Émilie et Jérôme, éleveurs de bovins : « On ne s’en sort plus »
Les éleveurs Jérôme et Émilie, ici dans leur ferme le 24 janvier 2024, ont rejoint la contestation des agriculteurs. - © Alain Pitton / Reporterre
Les éleveurs Jérôme et Émilie, ici dans leur ferme le 24 janvier 2024, ont rejoint la contestation des agriculteurs. - © Alain Pitton / Reporterre
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Absence d’aides, angoisse des fins de mois... Jérôme et Émilie, éleveurs près de Toulouse, ne tirent aucun revenu de leur travail. Ils ont rallié le mouvement de contestation qui s’amplifie dans la région.
Samouillan (Haute-Garonne), reportage
La brume enveloppe encore les coteaux du petit village de Samouillan, à environ 70 kilomètres de Toulouse, en cette matinée du 24 janvier. Sur le bord de la départementale, Jérôme Delas et sa compagne, Émilie, sont déjà auprès de leurs bêtes.
Une soixantaine de limousines, à la robe rouge feu, et leurs veaux patientent dans l’étable. Certaines passent leur tête à travers le cornadis. « Dès qu’on peut, on les sort de l’étable pour les faire paître, on les aime trop pour les garder à l’intérieur toute l’année », dit Jérôme Delas, vêtu de sa veste sans manches floquée « Éleveur » dans le dos. Avec Émilie, ils ont repris il y a cinq ans la ferme qui appartenait au père de Jérôme, ainsi que l’exploitation de son oncle. « En tout, on a 100 hectares, dit l’agriculteur, qui fait également de la polyculture. On ne pensait pas que ce serait si dur. Mon père n’en dort plus, il a l’impression de nous avoir fait un cadeau empoisonné. »
Depuis quelque temps, le couple ne s’en sort plus. Les charges, les frais vétérinaires — « 48 euros, rien que pour le déplacement ! » —, l’achat de matériel agricole, les assurances, mais également les aléas de la vie font que cette exploitation, comme des milliers d’autres en France, est en difficulté. « Notre seul capital est ici. Ce sont nos bêtes, notre matériel agricole, mais sinon, on ne touche presque rien. On se lève le matin avec le compte à zéro. On ne se sort aucun revenu à la fin du mois alors qu’on est deux sur l’exploitation, heureusement qu’on a pas trop de crédits », dit Émilie, amère.
Pour faire face à cette situation, elle avait décidé il y a quelque temps d’exercer un emploi en dehors de l’exploitation, comme taxi. Depuis un accident, elle souffre d’épilepsie et a dû arrêter ce métier. « Finalement, notre seule source de revenus, c’est les 900 euros que me verse la Sécurité sociale pour cet accident. » « D’autant qu’on n’a aucun jour de repos. On s’accorde deux jours de vacances dans l’année et, même sur la plage, Émilie pense aux vaches », raconte l’agriculteur d’un ton plus léger.
Des aides pour « combler le trou »
Dans l’étable voisine, des génisses s’agitent en voyant le couple s’approcher. « Ce sont des vaches plutôt calmes normalement, elles ressemblent généralement à leur maître », dit Jérôme avec son accent du Sud-Ouest.
Dans la région, plusieurs élevages de bovins, dont celui de Jérôme et Émilie, ont été touchés par la MHE, la maladie hémorragique épizootique. Même si l’État s’est engagé fin 2023 à aider les agriculteurs touchés, Jérôme n’y croit pas. « On doit faire à nos frais des prises de sang pour toutes nos vaches et nos veaux. Cela coûte une fortune et cette maladie pose d’autres problèmes, notamment pour la fertilité. On ne sait pas comment estimer tout ce qu’on va perdre et les compensations promises sont trop floues. »
Le couple touche également des subventions de la PAC, « juste suffisantes pour combler le trou et payer quelques factures », assure-t-il. « Cela demande une paperasse énorme, explique Émilie, je suis une agricultrice moi, pas une secrétaire. Entre les normes, les mels qu’on ne comprend pas, les factures, les pavés à remplir, on ne s’en sort plus. »
Derrière la ferme, le soleil chasse légèrement la brume. Suffisant pour laisser apparaître la chaîne des Pyrénées. « On est des amoureux de notre terroir et de nos bêtes, on ne quitterait cet endroit pour rien au monde », dit l’éleveur.
« Il n’y aura bientôt plus d’agriculteurs en France »
Face à ces frais qui s’accumulent et à la précarité du métier, Émilie et Jérôme ont décidé de se mobiliser avec d’autres agriculteurs de la région en bloquant l’A64 au niveau de Carbonne, à quelques kilomètres de la ferme.
Pour faire entendre leurs revendications et surtout pour échanger avec d’autres exploitants, ils ont rejoint le barrage le 23 janvier et comptent y revenir. « Parfois, on a l’impression que c’est de notre faute si on est dans cette situation, qu’on fait mal notre métier, dit Émilie, en tentant de refouler ses larmes. Avec cette mobilisation, on voit bien qu’on est pas les seuls dans cette galère. »
Comme de nombreux autres manifestants, Jérôme et sa compagne sont séduits par « l’indépendance du mouvement. Loin des syndicats, qui ne nous représentent pas, tout comme le ministre de l’Agriculture. Ce sont des gens qui ne connaissent pas le monde agricole et les situations que l’on vit », déclare le Samouillanais en caressant l’une des génisses.
Il le certifie : « On aime notre métier, notre terroir. Tout ce qu’on demande, c’est de pouvoir vivre de notre travail comme la majorité des gens. » Le couple a également un fils de 12 ans, qui va au collège dans la commune voisine d’Aurillac. « On ne veut pas qu’il reprenne l’exploitation, on essaye de l’orienter vers une autre carrière, car cela devient trop dur, confesse l’éleveur. À ce rythme, il n’y aura bientôt plus d’agriculteurs en France. »