À Magnat l’Étrange, la porte des enfants-rêves…

30 décembre 2014 / Juliette Kempf (Reporterre)



En Creuse, au cœur de la forêt, Charles construit patiemment le village des enfants perdus, à l’abri des pollutions : de magnifiques cabanes dans les arbres, entre terre et ciel. Mûri de longue date, ce havre de paix et de création se veut à l’écoute de la nature, afin de révéler les beautés de ce qui est déjà là et où chacun retrouverait l’enfant qu’il porte en lui.

- Magnat l’Étrange (Creuse), reportage

Le feu crépite dans la cheminée. On se laisse enivrer par la danse de ses flammes et par la musique qui envahit la pièce, tout en humant l’odeur des champignons qui cuisent doucement dans la poêle. On les a ramassés cet après-midi, dans le sous-bois, entre deux descriptions des futures cabanes et le partage de nos rêves L’omelette ce soir consolera les corps qui ont bien travaillé.

Entre ciel et terre

Nous sommes chez Charles-Jules Dacla, qui est arrivé dans le sud de la Creuse il y a plus de quatorze ans, avec un projet bien précis : bâtir le village des enfants perdus, à l’abri des pollutions modernes et autres dévastations de la nature. Un village de cabanes dans les arbres où l’on vivrait entre terre et ciel, et où chacun retrouverait l’enfant qu’il porte en lui.

Sur les dix hectares de terrain qu’il a acquis peu à peu sur les flancs de la rivière du Puy des Bois, près de Magnat l’Étrange, le plan qu’il a dessiné est entièrement conçu pour rendre la beauté de la forêt accessible à l’homme, dans le respect de l’une comme de l’autre.

Aujourd’hui l’Éco Source Arboricole est bien vivante, elle a ouvert ses portes au public à l’été 2013. Sa première cabane, la Mère, a été découverte avec enchantement par de nombreux visiteurs. L’Asiatique, une yourte perchée sur une plate-forme toute ronde, l’a rejointe au cours de l’année 2014.

Encore toute jeune, et pour que les trois prochaines cabanes éclosent entre l’air et les arbres, l’Éco Source nécessite la force et la volonté des bras, des jambes et des cœurs dont la route croisera la sienne. Mener un tel projet, c’est aller proprement retourner le ciel et la terre.

Voyage initiatique

Le chemin a été aventureux jusque-là. À l’âge de 14 ans, Charles est émancipé et quitte la France, seul. Son périple durera trois ans et le conduira aux fins fonds de l’Asie, de l’Amérique, de l’Océanie et de l’Afrique. Au cours de ce voyage initiatique, il découvre la nature profonde, les hommes qui y vivent encore et qui l’ouvrent à une tout autre vision du monde.

« On peut réapprendre à vivre avec n’importe quel enfant de là-bas. Il n’y a qu’à se taire et à le suivre. Il faut voyager seul. Et avec rien. » Charles insiste sur la légèreté matérielle. Les sociétés d’hommes qu’ils rencontrent vivent en harmonie avec leur milieu. Chaque chose est essentielle, chacun est important, tient un rôle.

La notion d’abandon n’existe pas parce que « la famille, c’est l’environnement ; leur milieu, c’est eux-mêmes. » Ils ne semblent pas connaître la séparation artificielle que nous avons érigée entre l’homme et la nature. La vie est rythmée par la chasse, la pêche, les rituels de passage. Il se rappelle de l’importance de la beauté, et du jeu. Il a appris à rire de tout et, en marchant dans la jungle, à ne pas avoir peur. « Tu sens, tu sais. Il y a comme une reconnaissance. »


- Portrait de Charles, par Juliette -

Mais les récits qu’il fait et qui ont à peine vingt ans semblent déjà d’un autre temps. « Les tribus que j’ai rencontrées étaient en voie de babylonisation, j’ai vu les différentes étapes de ce processus, selon où chacune en était. Ces hommes sont martyrisés, haïs. On cherche à détruire leur mode de vie, et ils se retrouvent plongés dans l’alcool, envahis par la télé. Le mal vient à eux. »

Il rappelle la fragilité de la transmission de ces cultures, qui passe par l’oralité et non pas par l’écrit. Elles seraient pourtant, selon lui, un exemple à suivre pour comprendre à nouveau l’harmonie globale de la vie sur Terre, mais « on a peur de la vérité. » De ce voyage, il rentre en sachant qu’il doit construire un lieu de vie où le lien entre les hommes et l’environnement leur permettra de s’accomplir pleinement, et réciproquement. Il se met au travail.

