Après les flammes, la solidarité paysanne s’organise dans l’Aude
L'exploitation d'Emmanuelle Bernier, éleveuse et productrice de plantes médicinales à Fontjoncouse (Aude), a été entièrement touchée par l'incendie. Ici, le 19 août 2025. - © Antoine Berlioz / Reporterre
L'exploitation d'Emmanuelle Bernier, éleveuse et productrice de plantes médicinales à Fontjoncouse (Aude), a été entièrement touchée par l'incendie. Ici, le 19 août 2025. - © Antoine Berlioz / Reporterre
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Tiers-lieu et paysans tentent d’aider les agriculteurs qui ont tout perdu dans l’incendie historique qui a ravagé l’Aude. Rassembler les dons, service de lessive, cantine... L’entraide s’organise autour des sinistrés.
Fontjoncouse (Aude), reportage
Sur les hauteurs de Fontjoncouse, dans l’Aude, le chant des cigales a disparu. L’exploitation paysanne d’Emmanuelle Bernier, qui abritait il y a encore deux semaines des animaux, des infrastructures agricoles et une végétation dense, n’est plus qu’un tas de cendres. Une pancarte « Paradis », le surnom du lieu, est toujours accrochée à l’entrée sur l’un des derniers pins qui a résisté aux flammes.
Comme elle, de nombreux paysans ont perdu leur exploitation dans le mégafeu qui, du 5 au 10 août, a dévoré plus de 17 000 hectares dans le département. Il s’agit du plus grand incendie en France depuis 1949. Et comme elle, les sinistrés ont pu compter sur une solidarité précieuse, tant les dégâts sont considérables.
Les champs de lavandin, de rose, de thym, de sarriette et autres plantes médicinales qu’Emmanuelle Bernier entretenait pour sa confection d’huiles essentielles, de pommades et de sirops sont tous calcinés. Les flammes ont tout emporté. Sur son terrain, un poêle en fonte trône au milieu d’un sol d’ébène. Hormis cet objet, rien ne laisse penser qu’un chalet tenait debout ici, il y a encore quelques jours.
Le plus dur pour Emmanuelle, c’est la perte de son troupeau de chèvres. « L’incendie est arrivé soudainement mardi soir [5 août]. Les flammes ont dévalé les collines autour de chez moi et j’ai reçu un appel de mon voisin, me disant qu’il fallait partir au plus vite. J’ai appelé mes deux enfants, rassemblé quelques affaires et nous avons fui. J’ai laissé tous mes animaux ici », se remémore-t-elle. Sur son exploitation : un âne, des poules, un troupeau de brebis et une quinzaine de chèvres.
« Les brebis sont restées en bas, avec l’âne, les poules et les pompiers qui sont arrivés entre-temps. Les chèvres étaient plus haut sur les collines. J’ai suivi leur position avec un capteur GPS. Au bout d’un moment, leur position est restée fixe, raconte la paysanne, émue. Dix-sept chèvres ont été calcinées. » Il n’en reste que deux. L’âne, les poules et les brebis, eux, ont survécu.
Après être revenue sur le site le lendemain soir, l’agricultrice a rapidement constaté que les animaux n’avaient plus à manger. « La bergerie, le foin, le matériel agricole, tout a brûlé », confirme-t-elle, près des chèvres malades.
Un tiers-lieu au centre
Quelques jours après l’incendie, la Confédération paysanne de l’Aude a mis en place des collectes de bottes de foin pour les redistribuer aux éleveurs dans le besoin. La solidarité s’est organisée. Des chantiers ont été spontanément programmés pour aider les sinistrés : recenser les dégâts et les besoins des paysans, couper et débiter les arbres calcinés qui menacent de s’effondrer, prendre en charge les animaux, etc.
Emmanuelle Bernier a rapidement confié ses brebis rescapées au tiers-lieu paysan de Beauregard, à quelques kilomètres de chez elle, et son âne à un éleveur du département. « Les brebis ne pouvaient plus vivre ici », résume-t-elle.
