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Vu de Tunisie : « Le chaos climatique est déjà perceptible, mais ce n’est pas la priorité des gens »

Durée de lecture : 5 minutes

11 décembre 2015 / Entretien avec Radhouane Addala

La question du changement climatique est peu débattue en Tunisie. Reporterre a rencontré le journaliste Radhouane Addala, l’un des seuls dans son pays à porter l’attention sur les conséquences pour les populations du « chaos climatique ».

Journaliste indépendant, Radhouane Addala a réalisé, avec un journaliste états-unien, Sam Mc Neil, un film sur la question du réchauffement climatique en Tunisie, intitulé A Siege of Salt and Sand, soit Un siège entre sable et sel.

Radhouane Addala.

Reporterre – Comment le changement climatique se manifeste-t-il en Tunisie ?

Radhouane Addala – Par des changements que l’on peut constater à l’œil nu : la sécheresse, la montée des eaux, l’avancée du désert… Dans le film, on préfère parler de « chaos climatique » ou de « violence climatique ». Le changement climatique est un phénomène naturel et ce que nous vivons est différent : l’action humaine perturbe l’environnement.

Quels en sont les principaux dangers sur le sol tunisien ?

Il y a cette double menace, avec d’un côté, l’élévation du niveau de la mer et, de l’autre, l’ensablement. C’est comme un siège qui menace la population, avec la mer et le désert qui avancent de chaque côté, comme si l’armée du climat attaquait la Tunisie.

D’autres phénomènes « naturels », observés depuis des décennies, sont amplifiés par l’intervention humaine : c’est le cas de la désertification marine, liée au réchauffement des eaux et à la surpêche.

Mais on voit aussi le développement de maladies telles le leishmaniose, une maladie cutanée assez grave, dont plusieurs scientifiques ont montré qu’elle était favorisée par le réchauffement climatique dans les pays d’Afrique du Nord.

Y a-t-il une prise de conscience populaire de ces dangers ?

Je viens du Sud, de Tataouine, où tous ces phénomènes sont connus et ressentis par la population. Les paysans qui ne peuvent plus cultiver leur terre, les pêcheurs qui expliquent qu’il n’y aura plus de poissons dans 30 ans… Pour les ruraux, c’est leur vie quotidienne, certains ont perdu toutes leurs sources de revenus. Donc ils sont bien conscients de ces dangers. Mais personne ne relie ça au « chaos climatique ». Tout le monde dit que le désert a toujours existé. Et si cela gagne un peu plus… Idem pour l’élévation du niveau de la mer, considérée comme un phénomène naturel, donc c’est normal et dans le même temps, on construit des hôtels sans respecter la distance depuis la mer, on détruit les dunes, qui sont un premier barrage naturel contre ces vagues, etc.

Le sujet n’apparaît pas non plus comme une priorité des pouvoirs publics…

Dans un pays en voie de développement, avec plein de problèmes, la question climatique vient en 5e, 6e voire 10e position dans le classement des priorités. C’est une des répercussions du néolibéralisme. En Tunisie, ce qu’on appelle les « new liberal policy », engendrent un désengagement social, les priorités sont limitées au champ économique. D’un côté, on appauvrit le pays, avec un Code d’investissement qui est un code mafieux, qui n’incite pas à la transparence et qui aide le grand capital à gagner toujours plus alors que c’est le citoyen lambda qui paye le plus de taxes. De l’autre, comme les gens n’ont plus de quoi vivre, ils acceptent n’importent quoi. Regardez à Gabès, où le complexe chimique est à la source des problèmes sociaux, de santé et d’environnement. Et malgré ça, on prévoit la construction de nouvelles usines... Pourquoi ? Pour faire de l’emploi. C’est ça, le discours néolibéral. On limite l’attention des gens à des priorités économiques. C’est aussi pour cela que la problématique du gaz de schiste ne parvient pas à mobiliser.

Et puis, nous sommes dans une période post-révolutionnaire : les demandes de la révolution portaient sur le travail, la dignité et la liberté. Pas l’environnement. Et celui-ci reste largement associé à l’ancien régime de Ben Ali, qui en avait fait un outil de propagande politique avec son emblème du fennec, Labib.

Labib, le « fennec », était l’emblème de la politique environnementale de l’ancien dictateur Ben Ali.

On m’a aussi dit que la Tunisie n’avait pas à se soucier du changement climatique puisqu’elle n’est pas un émetteur important de gaz à effet de serre

Mais le problème n’est pas là. L’Afrique du Nord n’est certes pas la région qui contribue le plus, mais elle est une des plus menacées au monde. C’est désolant : les pays qui se battent contre le changement climatique sont les pays les moins menacés, comme la Norvège, le Danemark… Ici, si la souffrance est pour l’instant encore limitée, le problème va s’étendre au fil des années.

Il est donc urgent de lancer l’alerte, selon vous ?

Il faut montrer que le changement climatique est un problème, et non plus se contenter d’expliquer le phénomène. On a été voir les régions touchées, on a discuté avec les gens. On voulait montrer le côté humain, pas scientifique, pour intéresser les gens au phénomène, pour les sensibiliser.

Beaucoup de scientifiques travaillent sur le problème, comme l’Institut d’agriculture tunisien ou l’Institut des terres arides au sud. Mais ont-ils de l’audience ? Non. Même dans la stratégie du ministère de l’Agriculture ou de celui de l’Environnement, il n’y a pas plus de quatre lignes sur le changement climatique…

On a essayé de faire le premier pas pour que le sujet intéresse les médias. Mais c’est difficile, car ce n’est pas ni révolution ou le printemps arabe ni Daech.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin


A Siege of Salt and Sand de Samuel McNeil et Radhouane Addala, 43’, 2014.


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Lire aussi : En Tunisie, les « casques verts » font reculer la montagne de déchets

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : ©Barnabé Binctin/Reporterre sauf
. Chapô : militants écologistes tunisiens de Green Future - L’avenir en vert, lors du forum social mondial, à Tunis, en mars 2015. © Isabelle Rimbert/Reporterre

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