Engagée contre les violences policières, elle tente d’arracher sa circonscription au RN
Amal Bentounsi à Meaux, le 4 juillet 2024. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Amal Bentounsi à Meaux, le 4 juillet 2024. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
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Amal Bentounsi, candidate du Nouveau Front populaire en Seine-et-Marne, est arrivée derrière le RN au 1ᵉʳ tour des législatives. Elle espère encore gagner en mobilisant les abstentionnistes des quartiers populaires.
Meaux (Seine-et-Marne), reportage
Amal Bentounsi ne peut pas faire dix pas au marché de Dunant, à Meaux, sans embrasser quelqu’un. La voisine de sa mère, un duo de jeunes mamans, beaucoup de femmes qu’elle appelle affectueusement « tata ». Il faut dire que la candidate du Nouveau Front populaire est ici comme à la maison. De 2001 à 2011, elle tenait un stand de bijoux et d’accessoires de mode. « Je suis un peu coquette », avoue-t-elle dans un sourire, en replaçant une mèche de ses longs cheveux noirs derrière son oreille.
Depuis, sa vie a bien changé. Cette militante historique contre les violences policières est devenue la candidate du Nouveau Front populaire pour les élections législatives dans cette sixième circonscription de Seine-et-Marne. Le 30 juin dernier, elle a recueilli 30,22 % des suffrages, derrière la députée sortante et candidate du Rassemblement national, Béatrice Roullaud (40,81 %).
En troisième position avec 26,70 % des voix se trouve Régis Sarazin, candidat divers droite, soutenu par Jean-François Copé, le maire LR de la ville depuis 2005. L’homme s’est retiré du second tour sans donner de consigne de vote.
« Pour Jean-François Copé, je suis plus dangereuse que le RN »
Un regret pour Amal Bentounsi : « Cela aurait pu être un geste républicain mais ils ont préféré m’attaquer en véhiculant des mensonges à mon encontre. Pour Jean-François Copé, je suis plus dangereuse que le RN. Ce qui est une insulte aux presque 43 % de personnes qui ont voté pour moi à Meaux. »
Amal Bentounsi, une femme racisée venant des quartiers, n’a pas été épargnée par le bashing médiatique. Europe 1, radio détenue par Vincent Boloré, a obtenu des informations policières à son sujet, affirmant qu’elle était inscrite au « fichier des atteintes à la sécurité publique » sans donner plus de détails.
Elle a également été accusée d’homophobie à cause d’un vieux post Facebook de son collectif Urgence notre police assassine. Une accusation rapidement démentie par le milieu LGBT dont elle soutient le combat depuis des années. Des diffamations contre lesquelles la candidate, habituée à se prendre des coups, portera plainte après la campagne. « Pour le moment, je n’ai pas le temps, nous n’avons que quinze jours pour aller à la rencontre des gens », dit-elle.
Dans les allées du marché, la candidature d’Amal Bentounsi suscite beaucoup d’espoir, comme ces deux jeunes mamans qui connaissent sa famille. « Elle va porter nos valeurs, le respect, la mixité, l’acceptation de tout le monde, quelle que soit sa religion ou sa couleur », assure Seta. « Amal n’a pas fait de grande école, elle a été douze ans sur le terrain. Elle a ensuite repris des études. Elle offre une perspective pour les jeunes qui ont besoin de modèles qui leur ressemblent », explique Samia El Khalfaoui, sa directrice de campagne.
Les deux femmes se sont rencontrées il y a plusieurs années et partagent un combat commun contre les violences policières. Elles ont toutes les deux perdu un membre de leur famille : le neveu de Samia, Souheil El Khalfaoui, est mort en 2021 à la suite d’un tir dans le thorax lors d’un contrôle de police à Marseille.
La police et les morts
Le frère d’Amal Amine Bentounsi, lui, a été tué en 2012 d’une balle dans le dos par des policiers. « Le racisme systémique dans la police : Amal a été la première à avoir mis des mots sur ce qui se passait », poursuit Samia El Khalfaoui. Depuis, rien n’a changé : des hommes racisés, jeunes, habitants des quartiers, sont encore tués sous les balles des forces de l’ordre.
Cette lutte rassemble aujourd’hui de nombreuses personnes comme Phoebe, militante antispéciste. « Je suivais Amal depuis longtemps car j’étais touchée par les questions d’antifascisme et de racisme », raconte la jeune femme. Des racistes, elle en a croisé plusieurs durant ses opérations de tractage. « Il y a deux cas de figure. Ceux qui votent RN ne prennent pas notre tract. Et les abstentionnistes. Ce sont eux qu’on peut convaincre. »
Comme Phoebe, des dizaines de personnes viennent chaque jour à Meaux prêter main forte. « Je milite depuis quinze ans et je n’ai jamais vu un tel enthousiasme lors d’une campagne électorale », assure Paul, qui vient de Paris. Pourtant, les jeux sont loin d’être faits : il manque au minimum 4 000 voix pour arracher la victoire.