L’apprentissage du métier

À 17 ans, il rejoint les Compagnons du Tour de France, dont la méthode d’enseignement se base sur trois principes essentiels : le métier, le voyage et la transmission directe. Il se forme à la charpente. Après trois ans de Compagnonnage, accompagné d’un perroquet et d’un âne qui porte tout le nécessaire de charpente manuelle, il se lance dans un « tour de France à l’ancienne ».

Alors qu’ils traversent la Creuse tous les trois, l’âne se blesse, ce qui les amène à s’arrêter sur une route boisée. C’est là qu’il rencontre Thierry Thévenin, cueilleur, herboriste et botaniste membre du Syndicat des Simples. Celui-ci lui transmet les secrets de l’herboristerie et de la culture durable dans les jardins d’Herbes de Vie.

De mieux en mieux équipé pour mettre en œuvre le projet qui l’anime, Charles poursuit son chemin en se formant au travail acrobatique et à la construction de parcours d’aventure et de cabanes dans les arbres.

La rencontre avec la rivière

Au printemps 2004, alors qu’il vit en Creuse depuis quelques années, c’est la rencontre avec la rivière du Puy des Bois qui est déterminante. L’eau chante que c’est auprès d’elle que doit naître le village, et elle retient Charles à ses côtés. Dans le seul département français non encore éventré par les autoroutes, épargné par le secteur industriel, au cœur du Parc Naturel du Plateau de Millevaches, les premières graines de l’Éco Source sont lancées.

Charles achète une parcelle de terrain, puis une autre, jusqu’à, peu à peu, obtenir dix hectares d’une forêt luxuriante et de clairières, ces « prairies perdues au milieu des bois ». La mixité des sols permet d’augmenter la biodiversité du terrain, d’imaginer un potager en permaculture. C’est un havre de paix et de nature qui se trouve là, dans une France où de tels espaces se font rares.

« Révéler ce qui est déjà là »

« Le projet, c’est de toucher au minimum. Révéler les beautés de ce qui est déjà là. Voir. » Avant de donner le premier coup de hache ou de poser la première planche de bois, Charles passe des mois à observer et à connaître les arbres, les roches, les animaux, à comprendre l’organisation et l’architecture naturelle du lieu.

« Il faut suivre les chemins que prennent les animaux, c’est ceux qui seront les plus justes. » Ceci explique sans doute l’interminable créativité du cheminement de l’Éco Source, les sinuosités sans fin qui s’y dessinent et en épousent les reliefs, parsemés d’arbres fruitiers. « Tout doit être rond, beau, dans l’amour. C’est un lieu féminin. »

Chaque étape de la construction est soumise à la méditation et à la réflexion. « Juste après le coucher du soleil : c’est l’heure. » C’est dans la pénombre du crépuscule que Charles voit. C’est à ce moment si particulier du jour que les formes et les contrastes se révèlent. « Ce travail se situe entre mon potentiel de création, tout en restant très simple, et ce que révèle le lieu de ses harmonies propres. » Puis il retourne voir. « Il faut prendre du temps. »

« Avec la main gauche et les dents »

Un temps d’ouvrage auquel on n’est sans doute plus très habitué. Ce temps, il le prend depuis dix ans. Loin d’avoir chômé, il a survécu à plusieurs épreuves. Moins d’un an après sa découverte du lieu, la vie fait connaître à Charles-Jules deux graves accidents et un coma qui le rendent hémiplégique et le déclarent handicapé. Il n’abandonne pas sa mission et dès la fin de l’été 2005, il se remet à l’œuvre et poursuit la réalisation de la première cabane.

Envers et contre toutes les prédictions de la médecine moderne occidentale, grâce à un maître de médecine chinoise (acupuncture), il récupère la motricité de la partie de son corps qui avait été paralysée.

« Ce qui m’a sauvé ? La foi et l’eau. » En allant chaque jour à la piscine, il a récupéré un centimètre de la hauteur qu’il avait perdue suite aux accidents. Ses amis disent que la Mère, il l’a construite « avec la main gauche et les dents. »

Pendant des années, à tous les stades de son évolution, Charles vit dans cette cabane nichée entre deux hêtres et un pin sylvestre, faite entièrement de bois et de surface transparente, sur deux niveaux, le « rez-de-chaussée » - à 6 mètres de hauteur ! - de 13 m2 et l’étage de 9 m2. Elle présente désormais tout le nécessaire pour profiter d’une immersion en pleine nature sans manquer de rien, mais sans superflu.

Périple administratif

En août 2013, le nid douillet est officiellement ouvert comme Chambre d’Haute. Il reçoit ses premiers clients enchantés qui dorment à la lumière des étoiles sous le toit de verre, se succèdent jusqu’à l’automne, et même jusqu’aux derniers jours de la saison pour quelques vaillants amoureux !

