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PortraitAgriculture

Arnaud Rousseau, « pompier pyromane » à la tête de la FNSEA

Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA, s'adresse à la presse alors que les agriculteurs bloquent l'autoroute A6 à Nitry (Yonne), le 25 janvier 2024.

Le syndicat agricole et son président Arnaud Rousseau se positionnent en tête de pont de la mobilisation des paysans. Mais ce riche patron n’est pas le mieux placé pour défendre les manifestants.

« Si on n’aboutit pas sur les mesures d’urgence, on amplifiera le mouvement », menaçait le 25 janvier Arnaud Rousseau, au micro de BFMTV. Sur les plateaux TV et radio, le président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) se présente en porte-parole des agriculteurs en colère. Depuis le 22 janvier, il enchaîne les interventions médiatiques, annonçant actions et revendications, comme s’il donnait le « la » de la révolte. Mais la FNSEA et son patron, dirigeant d’une grosse exploitation de céréales et président du groupe agroalimentaire international Avril, ne sont peut-être pas les mieux placés pour incarner la révolte paysanne.

Historiquement, la FNSEA est l’interlocutrice privilégiée des gouvernements. Le 22 janvier, seuls les présidents de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs, qui sont affiliés, ont été reçus à Matignon. La Coordination rurale et la Confédération paysanne, deux autres syndicats agricoles, n’ont été invités que le lendemain. FNSEA et Jeunes Agriculteurs peuvent se prévaloir de leur situation de syndicats majoritaires : leurs listes communes dirigent 84 des 89 chambres d’agriculture départementales, après avoir obtenu 55,44 % des voix lors des élections de 2019. Sur son site, la FNSEA, qui n’a pas répondu à nos demandes d’entretien, revendique 212 000 adhérents.

Mais les manifestations, parties d’Occitanie, n’ont pas été initiées par les dirigeants nationaux de la FNSEA. Dans les cortèges, les agriculteurs sont de toutes obédiences ou non syndiqués. « La FNSEA et la Coordination rurale ne maîtrisent plus grand-chose, estime le paysan-agronome Benoît Biteau. Arnaud Rousseau ne sert pas les intérêts de celles et ceux qui manifestent. C’est pour ça qu’ils ont été débordés. En vérité, tout ce que les agriculteurs dénoncent, ce sont les réalisations des gouvernements successifs auxquels la FNSEA est associée depuis longtemps. »

« Quelles sont les compensations pour les petits agriculteurs ? »

L’une des sources du mécontentement des agriculteurs est la disparition progressive, d’ici à 2030, de l’allégement fiscal dont ils bénéficient sur le gazole non routier (GNR). Cette mesure a été annoncée en juin par le gouvernement. S’en était suivi des négociations avec la FNSEA.

À l’automne, le syndicat se montrait satisfait d’avoir obtenu des compensations. Lors de ses vœux à la presse, le 10 janvier, Arnaud Rousseau se félicitait encore que les négociations avec le gouvernement aient permis d’éviter une révolte comme en l’Allemagne. Cela fait dire à Frank Olivier, responsable de la section bio de la Coordination rurale, qu’Arnaud Rousseau est « un pompier pyromane ».

Parmi les compensations dont se félicite M. Rousseau, il y a en particulier un rehaussement du plafond d’exonération sur les plus-values, qui va passer de 250 000 à 350 000 euros de chiffres d’affaires. « On parle ici de grosses exploitations, avec des chiffres d’affaires élevés. Quelles sont les compensations pour les petits agriculteurs ? » fustige Frank Olivier.

Diplômé de l’European Business School de Paris, Arnaud Rousseau, 50 ans, a travaillé pour l’Union nationale des coopératives agricoles et dans le courtage agricole, avant de reprendre l’exploitation familiale en 2002. Avec sa femme, ils cultivent colza, blé, tournesol, betterave, maïs, orge et légumes sur 700 hectares. En comparaison, la taille moyenne des exploitations de céréales et oléoprotéagineux est de 96 hectares en 2020.

« Cela permet à l’exploitation de percevoir près de 170 000 euros d’aides de la PAC [politique agricole commune], environ 243 euros à l’hectare, soit 20 euros de moins que la moyenne de son département, la Seine-et-Marne », écrivait Le Figaro en mars 2023.

Jusqu’à 13 400 euros par mois

À ces revenus agricoles s’ajoutent ceux de la vente d’énergie via l’unité de méthanisation de la société Biogaz du Multien, dont Arnaud Rousseau est le directeur. Et ceux issus de ses responsabilités à la FNSEA. En 2020, une enquête de Mediapart avait révélé que les dirigeants du syndicat se rémunéraient jusqu’à 13 400 euros par mois. Arnaud Rousseau est aussi maire de sa commune, Trocy-en-Multien (Seine-et-Marne), vice-président de la communauté de communes du pays de l’Ourcq et vice-président de la Fédération française des producteurs d’oléagineux et de protéagineux (FOP).

