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Culture et idées

Ne parlons plus d’effondrement, mais de « basculements »

L’aspiration au « monde d’après » a été étouffée par un « monde d’avant » plus autoritaire encore. Pour autant, le capitalisme arrive à une croisée de chemins, explique l’historien Jérôme Baschet. Dans « Basculements », il décrit la manière de le faire basculer vers une voie désirable, ouvrant sur des modes de vie antiautoritaires, collectivistes et écologiques.

Rappelez-vous l’an passé, à la même époque, lorsque la pandémie de Covid-19 imposa son rythme au monde entier. Sitôt confinés, on commençait à rêver un « monde d’après », non seulement libéré de la maladie, mais aussi de ses causes écologiques, économiques et politiques. Quelques mois plus tard, le « monde d’après » n’avait même pas encore vu le jour que le « monde d’avant » autoritaire et capitaliste étouffait brutalement tout germe utopique.

Pour l’historien Jérôme Baschet, cette trajectoire historique n’avait — et n’a toujours — rien d’inéluctable. Son dernier ouvrage, Basculements, part du constat que le capitalisme se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. De la voie qu’il prendra — ou qu’on le forcera à suivre — dépend l’avenir de la planète et de ses habitants.

Certes, le Covid-19, « maladie du Capitalocène », a révélé les faiblesses du système socioéconomique dominant. Il l’a même plongé dans ce que Baschet nomme une « crise structurelle ». Toutefois, nulle pandémie ne suffira pour faire tomber de lui-même un tel colosse, de même que ce dernier pourrait fort bien s’accommoder de cette condition, ce qui donne lieu à la description paradoxale de ce nouvel état de fait : « Tout en multipliant des situations de crise généralisée, la société de la marchandise continue à se reproduire et à entretenir sa dynamique de domination et d’accumulation. » Aussi, s’inscrivant à rebours de ce qu’ont longtemps prétendu les théoriciens marxistes et de ce que professent aujourd’hui les collapsologues, l’auteur rappelle le formidable pouvoir de métamorphose et de réinvention permanente du capitalisme, qui l’a maintes fois (après 1917, après 1929, après 1973, etc.) sorti de pareilles situations. On se méprend en croyant qu’une seule vulnérabilité entraînera fatalement le capitalisme vers sa fin. Car « le » capitalisme n’est pas aussi homogène qu’on le pense : comme tout système, il dispose certes d’un socle idéologique commun, mais est également traversé par de nombreux courants concurrents, dont chacun des acteurs tente de surpasser l’autre à coups d’innovations et de disruptions, quand ce ne sont pas de vraies guerres commerciales.

Une « politique de l’autonomie et de la multiplicité » 

En somme, pour lutter efficacement contre lui, il faut bien connaître les mutations en cours au sein même du système capitaliste. Sans s’attarder outre mesure sur celles-ci, car le devenir révolutionnaire l’intéresse bien plus, Jérôme Baschet liste quatre évolutions possibles du capitalisme :

  • La plus cynique, à l’œuvre dans l’Amérique de Trump et le Brésil de Bolsonaro, consiste à fuir en avant dans les bras d’un capital fossile toujours plus autoritaire et fascisant ;
  • La deuxième voit le développement d’un « capitalisme vert », qui offrirait certes une atténuation bienvenue du réchauffement climatique sans pour autant rompre avec la « compulsion productiviste » détruisant la planète ;
  • Vu le retour en force de l’État pour juguler la pandémie, la troisième hypothèse envisage une « présence plus affirmée et plus assumée de l’État au sein d’un univers capitaliste toujours dominé par les logiques néolibérales » ;
  • Enfin, la quatrième, la plus désirable mais aussi la plus ardue imagine une sortie définitive du capitalisme, via l’ouverture à d’autres modes de vie, antiautoritaires, collectivistes et écologiques.

