123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Numérique

« Ces ordinateurs devaient finir à la déchèterie » : des lycéens reconditionnent de vieux PC

Des collégiennes sont formées par le club informatique du lycée Carnot de Bruay-la-Buissière à monter et démonter des ordinateurs.

Dans une vingtaine d’établissements, des lycéens apprennent à reconditionner des ordinateurs, en utilisant le système d’exploitation libre Linux. Avec, en jeu, des questions de durabilité, mais aussi d’éducation au numérique.

Bruay-La-Buissière (Pas-de-Calais), reportage

« Tout n’est pas neuf dans cette salle : les ordinateurs devant vous devaient être jetés à la déchèterie, nous les avons récupérés ! » Au sein du lycée Carnot de Bruay-La-Buissière (Pas-de-Calais), Romain Debailleul accueille ce matin des collégiens d’établissements voisins. Depuis 2020, ce professeur de mathématiques initie des élèves volontaires au reconditionnement d’ordinateurs. Avec son collègue Pascal Beel, enseignant en sciences informatiques et de l’ingénieur, ils sont à l’origine d’une démarche à laquelle participe, depuis septembre 2025, une vingtaine d’établissements partout en France.

Au-delà de prolonger la durée de vie d’ordinateurs, le projet « Nird » (Numérique inclusif, responsable et durable) est né dans ce lycée et vise un second objectif : passer ces PC sous Linux. Ce système d’exploitation, alternative à Windows, fait partie de la galaxie du numérique « libre » : des programmes dont le code source est accessible — la plupart du temps gratuitement, mais pas systématiquement — ce qui permet à des personnes de les utiliser librement, mais aussi de les modifier.

Ces logiciels n’appartiennent donc pas à une société, comme le sont les logiciels dits « propriétaires », à l’image de la suite Adobe, ou de Microsoft Office, qui contrôlent les fonctionnalités et les mises à jour de ces outils, ou encore les données des utilisateurs.

Le libre, recommandé par l’Éducation nationale

« On ne trouve pas normal qu’à l’école publique, Windows soit en situation de quasi monopole, explique Pascal Beel, et que des enfants travaillent sur des machines dont les données sont captées par des serveurs aux États-Unis. » Les parcs informatiques des écoles élémentaires, collèges et lycées fonctionnent en effet très majoritairement sous le système développé par Microsoft. Qui se demande d’ailleurs, lorsqu’il achète un ordinateur, quel système d’exploitation sera installé ?

Pascal Beel, enseignant en informatique transmet aux élèves les bases du codage sous Linux. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Ces « ventes liées » à des programmes « propriétaires », dont le coût de la licence est inclus dans le prix final, dominent aujourd’hui le marché, y compris celui de la commande publique : les collectivités locales, chargées de l’achat du matériel pour les établissements scolaires (mairies pour les écoles, départements pour les collèges, régions pour les lycées), se tournent ainsi la plupart du temps vers des entreprises qui proposent des ordinateurs déjà configurés avec Windows.

Pourtant, dans sa Stratégie du numérique pour l’éducation, le ministère de l’Éducation nationale encourage notamment à donner « la priorité […] au logiciel libre et au matériel neuf ou recyclé, sous système d’exploitation libre ».

Des enjeux de souveraineté numérique 

Derrière ces recommandations apparaissent des enjeux de durabilité, mais aussi de souveraineté numérique : laisser les Gafam, et plus particulièrement Google et Microsoft, maîtriser l’ensemble de nos programmes numériques, revient à maintenir une dépendance vis-à-vis de ces multinationales, d’un point de vue tant économique qu’idéologique. Et si elles décidaient d’augmenter leurs prix de façon excessive, de ne plus diffuser leurs outils sur une zone géographique, ou d’orienter ceux-ci vers des contenus incompatibles avec la démocratie ? Et ce, sans parler de l’utilisation des données récoltées à travers ces programmes.

« Nird n’est pas une démarche de militants, c’est une démarche qui vise à traduire des textes en actes », affirme Alexis Kauffmann, chargé de projet logiciels et ressources éducatives libres au ministère. Celui qui est également cofondateur de l’association Framasoft, souligne que « le contexte du passage forcé et coûteux de Windows 10 à Windows 11 » est apparu comme une occasion pour développer le projet Nird à l’échelle de plusieurs établissements.

En effet, en imposant une nouvelle version de son système d’exploitation d’ici fin 2026, après un prolongement d’un an, Microsoft pourrait condamner « jusqu’à 400 millions d’ordinateurs », alertait fin 2025 la coalition Non à la taxe Windows. Ces machines, pourtant toujours fonctionnelles, ne seraient pas compatibles avec Windows 11. Parmi les solutions pour les sauver : les configurer sous Linux.

Dissection et reconfiguration

Dans le local du club Nird, au lycée Carnot, Aloïs, élève de Terminale, a placé deux unités centrales devant chaque petit groupe de collégiens. « Vous allez commencer par les brancher », demande-t-il. Après ce premier test, il poursuit ses consignes en montrant comment ouvrir une tour. « Vous devez voir une feuille verte : c’est la carte-mère. » Après l’avoir retirée délicatement, les collégiens vérifient que la RAM, c’est-à-dire le système de mémoire vive, soit au moins de 4 GB (gigabyte).

