À 20 ans, il veut porter les quartiers marseillais au Parlement européen
Amine Kessaci dans le quartier marseillais de Frais-Vallon, dont il est originaire. - © Léonor Lumineau / Hans Lucas / Reporterre
Amine Kessaci dans le quartier marseillais de Frais-Vallon, dont il est originaire. - © Léonor Lumineau / Hans Lucas / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
[Série 4/5 : Elles et ils ont fait 2023.] Dixième sur la liste Les Écologistes pour les européennes de juin 2024, ce militant de 20 ans issu d’un quartier populaire de Marseille veut prouver que l’écologie « n’est pas que pour les bobos ».
Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage
À une heure près, ce portrait a bien failli se transformer en nécrologie, s’amuse Amine Kessaci. Victime d’une allergie sévère, notre interviewé s’est finalement procuré une piqûre dans une pharmacie. Les yeux gonflés et larmoyants, c’est donc un jeune homme en petite forme qui se présente à nous. Malgré notre insistance pour reporter la rencontre, il assure que tout va rentrer dans l’ordre, sauf pour les photos, qui attendront.
À l’aise à l’oral, manteau noir droit et baskets claires aux pieds, Amine Kessaci, 20 ans, est depuis début décembre inscrit à la dixième place sur la liste Les Écologistes, menée par Marie Toussaint, pour les élections européennes du 9 juin. Il pourrait donc entrer au Parlement de Strasbourg si le parti réédite sa performance de 2019, avec treize élus.
Le jeune homme nous fait faire un tour de son quartier natal de Frais-Vallon, dans le 13e arrondissement de Marseille, au nord-est de la ville. Des barres d’immeubles traversées par une route, un point de deal, aucun commerce : ce paysage pourrait être celui de beaucoup de cités en France. Assis sur un banc près de son ancienne école maternelle, il passe en revue le secteur qu’il a vu se construire. « Ça, c’est l’immeuble où je suis né, pointe-t-il du doigt. Avant, il y avait un commissariat de proximité mais depuis Nicolas Sarkozy, plus rien. Quand je regarde ça, je vois la démission de la République. »
Son frère victime d’un assassinat lié à la drogue
Atterré par l’abandon par l’État des quartiers défavorisés, Amine Kessaci a fondé l’association Conscience en juillet 2020 afin d’aider les personnes précaires de la cité phocéenne, puis de la France entière. Son association a des antennes dans trente-cinq villes et compte près de 3 000 adhérents. Outre les difficultés d’accès au logement et au travail, elle demeure très mobilisée sur la question des victimes liées au trafic de stupéfiants et constitue une cellule de soutien pour leurs proches. Le fléau de la drogue, le jeune marseillais l’a lui-même vécu puisque son frère aîné a été tué dans un assassinat lié au trafic, il y a trois ans.
Dans les locaux de l’association, situés dans une ancienne école non loin du métro Frais-Vallon, les habitants défilent pour obtenir de l’aide sur des questions administratives, récupérer un colis alimentaire ou simplement discuter. Une ferme pédagogique est aussi présente, « histoire que les gens aient un contact avec les animaux autrement que dans leur assiette », ironise l’étudiant en deuxième année de droit, qui souhaite devenir avocat. Aurélie, bénévole à Conscience, admire « le côté humain d’Amine. Même quand il est fatigué, il prend le temps d’écouter. Il gère trente trucs à la fois ! »
Entre un appel pour rétablir l’électricité défaillante dans les locaux de l’association et une vérification des affiches pour la journée animation de Noël, Amine Kessaci revient sur son parcours, qui ne le prédestinait pas à la politique, mais où elle s’est imposée. Il est l’avant-dernier d’une fratrie de six enfants. Son père mécanicien automobile, « qui ne sait ni lire ni écrire français », et sa mère, ancienne agente d’entretien et maintenant traiteuse, ne se sont jamais intéressés à la politique. Pourtant, « la génération de mes parents a initié le changement, avec la marche de 1983 pour l’égalité et contre le racisme, par exemple. Ma génération est celle qui va l’acter. » Le président de Conscience poursuit : « On va se réunir entre jeunes, avec, notamment, Greta Thunberg et Camille Étienne, et porter un message clair : le combat écologique et social, c’est le nôtre car c’est nous qui allons en subir les conséquences. C’est à nous de prendre les décisions. »
