À Brétignolles, une Zad contre le projet de port de plaisance

Durée de lecture : 9 minutes

24 octobre 2019 / Justine Guitton-Boussion (Reporterre)

L’arrivée des pelleteuses début octobre à Brétignolles-sur-Mer a déclenché la mobilisation de la population contre le projet de port de plaisance. Une Zad s’est installée face à la plage.

  • Brétignolles-sur-Mer (Vendée), reportage

En face de la plage de la Normandelière, à Brétignolles-sur-Mer, un campement a fleuri depuis le mardi 8 octobre. Plusieurs abris en bois ont été construits et une dizaine de tentes se sont installées sur un terrain privé. Des pancartes jaunes émaillent désormais le bord de la route, où l’on peut lire « Le port de la honte », « Halte au massacre du littoral » ou encore « Pas de mer en terre ».

Voilà plusieurs jours que des citoyens du département de la Vendée, et même de la France entière, défilent sur cette toute nouvelle Zad. Ils sont une trentaine à se relayer nuit et jour pour protéger la plage. La raison de leur colère ? Depuis 2001, le maire de Brétignolles-sur-Mer, Christophe Chabot, souhaite créer un port de plaisance dans cette commune d’environ 4.500 habitants [1].

Les occupants de la Zad ont installé différents panneaux pour informer et alerter la population.

Le projet a évolué au cours des années. En 2011, une enquête publique a été lancée. Au bout de plusieurs mois, les commissaires-enquêteurs ont rendu un avis défavorable. Qu’à cela ne tienne, Christophe Chabot a décidé de remodeler son projet. En 2015, la communauté de communes du pays de Saint-Gilles-Croix-de-Vie (dont Christophe Chabot est également le président) a repris le dossier. Une nouvelle enquête publique a été lancée en 2018, et en juillet 2019, le préfet de la Vendée a donné son feu vert.

« Renforcer l’attractivité, notamment touristique du territoire, créer des emplois et générer des richesses » 

Toutefois, les opposants au port de plaisance dénoncent un projet qui n’aurait pas changé, de 2011 à aujourd’hui. « Christophe Chabot a légèrement modifié la situation de son projet, explique Martine Lucé, présidente de Demain Brétignolles, une des associations luttant contre le projet. Au lieu d’empiéter beaucoup sur la zone humide, il n’en prend qu’un hectare, mais le projet est le même. Il a juste étoffé les mesures compensatoires, qui sont à la mode. »

L’objectif reste le même : aménager un port de plaisance en aber (creusé à l’intérieur des terres) de 915 anneaux, avec deux bassins alimentés en eau de mer, destinés à la baignade et aux activités nautiques. Ces nouveaux espaces permettront « de renforcer l’attractivité, notamment touristique du territoire, de créer des emplois et de générer des richesses, de constituer un lieu de vie pour les plaisanciers comme pour le grand public », peut-on lire sur la plaquette d’information du port.

Pour créer un chenal nécessaire à ce nouveau port, le cordon dunaire doit être percé. Deux récifs semi-immergés avec des enrochements naturels seront réalisés en mer pour protéger le port de la houle. Afin de mettre en place les bassins, les déblais seront stockés dans la carrière de Bréthomé et formeront « un dôme paysagé équipé d’un belvédère offrant une vue panoramique sur l’ensemble du port », selon la plaquette d’information. Cette partie du projet nécessite que la carrière, qui sert actuellement de retenue d’eau, soit vidée. Cela représente une perte de 340.000 m³ d’eau.

