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EntretienGuerres et Armées

Hiroshima, Nagasaki : les leçons oubliées sur la menace nucléaire

Bae Kyung-mi, survivante de la bombe à Hiroshima, dans un mémorial sud-coréen le 10 juillet 2025.

80 ans après les bombes à Hiroshima et Nagasaki, l’arme nucléaire reste au cœur des politiques de défense. Pour le pire, déplore le chercheur Benoît Pelopidas : elle crée un faux sentiment de protection.

Il y a quatre-vingts ans, nous entrions dans l’ère nucléaire. Avec le bombardement de la ville japonaise de Hiroshima, le 6 août 1945, suivi, trois jours plus tard, par celui de Nagasaki, le 9 août 1945, le monde découvrait l’arme totale. Ces bombes, la première à l’uranium et la seconde au plutonium, ont pulvérisé deux villes et exterminé près de 140 000 personnes en l’espace d’un éclair.

Depuis 1945, le combat contre les armes nucléaires et pour la mémoire a été auréolé de deux prix Nobel de la paix, l’un reçu en 2017 par l’association Ican, en charge de la campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires, l’autre attribué en 2024 à l’association Nihon Hidankyo, qui fait vivre la parole des survivants de Hiroshima et Nagasaki. Malgré ces prix, l’arme nucléaire reste au cœur des politiques de défense dans les pays dotés de la bombe.

Benoît Pelopidas mène le programme d’étude des savoirs nucléaires à Sciences Po. Pour le chercheur indépendant, fortifier et entretenir la mémoire des bombardements est impératif, mais pas que. D’autres événements méritent notre attention pour que subsiste en chacun de nous la réalité de la menace nucléaire.


Reporterre — Dans votre travail, vous expliquez que les années passant, la mémoire des événements de 1945 se dilue dans le temps. Que reste-t-il de Nagasaki et de Hiroshima ?

Benoît Pelopidas — Nous avons posé des questions ouvertes auprès de 7 000 personnes dans les deux pays dotés de l’arme nucléaire en Europe (France et Royaume-Unie) et dans ceux qui les accueillent sur leur territoire (Italie, Pays-Bas, Allemagne, Belgique, Turquie). En demandant à nos sondés quels sont les événements associés aux armes ou à l’idée de guerres nucléaires, Hiroshima et Nagasaki ne sont quasiment que les seules références mentionnées. Mais la mémoire des bombardements atomiques est très largement celle de Hiroshima, Nagasaki étant systématiquement moins identifiée par nos répondants.

Il apparaît également que les bombardements et leur signification sont de plus en plus oubliés par les jeunes générations, sans qu’aucun autre souvenir de l’histoire nucléaire ne vienne les remplacer. J’ai été surpris, je m’attendais à ce que la crise de Cuba [en 1962, l’Union soviétique a déployé des missiles pointant directement sur le territoire étasunien depuis la baie de Cuba, plaçant les deux puissances au bord d’un affrontement direct] ou même les essais nucléaires et leurs conséquences soient mentionnés. Or, la crise de Cuba a été suggérée par 2 % des sondés seulement !


Quel est le risque de cet oubli ?

Mobiliser une mémoire collective permet aux citoyens de comprendre la violence nucléaire causée par la bombe, mais aussi les vulnérabilités présentes et à venir. Le temps qui passe rend ces événements de moins en moins pertinents pour le présent : s’arrêter à Nagasaki, c’est s’arrêter au 9 août 1945. S’arrêter à la fin des essais nucléaires atmosphériques, c’est ramener cette histoire à 1980, ce qui est beaucoup plus proche de nous. Or, il est souhaitable d’associer aux bombardements tous les autres phénomènes de violence nucléaire, comme les essais nucléaires, les événements passés sous les radars...

Les champignons atomiques à Hiroshima (à g.) et Nagasaki (à d.). Wikimedia Commons/CC0

Quels sont ces « événements passés sous les radars » ?

Les gens ignorent combien la chance et le hasard sont importants dans les événements nucléaires. Par exemple, Nagasaki n’aurait jamais été bombardée s’il avait fait beau sur la cible première, qui était la ville de Kokura.

À de nombreuses reprises, la chance a permis d’éviter des explosions nucléaires non désirées qui auraient eu des conséquences très graves, par exemple l’accident de Goldsboro (États-Unis). En janvier 1961, un bombardier B-52 a traversé le ciel de Caroline du Nord et devait être ravitaillé en vol. Le ravitaillement s’est mal passé, le bombardier s’est disloqué en plein air. Deux bombes dont la puissance équivaut à 250 Hiroshima chacune (!) sont tombées en chute libre. L’une s’est enfouie dans un champ boueux. L’autre est tombée en douceur : complètement opérationnelle, elle a entamé une procédure de détonation en six étapes, une seule ne s’est pas exécutée ! Un simple interrupteur a empêché l’explosion de cette bombe nucléaire de 3,8 mégatonnes. J’appelle cela de la chance.

Un rapport remis au Congrès américain en 1990 précise qu’il y a eu 32 événements de ce type entre 1950 et 1980, qu’on appelle les « broken arrows », les « flèches brisées ».


