À Lima, l’homme qui avait touché le monde entier est écarté de la négociation climatique

Durée de lecture : 5 minutes

3 décembre 2014 / Malika Peyraut (Les Amis de la Terre)

L’ouverture de la Conférence de Lima pour le climat est marquée par le limogeage de Yeb Sano. Ce négociateur philippin avait marqué le monde en exhortant en larmes les pays les plus riches à agir. Il avait entamé un jeûne pour la justice climatique.


Alors que s’ouvre la 20e Conférence des Nations Unies sur le changement climatique à Lima (COP20), au Pérou, l’absence de Yeb Sano, ce négociateur philipin qui avait marqué la COP19 de Varsovie en exhortant en larmes les pays les plus riches à prendre les mesures adéquates pour répondre à l’urgence climatique, est lourde de sens.

Le rôle des Etats-Unis et de l’Europe dans ce limogeage reflète les réticences des responsables historiques du changement climatique à s’orienter vers un accord le plus juste et ambitieux possible pour le climat.

Evincé pour vouloir sauver le climat

Au sein des négociations sur le climat, les Etats négocient en « blocs » de pays répondant à des intérêts communs. Les Philippines faisaient jusque-là partie du Like-minded group of developing countries (LMDC, ou Groupe de pays en développement partageant les mêmes vues), groupe de pays en développement comprenant une vingtaine de pays dont le Vénézuela, l’Algérie, l’Argentine, Cuba, l’Inde, la Chine, le Mali ou encore l’Arabie Saoudite, et dont l’influence dans les négociations s’est faite croissante au cours des dernières années.

C’est pour cela que la présence des Philippines, voix icônique des pays affectés par les changements climatiques, et défenseurs d’un accord équitable qui ferait peser sur les pays du Nord la majorité des efforts au vu de leur responsabilité historique dans les émissions de gaz à effet de serre, n’allait pas sans froisser un certain nombre de pays développés, et notamment les Etats Unis et l’Union européenne. Une pression qui a porté ses fruits, puisqu’à Lima les Philippines sont désormais exclues du LMDC.

Mais c’est également l’absence de l’emblématique Yeb Sano au sein de la délégation philippine qui marque l’ouverture de cette COP à Lima. L’année dernière, à Varsovie, le négociateur philippin avait frappé les esprits lors de son discours où, en larmes, il implorait les pays les plus riches à prendre les mesures nécessaires pour enrayer les changements climatiques.

- La vidéo du discours de Yeb Sano -

En effet, le typhon Haiyan qui avait frappé les Philippines au début de la COP avait provoqué des dégâts considérables et la mort de plus de 7 000 personnes. Yeb Sano, appuyé par la société civile et notamment Young Friends of the Earth (les Jeunes Amis de la Terre Europe), avait alors initié un jeûne pour le climat.

L’influence des Etats-Unis et de l’Union européenne

Les Etats-Unis et l’Union européenne ne sont pas étrangers à cet éviction. L’année dernière à Varsovie, c’est l’action de Yeb Sano et les prises de position des Philippines en faveur de la justice climatique, qui avaient permis l’ouverture du dialogue sur les mécanismes de pertes et dommages, afin d’établir qui paiera pour les pertes et dommages dus au changement climatique.

Farouchement opposés, les Etats-Unis avaient finalement dû se plier à l’ouverture de ces discussions. Quant à l’Europe, le rôle progressiste des Philippines affaiblissaient son jeu d’alliance. Avant Varsovie, l’UE pouvait encore compter sur la proximité avec les Etats parmi les moins développés et les petits Etats insulaires.

- Vue aérienne de Tacloban, Philippines, après le passage du typhon Haiyan. -

Cependant, les demandes des Philippines pour que soient conservés le principe de responsabilité historique mais différenciée des Etats et le principe d’équité dans le prochain accord qui devra être signé à Paris en 2015, ont émoussé cette alliance.

Ce n’est pas la première fois que, dans l’enceinte des négociations sur le climat, des pressions de la sorte s’exercent. Déjà, en 2009 à Copenhague, le chef de file du groupe africain, l’algérien Kamel Djemouai, s’était vu limogé sur intervention de la France après avoir orchestré la sortie des pays africains dénonçant la volonté des pays riches de vouloir « tuer le protocole de Kyoto ».

L’année dernière à Varsovie, des jeunes militants de Young Friends of the Earth Europe s’étaient vus privés de badge officiel après avoir manifesté leur soutien aux Philippines en brandissant des pancartes au sein des négociations.

Pour Asad Rehman, responsable climat aux Amis de la Terre Royaume-Uni : « C’est de plus en plus monnaie courante que les défenseurs de l’environnement, qui ne cherchent qu’à protéger les communautés et la planète, soient la cible des plus puissants. C’est dramatique que ce phénomène se répercute aussi au sein des négociations sur le climat, où l’absence de l’un des défenseurs les plus connus des besoins des peuples affectés est particulièrement criante. »


LA SOCIÉTÉ CIVILE MOBILISÉE : « JE JEÛNE POUR QUE LA SOCIÉTÉ GÉNÉRALE SE RETIRE D’ALPHA COAL »

Dans la lignée du mouvement initié par Yeb Sano, des membres de différentes organisations de la société civile observent une journée de jeûne pour le climat, tous les premiers de chaque mois. Lundi à Lima, ils étaient une vingtaine de tous les continents à jeûner au sein de l’espace des négociations, à côté du restaurant central. Tour à tour, ils ont exposé les raisons de leur geste :

« Je suis Marcha, je viens des Etats-Unis et je jeûne pour montrer ma solidarité avec les communautés affectées par le changement climatique. »

« Je suis Mohamed, je viens du Kenya, et je jeûne en solidarité avec ceux qui n’ont pas le choix, qui souffrent et affrontent seuls les changements climatiques. Je jeûne pour qu’on puisse stopper ce processus. »

« Je suis Mathilda, je viens de Suède et je jeûne parce que j’ai besoin de justice climatique. »

Parmi eux, des militants basques de l’association Bizi ! qui jeûnaient en solidarité avec les activistes occupant des agences de la Société générale en France pour dénoncer le soutien de la banque au projet charbonnier Alpha Coal en Australie.

A Pau et à Paris, des militants des Amis de la Terre, Bizi ! et Attac ont ainsi mené des actions similaires. En s’appuyant sur l’exemple de la Société générale, ils cherchent ainsi à mettre la lumière sur les responsables identifiés des changements climatiques : acteurs financiers privés et publiques, entreprises, lobbyistes.


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Source et photo : Courriel à Reporterre de Malika Peyraut (Les Amis de la Terre)

. Typhon : Wikipedia (CC BY 2.0/Russel Watkins)
. Yeb Sano : capture d’écran

Lire aussi : Climat : à Lima, les pays du monde entier décollent pour la COP21 de Paris, en 2015


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