« On ne peut pas défendre les agriculteurs et les industriels en même temps »

Mais surtout, Arnaud Rousseau est président du conseil d’administration du groupe alimentaire Avril. Pendant que certains agriculteurs alertent sur leurs conditions salariales (18 % des foyers agricoles vivent sous le seuil de pauvreté en 2018, selon l’Insee), les grands groupes agroalimentaires se portent très bien. Et notamment celui que dirige le patron de la FNSEA.

En 2022, Avril a réalisé des profits records, avec un résultat net à 218 millions d’euros (+45 %) et un chiffre d’affaires historique de 9 milliards d’euros (+32 %).

© Tommy / Reporterre

Du groupe Avril, le grand public connaît surtout les marques Isio 4, Lesieur et Puget. Mais il est aussi un poids lourd de l’alimentation animale avec l’entreprise Sanders, le fabricant du biodiesel Diester, via sa filiale Saipol, et une société d’investissement, Sofiprotéol. En tout, le groupe compte 73 sites industriels, dont 55 en France. Présent dans dix-huit pays, Avril indique sur son site que l’international est « un levier majeur » de sa croissance et représente 51 % de son chiffre d’affaires.

Pas sûr que les agriculteurs qui se mobilisent actuellement se retrouvent dans ce profil. « Je n’ai pas forcément confiance dans ce syndicat quand on sait qu’Arnaud Rousseau [...] est aussi président du groupe industriel Avril. Pour moi, on ne peut pas défendre les agriculteurs et les industriels en même temps », estimait ainsi auprès de Reporterre un céréalier manifestant en Haute-Garonne, le 22 janvier.

« La direction nationale de la FNSEA défend les marchés à l’export »

Depuis qu’il a pris la tête de la FNSEA, Arnaud Rousseau répète que ses priorités sont « la souveraineté et la compétitivité ». « N’importons pas l’alimentation que nous ne voulons pas », a-t-il coutume de dire, comme par exemple en juin sur Franceinter, quand il regrettait que la France importe 40 % de ses fruits, 60 % de ses légumes, 50 % de ses poulets. Il est pourtant impliqué dans un groupe qui mise sur les importations pour se développer.

Les annonces récentes de la filiale d’Avril, Saipol, dont il a été membre du conseil d’administration, en sont la preuve. En 2023, Saipol, a annoncé un investissement de 60 millions d’euros dans son usine de Sète (Hérault), dédiée à la transformation de colza et de carinata, une plante exotique, toutes deux importées d’autres continents. À partir de ces plantes, Saipol fabrique des tourteaux pour l’alimentation animale et du biocarburant.

« L’objectif de la filiale du groupe Avril est de diversifier le sourcing de matières premières et de fiabiliser la production, pour faire du site la plus grande unité industrielle mondiale en mesure de transformer du colza d’importation », écrivaient alors Les Echos.

Le mouvement de contestation actuel est parti d’une région d’élevage, l’Occitanie. Les agriculteurs demandent plus d’aides pour faire face à la maladie hémorragique épizootique (MHE), qui touche actuellement les élevages bovins. Or, quand Arnaud Rousseau a succédé à Christiane Lambert, éleveuse de porcs, à la tête de la FNSEA, certains en interne se sont interrogées sur sa capacité à représenter les éleveurs, comme l’a rapporté à l’époque La Croix.

« La direction de la FNSEA, ce sont plutôt les grands céréaliers », dit Véronique Marchesseau, secrétaire générale de la Confédération paysanne. Le groupe Avril s’est séparé ces dernières années de plusieurs activités liées à l’élevage, et a racheté des entreprises fabricants des produits à base de protéines végétales pour l’alimentation humaine. Il ambitionne de devenir, d’ici 2030, « le leader de la transformation végétale ».

La FNSEA se veut l’unique représentante d’un même monde agricole et prétend souvent représenter « tous les agriculteurs » et « toutes les agricultures ». Pourtant, il y en a plusieurs. Quel que soit le syndicat ou son président, prétendre représenter tous les agriculteurs est aujourd’hui devenu une gageure, estime le sociologue François Purseigle.

« Derrière l’expression “agriculteur”, vous avez à la fois des artisans commerçants, des industriels et parfois des chefs de famille qui cherchent à maintenir un patrimoine, avec aussi des réalités par filière très éclatées, explique le chercheur associé au Cevipol dans un entretien avec la radio RCF. Il est de plus en plus difficile politiquement, en France et dans l’Union européenne, d’accompagner une minorité aussi diverse. »

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