Vous estimez que l’étiolement de cette mémoire atomique ne permet pas, ou plus, de penser la bombe pour ce qu’elle est.

Nous subissons une politique de défense univoque où personne ne s’interroge : quels systèmes d’armes pour quelle politique de défense en France et en Europe à très long terme ? Face aux limites planétaires et au réchauffement climatique notamment, il serait bienvenu d’avoir un débat serein sur les bienfaits et les nuisances de ces systèmes d’armes. Ce débat n’a que très rarement lieu et, quand il a lieu, il est biaisé systématiquement.

« Les politiques nucléaires rendent impossible la gestion démocratique »

Ces dates anniversaires sont l’occasion de rappeler plusieurs fondamentaux. D’abord, les arsenaux nucléaires aujourd’hui dépassent très largement les exigences de la dissuasion nucléaire. C’est particulièrement vrai pour les États-Unis et la Russie.

Ensuite, une idée fausse traverse l’ensemble de la classe politique : posséder ces armes serait bénéfique, quels que soient les futurs qui nous attendent. C’est faux : dans certains futurs, il sera peut-être possible de pirater des systèmes d’armement nucléaire, ce qui nous mettrait en danger. Puis, nous entrons dans un autre monde, celui où les institutions en charge des arsenaux nucléaires ne pourront peut-être plus garantir le degré de sûreté et de sécurité de ces armes. Face aux effets du changement climatique (montée des eaux, incendies à répétition, etc.), il faudra augmenter les dépenses pour les protéger.

Nous devrions nous souvenir que le démantèlement de tous les arsenaux nucléaires est matériellement faisable en moins de dix ans. Dans les années 1980, 70 000 armes nucléaires étaient réparties dans le monde, il en reste 12 000 aujourd’hui, ce qui est bien au-delà de ce qui serait nécessaire pour mettre fin à la civilisation.


Les armes nucléaires n’ont pas disparu de la scène internationale : échanges virulents entre Trump et Kim Jong-un en 2017, intimidations de Vladimir Poutine, guerre éclair menée en Iran par Israël...

Oui, mais on oublie que le désir d’armes nucléaires n’est pas universel. La grande majorité des États n’a jamais tenté d’en acquérir et parmi ceux qui l’ont fait, une majorité a renoncé, y compris des États ayant les capacités matérielles, financières et techniques de le faire, comme la Suède et la Norvège.

Avec cette guerre éclair en Iran, on a l’impression que la prolifération est imminente. Nous perdons de vue que nous sommes dans un moment de non-prolifération sans précédent depuis la fin de la guerre froide. Seule la Corée du Nord est devenue une puissance nucléaire depuis cette époque.

Les armes nucléaires nous bercent aussi d’illusions. Comme le « parapluie nucléaire » sous lequel le président Macron veut abriter d’autres pays d’Europe. Vous et moi possédons tous un parapluie. Mais aucun d’entre nous ne pense que sa simple présence va empêcher la pluie. Il n’existe pas et n’a jamais existé de parapluie nucléaire, les missiles balistiques sont très difficiles à intercepter. La métaphore du parapluie crée une illusion de protection, c’est un renversement complet de la réalité.

Autre illusion : dans l’inconscient collectif, les armes nucléaires, c’est la paix. Seulement, en 2025, deux États dotés d’armes nucléaires sont impliqués dans des guerres conventionnelles : la Russie en Ukraine, et Israël en Iran. Dans le cas de la Russie, la capacité de menace nucléaire a encouragé Poutine à engager la guerre, il est persuadé que cela dissuaderait tout tiers d’intervenir directement. La menace nucléaire peut servir de couverture et d’encouragement à l’agression conventionnelle.

Ajoutons à cela que le secret nucléaire reste un problème de démocratie et qu’à l’exception du programme que je dirige, il n’existe pas de recherche indépendante en France pour évaluer les effets de ces politiques.

Nos concitoyens sont tous affectés par la politique nucléaire. Même si la catastrophe n’advient pas, ils sont concernés en tant que contribuables qui financent l’arsenal nucléaire national ; comme délégataires de l’autorité donnée au président de la République ; comme cibles prioritaires, en cas d’escalade [1] ; et comme citoyens. Les politiques nucléaires sont conçues de telle manière que leur gestion démocratique est impossible. À cause du secret défense, et parce que les institutions en charge sont juge et partie.


Les budgets de défense nationaux des pays dotés explosent ; partout l’arsenal est modernisé et renouvelé. Vivons-nous une renaissance de l’ère nucléaire ?

Tous les pays dotés sont dans des dynamiques de « prolifération verticale », c’est-à-dire l’extension de la durée de vie de ces systèmes d’armement, leur modernisation, l’augmentation de leur taille, le renouvellement des vecteurs de ces armes comme les avions. Neuf États possèdent l’arme nucléaire [2] et six autres hébergent des ogives sur leur sol [3]. La plupart de ces armes sont beaucoup plus destructrices que celles qui ont servi au Japon.

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