Véritable base arrière du mouvement de solidarité paysanne, ce tiers-lieu est également une plateforme pour stocker les dons, rassembler les bénévoles et s’organiser. Depuis le 9 août, des réunions sont organisées tous les matins pour recenser les besoins et mettre en place les missions de la journée.
« Dès que les routes ont rouvert, on a décidé de faire des arpentages sur les communes touchées par l’incendie », raconte Laurelle, une bénévole, devant un tableau qui récapitule les tâches. Celles-ci consistent « à aller à la rencontre des paysans pour recenser les urgences et noter leurs besoins », explique-t-elle. En plus d’une cantine permettant de préparer à manger aux sinistrés lors des chantiers et d’un service de lessive, les bénévoles aimeraient « mettre en place une garderie pour soulager les sinistrés et sortir leurs enfants de ces paysages brûlés ».
Cette association a été lancée par Nicolas et Karine Mirouze, vignerons sur le domaine. « À la base, ce tiers-lieu existe pour défendre une agriculture différente dans les Corbières, à rebours de ce qu’on connaît actuellement ici : la monoculture de la vigne basée sur des techniques intensives et productivistes », explique Nicolas Mirouze, dans une grande bâtisse de son exploitation qui sert de quartier général pour gérer la crise actuelle. Ici, l’objectif est de « s’autonomiser de ce modèle, en mutualisant les outils et les pratiques et en rassemblant des paysans et des gens du territoire ».
Pour ce faire, la « priorité » après l’incendie, selon lui, « est de diversifier l’agriculture, notamment avec l’élevage extensif, qui doit retrouver sa place dans les friches abandonnées qui permettent au feu de se propager rapidement ».
Sur les collines de Fontjoncouse, Emmanuelle Bernier, installée depuis 2013 dans ce lieu qu’elle avait surnommé La Cabane du berger, fait le même constat. « On a de plus en plus de difficultés à faire pâturer nos bêtes dans les Corbières. Il y a de plus en plus de friches abandonnées sur lesquelles nos moutons pourraient faire un super travail et limiter le risque d’incendie, mais on nous en empêche [les propriétés étant notamment privées]. »
Faute politique
Surprise par les flammes le 5 août, l’agricultrice pointe également du doigt l’absence de plan d’évacuation de son exploitation. « J’ai été livrée à moi-même avec mes enfants, personne ne nous a dit d’évacuer alors que le feu était à nos portes, dénonce-t-elle. Heureusement que nous avons eu un appel du voisin. »
Avec une forêt de pins aussi dense, une pluviométrie aussi faible et des canicules aussi fréquentes, « tout le monde savait qu’un énorme feu allait dévorer le territoire, mais rien n’a été fait. Cela nous pendait au nez », affirme-t-elle.
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Celle qui demande des « mesures depuis plusieurs années sur [s]on exploitation », notamment des bandes coupe-feu autour de chez elle et une citerne enterrée pour l’eau, regrette de n’avoir eu aucune réponse de l’Office national des forêts (ONF). « On a voulu anticiper et on n’en a pas eu les moyens, c’est une faute politique, selon moi », dit-elle, amère.
La paysanne se pose également des questions sur l’avenir, elle qui ne sera pas remboursée par les assurances pour son matériel agricole puisqu’elle disposait seulement d’une garantie responsabilité civile. Une cagnotte a été lancée pour lui permettre un nouveau départ.
« Dans l’immédiat, je vais devoir abandonner mon exploitation pendant plusieurs années, trouver une autre source de revenus. Je vais mettre du temps à tout reconstruire, confie-t-elle. Je ne pense pas reprendre de bêtes, cela devient trop dur dans la région. »
Pour accompagner la reconstruction des exploitations paysannes, les bénévoles du tiers-lieu de Beauregard promettent d’être là pour un moment. « Notre base arrière est partie pour durer », assure Laurelle. Une certitude, pour Emmanuelle Bernier : « Ce petit paradis va renaître, et encore plus beau. »