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Culture et idées

Apprendre le langage des animaux pour mieux cohabiter

Dans les récits d’anticipation qui composent l’« Autobiographie d’un poulpe », nouvel ouvrage de Vinciane Despret, s’expriment des spécialistes des langages animaux : les thérolinguistes. La philosophe trace dans cette utopie poétique un chemin vers un monde paisible où animaux humains et non-humains cohabitent.

Il est des livres qui, tel le poulpe, échappe à toute préhension. Le dernier livre de Vinciane Despret est de ceux-là. Avec son Autobiographie d’un poulpe — et autres récits d’anticipation (Actes Sud, avril 2021), la philosophe belge propose une aventure textuelle, au croisement de la science et de la fiction, de l’écologie et de la poésie.

Pour ce faire, l’autrice met en place un dispositif littéraire original. Trois courts récits, à mi-chemin entre la description éthologique et la fable morale, permettent d’évoquer les dernières recherches sur trois espèces distinctes. Le premier évoque la poésie vibratoire des araignées, le deuxième la cosmologie fécale des wombats [1] et le dernier la spiritualité des poulpes. Cependant, pour parler de notre époque, Despret choisit de placer ses histoires dans un futur relativement proche – certainement le mitan de notre siècle. Elle raconte ainsi les trois premières décennies du XXIe siècle à travers les mots de plusieurs associations œuvrant à réconcilier animaux humains et non-humains. L’une d’elles se nomme l’« association de thérolinguistique ». Le mot est emprunté à la romancière de science-fiction féministe et anarchiste Ursula Le Guin [2] et désigne « la branche de la linguistique qui s’est attachée à étudier et à traduire les productions écrites par des animaux ». On mesure rapidement l’intérêt d’une telle fiction : ces voix du futur permettent de relire quelques travaux éthologiques singuliers à la fin du XXe et au début du XXIe siècles et, les rassemblant sous la bannière fédératrice de la « thérolinguistique » et de la « théroarchitecture », de dessiner les voies qui mènent ces pionniers vers un avenir meilleur.

Considérer comme de l’art quelques gestes sauvages

Cette conception du progrès se distingue toutefois résolument des approches scientistes et technicistes dominantes. Ici, le progrès se définit avant tout sous l’angle des représentations. Les lendemains chantent parce que nos manières d’appréhender le monde ne reposent plus sur son exploitation effrénée, mais sur une composition artistique à laquelle contribuent tous les Terrestres. D’où l’importance accordée au langage. Ces trois fictions sont autant des récits d’anticipation que des utopies poétiques, cherchant la meilleure traduction possible des œuvres animales. « Il nous manque les mots pour désigner ce phénomène », constate l’un des observateurs des araignées : c’est bien cette aporie linguistique – et, in fine, l’impuissance politique qu’elle entraîne – que s’efforce de combler Vinciane Despret en se mettant à l’écoute d’autres formes d’art non-humaines.

En retour, considérer comme de l’art quelques gestes sauvages amène à repenser notre propre définition de l’art et, par conséquent, à la sortir de l’anthropocentrisme. Plus qu’un simple jeu littéraire, il faut considérer ces fictions philosophiques comme un travail à mener sur soi et ses propres représentations. À en croire l’autrice, notre société souffre d’une absence de sensibilité – visuelle, auditive, olfactive, etc. – envers toute expression d’un autre animal que nous. « C’est nous qui n’avons pas appris à lire la réponse des araignées », dit encore l’un des protagonistes de « L’enquête des acouphènes ou les chanteuses silencieuses ».

Le premier récit du livre évoque la poésie vibratoire des araignées.

À nous, donc, et aux philosophes au premier chef, de conceptualiser nos nouveaux modèles de pensée à même d’élargir nos schèmes à l’ensemble du vivant. C’est là l’originalité de la pensée de Vinciane Despret. Rigueur scientifique et fiction ludique ne s’opposent pas sous sa plume ; au contraire, sa verve littéraire fait converger vers un même horizon des travaux d’éthologie très pointus mais épars. Émergent alors les fondements d’une nouvelle discipline, jusqu’alors fictionnelle : la thérolinguistique [3]. Pour reprendre les mots de l’oratrice défendant la religion fécale des wombats, ce nouvel axe de recherche se propose de répondre au problème suivant : « Pour observer un phénomène et lui donner sa signification, il faut une théorie qui soit capable de l’accueillir et de lui donner cette signification. »