« Le problème majeur soulevé par ce projet de port est l’intrusion marine dans les nappes d’eau douce à l’intérieur des terres » 

« Avec les informations d’élévation du niveau de la mer annoncées par les grands scientifiques, comment peut-on aujourd’hui briser le cordon dunaire, le déchirer sur 150 mètres de large pour faire entrer la mer dans les terres ? tonne Jean-Baptiste Durand, président de La Vigie, l’association historiquement opposée au projet de port. C’est honteux, absurde. Il y a des risques majeurs de submersion marine et Dieu sait que nous ne sommes pas à l’abri quand on voit l’affaire de Xynthia [2]. »

Jean-Baptiste Durand, président de La Vigie, l’association historiquement opposée au projet de port de plaisance à Brétignolles-sur-Mer.

Jean-Baptiste Durand estime également que les deux digues artificielles ne seront pas suffisantes pour casser la houle. « Cela montre que le lieu d’installation n’est pas de grande sécurité, explique-t-il. Ces brise-lames créeront peut-être l’accalmie dans le chenal lui-même, mais certainement pas à son approche. » « C’est un port dangereux d’accès, qui ne marchera que dans des conditions de mer calme et de vent léger », juge de son côté un skipper brétignollais qui préfère rester anonyme.

Dans un courrier adressé au président de la commission d’enquête publique, le 11 septembre 2018, l’hydrogéologue émérite Gilles Bresson manifestait de vives inquiétudes. « Le problème majeur soulevé par ce projet de port est l’intrusion marine dans les nappes d’eau douce à l’intérieur des terres, écrivait-il. [Le projet] propose plusieurs mesures de confinement de l’eau salée à l’intérieur de bassins avec la mise en place d’un écran latéral (…) à travers les schistes (…), considérant sans doute le fond des bassins comme parfaitement étanche. Le dossier présenté ne donne aucune référence de travaux d’étanchéité similaires ayant prouvé leur efficacité à l’intrusion marine. » L’hydrogéologue dénonce un « saut dans l’inconnu » car aucune véritable étude hydrologique n’a été réalisée sur le site, « laissant craindre une pollution marine de tout l’environnement aquifère du marais Girard et sans doute bien au-delà ». En outre, tous les opposants déplorent le gaspillage d’eau que représente le vidage de la carrière de Bréthomé.

« La zone humide est normalement intouchable » 

Sur la plaquette d’information du projet de port de plaisance, la communauté de communes justifie la destruction d’une partie de la dune et de la zone humide en affirmant que « la Normandelière est un site déjà partiellement urbanisé et qui ne fait l’objet d’aucune protection environnementale ». De plus, « les diagnostics environnementaux successifs ont mis en évidence le mauvais état de conservation de ce site et les menaces pour les espèces qui y ont été recensées ».

Dans une vidéo réalisée pour promouvoir le port de plaisance, Alexandre Delamarre, responsable de l’agence d’écologues Biotope-Pays de la Loire, assure que les dommages écologiques du projet sont faibles. « Il y a tout un travail qui va être réalisé pour recréer un milieu le plus naturel possible, en lien avec ce qu’on peut trouver tout autour de Brétignolles, c’est-à-dire un paysage de bocage avec des prairies et des haies », explique-t-il. Et d’ajouter : « On a quand même des impacts sur des espèces protégées, mais il y avait une certaine marge de manœuvre pour adapter le projet, puis des possibilités pour venir aussi le compenser, pour finalement avoir une perte de biodiversité quasi nulle qui s’équilibre avec les mesures qui seront prises. »

Parmi les différentes mesures compensatoires prévues, se trouve la capture de reptiles et d’amphibiens, puis leur relâchement dans leur nouveau milieu ; et le déplacement de la dune et des graines et vivaces qui y sont implantées. Une association environnementale sera chargée de suivre la bonne tenue de ces mesures compensatoires.