Amine Kessaci se revoit, à 13 ans, devant Public Sénat. « Ma chaîne préférée ! J’ai compris que c’était ce que je voulais faire. Il n’y avait pas beaucoup de gens qui me ressemblaient, donc j’ai voulu leur mettre un coup de pied pour placer des personnes à notre image, sur ces chaînes et dans ces hémicycles. » Petit à petit, il se mobilise, au collège puis au lycée, où il est délégué. « Quand on nous disait : “Soyez acteurs de vos destins”, je répondais “Non, je ne veux pas être acteur, car c’est jouer un rôle qu’on a déterminé pour vous. Je veux être auteur”. »
« Mon écologie, c’est nettoyer la cité, avoir des bâtiments bien isolés thermiquement »
Parmi les combats qu’il souhaite défendre à l’échelle européenne reviennent ceux de la justice sociale et de l’écologie populaire : « L’écologie n’est pas réservée qu’aux bobos ! » plaisante-t-il. À l’origine, son association s’appelait Conscience écologique et « allait dans les quartiers pour motiver les habitants à faire des opérations nettoyage ». « On se mobilise beaucoup sur les questions de cadre de vie, précise l’étudiant. Je ne parle pas de l’écologie à trois francs qu’on essaye de nous vendre, celle des trains de nuit et des végétariens. Mon écologie, c’est nettoyer la cité, avoir des bâtiments bien isolés thermiquement, repenser la question de l’alimentation en favorisant les circuits courts. »
À cela s’ajoute la pollution. À Marseille, il y a celle des bateaux de croisière, dont les fumées asphyxient en premier lieu les quartiers nord. Mais aussi les voitures, pour lesquelles il n’existe pas d’alternative, en particulier dans des secteurs seulement desservis par le bus. Enfin, Amine Kessaci souhaite légaliser le cannabis. « Si on veut enrayer ces réseaux, il faut les freiner économiquement », tranche-t-il.
« Les gens du quartier sont intéressés par l’écologie, mais ça leur fait peur »
Rejoindre Les Écologistes s’inscrit dans une suite logique. « L’associatif est une solution au cas par cas, alors que le décideur politique va plus loin et prend des mesures globales », juge Amine Kessaci. Marie Toussaint l’a contacté il y a des mois. Elle est venue le voir à plusieurs reprises, a passé du temps avec les « mamans », comme il les appelle — « les femmes des quartiers qui sont engagées et qui se battent chaque jour pour changer les choses ». Il assure avoir une totale confiance en elles. « J’avais peur que les discours des écolos soient déconnectés des gens des quartiers, mais j’ai fait monter des mamans pendant le meeting de Marie Toussaint, le 2 décembre à Paris, et ça leur a parlé ». « Ils sont intéressés par l’écologie, mais ça leur fait peur, car les politiciens qui ont porté l’écologie jusqu’à présent ne leur ressemblaient pas ».
« En rejoignant cette liste, mes objectifs sont clairs : mobiliser les jeunes le 9 juin et expliquer aux écolos qu’il faut adapter leur programme [par exemple en renforçant l’offre de transports en commun dans les quartiers ou l’efficacité énergétique des logements]. On parle aux résidents du centre-ville de dossiers dont on ne parlera pas forcément dans les quartiers, et vice versa. » « Amine fait ce que je n’ai pas pu faire, dit Éric Vitale, chargé de cohésion sociale chez le bailleur social Logirem et impliqué dans plusieurs associations. Il est instruit et a les capacités d’être un vrai décideur politique. »
Sans avoir peur de se lancer en politique, Amine Kessaci en perçoit déjà la férocité : « Certains disent que je n’ai pas d’expérience dans ce domaine, mais être à la tête d’une association nationale et présent sur le terrain, ça t’apprend beaucoup de choses, comme encaisser les coups et connaître ses limites. Je vous mets au défi de m’inviter sur un plateau télé avec des politiciens, de leur demander le prix d’un ticket de métro, le nombre d’arrêts de bus entre Malpassé et Frais-Vallon ! lance-t-il. Ils ne connaissent pas la vie des gens. Ce sont eux qui n’ont pas d’expérience ! »
Pour l’heure, celui qui regrette de ne plus beaucoup voir ses amis s’est autorisé une sortie dans un escape game il y a peu, uniquement avec eux : « Ça faisait deux ans que je n’étais pas sorti ! J’avais oublié ce que ça faisait de rire autant. » Amine Kessaci s’accorde aussi des moments de lecture, en ce moment avec Gran Balan, de Christiane Taubira. Au moment de notre rencontre, le natif de Frais-Vallon s’apprêtait à profiter de ses « trois seuls jours de temps libre annuels, durant les fêtes ». Le tout avant d’entrer en janvier dans le dur de la campagne des européennes.
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