Après avoir retiré la carte-mère délicatement, les collégiens vérifient que la RAM, le système de mémoire vive, soit au moins de 4 GB (gigabyte). © Stéphane Dubromel / Reporterre

« Certains PC que nous recevons sont inutilisables, même sous Linux, car trop vieux et pas assez puissants, dit Aloïs, mais nous pouvons récupérer des pièces détachées dessus. » Le lycée Carnot est désormais identifié comme lieu de reconditionnement. Des entreprises, mais aussi des collectivités, y envoient leurs ordinateurs inutilisés.

Avant toute nouvelle configuration, un double nettoyage s’impose systématiquement : pour enlever la poussière accumulée, et pour effacer les données des disques. Des tâches que s’applique à mener la dizaine de lycéens impliqués dans le club Nird, que préside Aloïs. Formés par leurs professeurs, ils deviennent vite autonomes et se chargent ensuite de transmettre leurs compétences aux nouveaux venus, et à des collégiens d’établissements voisins.

« En faire non pas un sujet technique mais un sujet pédagogique voire politique »

Après ces quelques étapes préalables, installer Linux se fait en quelques clics ; le programme est enregistré sur une clé USB. « Entre 250 et 300 machines ont été reconditionnées » à Carnot, estime Romain Debailleul. Beaucoup ont été redistribuées à des élèves, et une salle du lycée a été entièrement équipée de PC sous Linux. « Cela représente à peine 10 % du parc de l’établissement », concède l’enseignant.

Mais la démarche Nird est ambitieuse : « L’objectif est d’équiper majoritairement tous les établissements scolaires avec Linux, avance Alexis Kauffmann, et d’en faire non pas un sujet technique mais un sujet pédagogique voire carrément politique. » Une erreur dans une société et un monde du travail encore largement dominés par Windows ?

Lire aussi : Interdiction des réseaux sociaux : « Fixer un âge légal d’accès au smartphone serait plus efficace »

« L’Éducation nationale devrait être neutre, jusque dans les ordinateurs de nos écoles », affirme l’ancien professeur de mathématiques. Proposer un système d’exploitation et des logiciels libres permet d’ouvrir les élèves à d’autres possibilités, sans les enfermer dans des licences propriétaires : pourquoi ne pas les habituer à travailler sous Linux plutôt que sous Windows ? À naviguer avec Firefox plutôt qu’avec Chrome ? À faire du traitement de texte avec Open Office plutôt qu’avec Word ? Et ce, en leur expliquant les enjeux de coût ou de protection des données derrière le libre.

Néanmoins, à l’instar de la devise de Framasoft, « la route est longue » : outre la décentralisation des commandes d’équipements numériques, adopter Linux implique des changements d’habitude, tant de la part des services de maintenance que de celle des enseignants. Si la plupart des logiciels dits propriétaires ont leur équivalent en libre — Word et Open Office, Photoshop et GIMP… — les fonctionnalités ne sont pas toujours les mêmes, et des incompatibilités persistent. Mais « Linux a beaucoup progressé en vingt ans », dit Alexis Kauffmann.

Livraison… à vélo !

Passer sous Linux est aussi, pour certaines structures, l’occasion d’acquérir de nouveaux ordinateurs. Le club de Bruay-la-Buissière a déjà équipé trois écoles des environs. Au programme cet après-midi : la livraison, à vélo, d’une quinzaine de PC remis en état de marche à une école voisine. Une fois le matériel chargé dans une remorque, tirée par le vélo électrique de Pascal Beel, les élèves se suivent sur un petit kilomètre. Les ordinateurs de l’école Marmottan ne fonctionnaient plus depuis cinq ans, explique le directeur, Christophe Lambadaris : « Nous avons gardé les écrans, les souris et les claviers. »

Lors de la livraison des ordinateurs dans une école primaire de Bruay-la-Buissière. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Pour les écoles primaires, les lycéens installent une version de Linux spécifiquement développée pour les enfants, Primtux, dans laquelle sont inclus des logiciels éducatifs. Coût de l’opération pour l’école : 225 euros, soit 15 euros par disque dur neuf.

Si le club de Bruay-la-Buissière est aujourd’hui plutôt rodé, et financé par le rectorat ainsi que par la région Hauts-de-France, tous les établissements engagés dans la démarche Nird ne reçoivent pas le même soutien de leur hiérarchie et des collectivités.

« Mon rôle au ministère est de soutenir les enseignants engagés dans la démarche Nird, de faire reconnaître cette initiative par l’institution et de faciliter le dialogue avec les collectivités », dit Alexis Kauffmann. Le libriste — militant du logiciel libre — espère que ce mouvement de terrain sera complété par des décisions politiques : « Il faudrait que l’Europe comprenne que ce n’est pas neutre d’utiliser Windows ; maîtriser sa technologie, c’est vraiment crucial. »


legende