L’Éco Source Arboricole a intégré le réseau des Gîtes de France qui depuis le début soutient le projet, très enthousiaste et encourageant face à la singularité de sa démarche, tout comme Cabanes de France et le Guide du Routard qui le désigne comme un coup de cœur.

Cependant, il a fallu d’abord à Charles traverser un petit périple administratif. Au démarrage, le terrain n’était pas constructible, mais il existait un vide juridique par rapport aux constructions « dans les arbres », sans fondations en dur.

En 2011, après le passage de la loi Loppsi 2, Charles reçoit un procès-verbal. Alors qu’il avait démarré et souhaitait acheminer son projet dans la discrétion, il se retrouve face à ces problèmes législatifs, et doit faire appel à des avocats pour obtenir de l’aide. « Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Une déclaration simple de travaux, jouer sur l’objectif artistique du projet, et demander l’autorisation post-construction. »

La condition pour cela ? Ne pas se raccorder au réseau. Ceci n’était pas contradictoire avec le souhait de Charles d’être le plus auto-suffisant possible en énergie et en alimentation : panneaux solaires, chauffage au bois, bélier hydraulique, toilettes sèches et potager biologique en cours d’élaboration sont les moteurs du village arboricole.

Après deux ans et demi de négociations administratives et politiques, il obtient un permis de construire pour quatre nouvelles cabanes. Les trois qui suivront La Mère et l’Asiatique sont déjà dessinées et baptisées des doux noms de l’Ermitage, Dans Les Prés, et Merlin. Le nom original du lieu et de la colline a été retrouvé quand il est devenu lieu-dit : Le Puy des Bois.

Chantiers participatifs

À la belle saison - six mois dans l’année - l’accueil des touristes en chambres d’hôte permet de financer la continuation du projet et des travaux. La deuxième partie de l’année, des chantiers participatifs sont ouverts et accueillent de jeunes volontaires – ou moins jeunes ! – prêts à travailler bénévolement en échange du gîte, du couvert, et de belles cueillettes et dégustations de champignons du terroir !

C’est aussi un temps d’échange artistique et de partage, de transmission de connaissances. Charles a désormais une maison en pierres où il peut recevoir un plus grand nombre de personnes. « Il y a une place qui correspond à chaque personne qui vient ici. Je suis passé de nourrir le projet à être nourri par lui, par les rencontres. Maintenant il faut faire, il n’y a plus le temps. »

Alors, dans cette exigence de l’action, face aux difficultés et aux tensions générées par la situation matérielle et financière, la nécessité du travail intérieur n’est-elle pas plus forte encore ? « Pour des gens comme toi et moi, c’est évident. Mais on ne fait pas masse, 90 % des Français ont la télé. »

Charles (deuxième en partant de la gauche) et une équipe de bénévoles à la fin d’une journée de travail, dans la belle lumière de l’été indien.

Lieu d’inspiration

Ici le soir, à défaut de regarder la télé, on partage du temps sur les espaces communs de l’écovillage : plusieurs places à feux, une place à thé remarquablement orientée face au coucher du soleil – quand à la maison il fait déjà nuit, ici nous recevons les dernières lumières du jour ! – une plateforme d’observation et de méditation…

D’autres sont en cours de réalisation, comme le boulodrome dont rêve Charles, cet amoureux de la Méditerranée qui a passé ses plus jeunes années à Cassis, entre les fruits, la pétanque et l’eau de source : « Le paradis sur Terre. »

La répartition six mois de tourisme/six mois de travaux durera jusqu’à ce que le projet de construction soit achevé, d’ici environ six ans. L’objectif est de parvenir à un équilibre qui permettrait au village d’être habité tout au long de l’année, entretenu et enrichi par les âmes qui, en le connaissant, y feraient croître leurs propres pousses, germer leurs propres rêves.

Il resterait un lieu mixte : une cabane en chambre d’hôtes, trois cabanes en location long terme, une cabane pour des résidences d’artistes. Charles souhaite que le lieu soit source et terrain d’inspiration pour la création : sculpture sur roche, spectacle vivant en pleine nature, soirées musicales… Les possibilités ne sont pas limitées, l’imagination reste souple pour permettre au projet d’évoluer et d’accueillir ce qui se présente à lui.

En attendant cela, et parce la route est longue et escarpée, le travail continue, dans la sueur et l’endurance. Participer au rêve profond d’une humanité qui retourne vers ses sources, d’un genre humain moins destructeur, est exigent, demande de la force et une incroyable puissance vitale.

Réunies, les nuits des voyageurs aux cœurs épris et les actions des sources arboricoles ne devraient-elle pas éveiller les lutins du creux des bois, et faire apparaître, dans la brume matinale, les chimères de nos enfants-rêves… ?




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Source, photos et dessin : Juliette Kempf pour Reporterre

Première mise en ligne le 22 décembre 2014.

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