destinée à faire se reconnecter des disciplines que l’histoire a par trop séparées, une sorte d’infrastructure mondiale permettant de renouer le dialogue entre corps disciplinaires et de déchiffrer le langage des cycles biogéochimiques ».

Aux yeux du géologue, ce processus scientifique résolument interdisciplinaire et collaboratif préfigurerait un nouveau type de science, dans laquelle on « réalloue des ressources à ce bien commun [que sont les observatoires] plutôt qu’aux recherches individuelles et concurrentielles ». En définitive, émergerait une science qui n’est pas sans rappeler la « diplomatie » interespèces promue par le philosophe Baptiste Morizot, car elle « nécessite des alliances, des compromis sans se dégrader, un degré d’ouverture et l’abandon de son point de vue surplombant : une science “modeste” ».

Se reconnecter à « la peau » de la Terre

Même si Gaillardet n’emploie pas le terme, on peut considérer ses conclusions comme une manière de politiser la science. Non pas pour rallier un parti en abandonnant l’étude objective des faits au profit d’opinions, mais, au contraire, tout en gardant les fondamentaux de la démarche scientifique, interroger de manière critique nos manières d’habiter cette fine couche de peau terrestre qu’est la zone critique.

In fine, cette conception se démarque d’un auteur jamais ouvertement cité, mais évoqué dès l’ouverture du livre : l’économiste et philosophe étasunien Kenneth Boulding, qui voyait dans la Terre, vue de l’espace, un « vaisseau spatial ». C’est contre cette image proprement extraterrestre que réagit Gaillardet qui, lui, proclame qu’« il est temps de nous reconnecter à la Terre, pas à celle que l’on voit depuis la navette spatiale, mais à sa partie habitable, infiniment ténue, à sa peau ». En somme, d’avoir une science à même de préserver l’habitabilité de la Terre.



La Terre habitable ou l’épopée de la zone critique, de Jérôme Gaillardet, aux éditions La Découverte, octobre 2023, 256 p., 22 euros en papier, 15,99 euros en version numérique.

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