Un camion-benne arpente les rues autour du marché avec des haut-parleurs installés à l’arrière. Sur les portes, des affiches de campagne. Au volant, Ritchy Thibault, 20 ans, joue les forains. « Dimanche, on va dégager le racisme », scande-t-il au micro. Une façon originale et pratique de sillonner la circonscription.
« Nos idées ont la classe, elles sont populaires »
« À Meaux, il y a eu près de 70 % d’abstention dans les quartiers populaires en 2022. On a réussi à faire baisser ce taux à 40 % mais il y a encore un vivier abstentionniste qui considèrent que la politique n’est pas leur affaire. Mais la candidature d’Amal leur parle et le camion permet d’aller à leur rencontre. Ils sont intrigués, ils se mettent à leur fenêtre pour discuter », raconte Ritchy Thibault.
À ses côtés, Sofiane, 24 ans, participe avec bonne humeur à cette opération de communication : « C’est efficace car nos idées ont la classe, elles sont populaires : la hausse du Smic, la baisse de l’âge du départ à la retraite. Le RN ne pourrait pas faire la même chose, sinon qu’est-ce qu’il dirait dans le micro ? “On veut faire baisser l’immigration” Ça ne marcherait pas. »
Ce jeudi 4 juillet, il n’est pas vraiment question d’immigration dans l’équipe de campagne de Béatrice Roullaud. La candidate du Rassemblement national tracte également sur le marché, mais semble un peu perdue. Elle tend timidement ses prospectus aidés de seulement quatre militants, contre une vingtaine pour le Nouveau Front populaire.
Elle refuse poliment de répondre à nos questions. « Je viens pour tracter, j’aurais le temps de répondre aux journalistes une fois la campagne terminée ». Ses militants n’ont pas plus le droit à la parole. À peine entamions-nous la discussion avec l’un d’entre eux, Alexis, qu’il se fait rattraper par le col pour aller tracter plus loin.
Un habitant de Meaux, en colère, vient à la rencontre de Béatrice Roullaud. « Hier sur Paris mon ex-femme s’est fait insulter. On lui a dit “on n’accepte pas les Arabes”. Vous divulguez un message raciste qui lâche les gens qui viennent nous insulter ensuite », scande-t-il à la foule. À ses côtes, un autre homme renchérit : « Vous faites campagne sur la peur des Français, sur cette misère sociale qui existe, qui est là depuis des décennies. Vous nommez des boucs émissaires. Vous êtes antirépublicaine. Vous êtes contre nos origines, il y a trop de haine dans votre campagne. »
« Dehors l’extrême droite, dehors l’extrême droite »
Face à ces véhémentes critiques, la candidate rétorque à voix basse : « Monsieur ne criez pas. Tout ce que vous dites est faux et si c’était vrai, les Français ne nous auraient pas mis en tête des votes », souffle Béatrice Roullaud, presque dans un murmure.
D’autres personnes ont rejoint le petit attroupement pour crier « dehors l’extrême droite, dehors l’extrême droite ». Un slogan que la candidate du Rassemblement national reprend, en chantonnant « dehors l’extrême droite », tout en ajoutant : « Comme je ne suis pas d’extrême droite, ça me va. » Une phrase étonnante : la députée sortante est membre du parti depuis 2011. Une formation politique dont le Conseil d’État a lui-même a confirmé la qualification d’extrême droite.
Hélas, Béatrice Roullaud ne commentera pas le parcours de ses confrères, les 100 brebis galeuses listées par Mediapart pour de multiples déclarations racistes ou encore le port d’une casquette nazie.
Elle préfère parler d’un fait divers sordide : le viol d’une femme par un homme sous obligation de quitter le territoire. « C’est le genre de fait que les Français ne supportent plus. Je veux que les femmes françaises se sentent protégées et ce n’est pas avec une candidate qui dit vouloir désarmer la police. Elle dit que la police assassine, c’est fort comme mot. Je pense que ce n’est pas sérieux et les gens méritent autre chose », conclut Béatrice Roullaud.
Face aux critiques des badauds du marché, elle décide de battre en retraite un peu plus loin. Elle attrape son chien, nommé Pepsi, pour l’installer dans une poussette.