Si l’historien développe majoritairement cette quatrième évolution dans son livre, ce n’est certainement pas en raison de sa plus forte probabilité, mais bien parce qu’elle a besoin de s’appuyer sur des exemples historiques, passés ou présents, pour contrecarrer les trois autres. Au contraire de ce qu’avancent les collapsologues, « l’effondrement du système [n’étant pas] déjà acquis, lutter contre lui apparaît [donc] nécessaire ». À l’effondrement fataliste et dépolitisé, l’auteur avance une autre notion, nécessairement proactive : le basculement.

Au Chiapas : « Vous êtes en territoire rebelle zapatiste. Ici, le peuple dirige et le gouvernement obéit. »

Pour faire basculer le capitalisme, il faut d’abord s’assurer de solides points d’appui. En la matière, les mouvements révolutionnaires actuels et à venir disposent de quantité d’exemples à méditer. Y habitant et enseignant depuis de longues années, Baschet développe longuement le modèle zapatiste au Chiapas. À partir du cas mexicain et des autres « espaces libérés » du capitalisme (Zad, blocages, lieux autogérés, etc.), il avance une « politique de l’autonomie et de la multiplicité », nécessairement située dans et depuis un lieu précis, à l’encontre d’une « logique statocentrée » par trop réductrice. Inversement, combattre à partir d’un lieu ne signifie pas pour autant s’y enfermer, car tous ces espaces libérés communiquent entre eux. Se dessine ainsi une « condition planétaire », commune à tous les « terrestres » et respectant leurs différences, en contrepoint du globalisme unificateur écrasant les différences.

Privilégier le « potentiel réticulaire » et révolutionnaire des espaces libérés 

En faisant ainsi la promotion des batailles à mener depuis les espaces libérés, Jérôme Baschet attaque frontalement un autre théoricien contemporain de la révolution : Frédéric Lordon. Contre la logique événementielle et statocentrée du Grand Soir que ce dernier défend encore dans Vivre sans ? (éditions La Frabrique, 2019), l’auteur de Basculements préfère celle de l’« insurgence communale ». À ses yeux, et malgré toute l’estime que Baschet porte à son analyse critique du capitalisme, Lordon se trompe en sombrant dans une « idéalisation de l’État », qu’il considère directement comme « la manifestation de la souveraineté du peuple au nom duquel il est censé agir ». Au contraire, Baschet, s’appuyant notamment sur le contre-exemple des gouvernements progressistes d’Amérique latine dans les années 2000, portés au pouvoir par des mouvements autonomes avant de les en écarter, démontre en quoi l’État procède d’une « capture de la puissance de la multitude ».

Pour éviter de rejouer la prise du Palais d’hiver et de déposséder le peuple de sa propre puissance en croyant conquérir l’État, l’essayiste invite à privilégier le « potentiel réticulaire » et révolutionnaire des espaces libérés, en rien des isolats séparés les uns des autres comme Lordon les caricature. Dans l’insurgence communale, les espaces libérés remplissent deux fonctions. D’une part, avant l’insurrection, ils construisent une « expérience vécue d’une existence déjà communale », hors du contrôle de l’État. D’autre part, lors de la nécessaire confrontation aux forces capitalistes et étatiques, ils assurent autant de « ponts » et de « bases » aux forces révolutionnaires pour intensifier leurs actions insurrectionnelles. En somme, pour faire basculer le monde, il ne faut pas attendre une conjonction des astres révolutionnaires, mais bel et bien repartir des conditions concrètes d’ébranlement du capitalisme.

« Donnez-moi un point fixe et un levier et je soulèverai la Terre », disait en son temps Archimède. Ses mots résonnent encore aujourd’hui. Pour soulever et faire tomber le capitalisme, à nous désormais de trouver non seulement son point faible, mais également un levier gage de futurs désirables.


  • Basculements. Mondes émergents, possibles désirables, Jérôme Baschet, éditions La Découverte, collection « Petits cahiers libres », février 2021, 256 p., 15 €.

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