Par-delà ses trois histoires, Autobiographie d’un poulpe permet de mesurer les forces et faiblesses d’un mouvement de pensée qu’on pourrait qualifier de « panlyrique ». Celui-ci, bien structuré, rassemble les disciples de Bruno Latour et leurs propres épigones. On pourra se faire une idée de la cohérence de cette école en lisant le récent ouvrage collectif Le cri de Gaïa. Penser la Terre avec Bruno Latour (Éd. La Découverte, janvier 2021), auquel contribuent Frédérique Aït-Touati, Emanuele Coccia, Vinciane Despret, Baptiste Morizot, etc. qui se citent à tour de rôle dans leurs propres livres. La principale caractéristique du panlyrisme est sa manière de repenser l’agentivité du vivant et, a contrario, notre propre agentivité. D’un côté, les comportements animaux – ainsi que végétaux, notamment chez Coccia – sont ontologiquement réévalués : on ne les pense plus sur un modèle mécanique du type événement/réaction, mais comme des gestes à part entière, exprimant une kyrielle de significations complexes. C’est pourquoi l’oratrice de « La cosmologie fécale chez le wombat commun (Vombatus ursinius) et le wombat à nez poilu (Lasiorhinus latifrons) » se moque d’une étude menée sur cette espèce en 2019 [4], cherchant uniquement à comprendre… pourquoi les crottes de wombats sont cubiques. Car cette oratrice, de même que Vinciane Despret et les autres panlyriques, estime que « chaque vivant étant inextricablement condition d’existence pour d’autres vivants » est « porteur d’une responsabilité ontologique », au nom de laquelle il produit des récits – telle la « cosmologie fécale » des wombats – à destination des autres Terrestres.

À l’inverse, le panlyrisme relativise la représentation occidentale et moderne de l’agir humain, c’est-à-dire l’imposition directe au monde de la volonté d’un sujet [5] Ainsi, les « symenfants » – des enfants liés de manière symbiotique à des poulpes – que rencontre le personnage principal d’« Autobiographie d’un poulpe ou la communauté des Ulysse » parlent une langue dont « le sujet n’est que le destinataire passager d’un verbe qui le saisit. Tout sujet est en devenir non dans son propre agir, mais dans une multiplicité d’agirs qui le débordent » et communient par-là avec le reste du monde. Agir n’est plus tant « imposer » sa volonté qu’« accueillir » la force unissant les Terrestres ; pour reprendre les mots d’un Ulysse de la fable, « être sujet, c’est être capturé par un verbe – passeur de relais et de multiples désirs et volontés ».

Le risque ? Être déconnecté des conditions de production de la catastrophe actuelle

Cette vertu qu’a le panlyrisme de transcender les distinctions habituelles fait également sa faiblesse. Le style volontiers littéraire, sinon la posture artistique, qu’adoptent beaucoup de ses auteurs les place dans une situation à la limite de la science et de l’art. Au risque de verser dans un Art pour l’Art complétement déconnecté des conditions de production de la catastrophe actuelle. C’est en substance ce que le philosophe et économiste Frédéric Lordon reprochait à Emanuele Coccia dans un récent article du Monde diplomatique. L’auteur italien, auteur du très beau – mais, parfois, creux – Métamorphoses (Éd. Rivages, 2020), vantait longuement en effet l’exposition « Nous, les arbres », organisée par la Fondation Cartier pour l’art contemporain, oubliant que celle-ci servait de paravent artistique à l’industrie du luxe capitaliste. Dans sa fable « Autobiographie d’un poulpe ou la communauté des Ulysse », Despret s’aveugle tout autant sur la disparition des poulpes de la baie de Naples. Pas une seule fois ne sont prononcés les mots de « surpêche », d’« industrie » ou de « capitalisme » ; comme si l’humanité tout entière était responsable de l’extinction d’une espèce et non un certain ordre socio-économique.

Dès lors, comment articuler d’autres représentations du vivant et la nécessaire critique du capitalisme ? Les derniers travaux de l’historien Jérôme Baschet et Baptiste Morizot fournissent quelques exemples en la matière. Les deux ouvrages en question [6] et s’efforcent de concilier ces deux dimensions à partir de l’existant, respectivement le modèle zapatiste au Chiapas et le compromis entre l’Association pour la protection des animaux sauvages et la Confédération paysanne dans la Drôme.

En définitive, aussi plaisantes et salutaires soient les fictions scientifiques de Vinciane Despret, il faut prendre garde à ne pas les prendre pour déjà vraies. Au contraire, mieux vaut considérer qu’elles ne font que tracer un chemin vers un monde paisible où animaux humains et non-humains cohabitent, chemin qui se heurtera nécessairement aux barrières du capitalisme et de ses défenseurs.

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Autobiographie d’un poulpe — et autres récits d’anticipation, de Vinciane Despret, aux éditions Actes Sud, collection « Mondes sauvages », avril 2021, 160 p., 19 euros.

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