C’est une supercherie, estime Jean-Baptiste Durand, président de La Vigie : « La zone humide est normalement intouchable car elle est implantée sur une zone maintenant classée en Znieff 2 [zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique de type 2]. Ce qui fait qu’elle ne peut pas être compensée, elle ne doit pas être touchée. »

« Pendant la manif, plusieurs octogénaires ont pleuré sur mon épaule. Ça nous donne de la force » 

Les opposants ont toujours des interrogations : pourquoi une véritable enquête hydrologique n’a-t-elle pas été réalisée ? Pourquoi les travaux préparatoires, relatifs aux mesures compensatoires, ont-ils commencé au mois d’octobre alors que l’attribution des marchés n’est prévue qu’au mois de novembre ? Pourquoi les travaux ont-ils pu débuter alors même que l’association La Vigie a déjà déposé cinq recours contre le projet ? « Monsieur le maire a tellement été vexé que son projet ait été retoqué en 2011 qu’il avance à marche forcée, dit Martine Lucé, présidente de Demain Brétignolles. On voit sa précipitation avec le défrichage, le saccage qui a été fait. C’est ce qui a vraiment ému la population, ça a été le déclencheur. »

Dimanche 6 octobre, près de 2.500 personnes sont venues manifester à Brétignolles-sur-Mer contre le projet. À la suite de cet événement, une quinzaine d’opposants est restée sur place et a empêché la poursuite des travaux préparatoires sur la dune. Ceux-ci ont dû s’arrêter le 8 octobre. Une Zad a ensuite été installée sur un terrain privé, avec l’autorisation du propriétaire, pour surveiller la dune et s’assurer de l’arrêt total des travaux.

Les travaux préparatoires, réalisés au début du mois d’octobre et interrompus par les opposants, ont causé l’arrachement des arbres de la dune, pour empêcher la nidification des oiseaux d’après la communauté de communes. La vue du site dévasté a provoqué une grande émotion parmi les Brétignollais.

« Je suis salarié et j’ai pris une semaine de vacances pour être ici, témoigne un Brétignollais occupant le site. On prend sur notre temps libre parce que ça nous tient à cœur. Il y a mieux à faire en octobre que faire une Zad ! Mais, vu qu’on n’a pas le choix… Pendant la manif, plusieurs octogénaires ont pleuré sur mon épaule. Ça nous donne de la force. » La lutte attire également des habitants de tout le pays : « J’étais dans le coin, alors je suis venue ici, raconte une femme. Il y a une bonne ambiance avec une volonté de changer les choses. »

Les « zadistes » organisent des assemblées générales quotidiennes où ils échangent avec le reste de la population pour déterminer la marche à suivre. Ils essaient également d’informer les passants : une cabane en bois siglée « Accueil » a été mise sur pied pour interpeller les badauds autour de la plage et leur expliquer la situation. La détermination se lit sur le visage des occupants : « On est prêts pour cet hiver ! » lance un homme, un marteau à la main, en construisant un toit sur un grand abri.

Les opposants au projet de port ont écrit des messages de lutte sur la dune, saccagée par les travaux préparatoires réalisés au début du mois d’octobre.

L’association La Vigie a déposé le 15 octobre une demande en référé de suspension des travaux auprès du tribunal administratif de Nantes. Une manifestation était organisée samedi 19 octobre à La Roche-sur-Yon, qui a réuni près de 1.500 personnes. La mobilisation ne faiblit pas. « On ne veut pas d’un abandon temporaire du projet, lance un homme occupant la Zad. On ne lâchera rien tant qu’on n’aura pas un abandon définitif. »


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[1Christophe Chabot n’a pas répondu aux sollicitations d’entretien de Reporterre.

[2-La tempête Xynthia a frappé la France en février 2010. Une partie de la côte vendéenne a été dramatiquement inondée.


Source : Justine Guitton-Boussion pour Reporterre

Photos : © Justine Guitton-Boussion/Reporterre
. chapô : Une « zone à défendre » s’est installée mardi 8 octobre, en face de la plage de la Normandelière. Ses habitants revendiquent être « les gardiens de la dune ».



Documents disponibles

  Plaquette de présentation du projet portuaire.   Arrêté préfectoral de juillet 2019.   Rapport de la première enquête publique.
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