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Attente, smartphone, slaloms… le quotidien d’un livreur à vélo

11 octobre 2017 / Fanny Dollberg (Reporterre)



Les coursiers à vélo travaillant pour les plateformes de livraison de repas se battent contre l’ubérisation de leur travail même s’ils y trouvent des avantages. Reporterre a suivi l’un d’entre eux dans son quotidien de livreur, smartphone en main et sac au dos. En selle !

  • Paris, reportage

Contre la précarisation et l’ubérisation de leur métier, les livreurs de repas à vélo tentent de s’unir pour améliorer leurs conditions de travail. Cependant, toutes les plateformes de livraison de repas ne se valent pas et les avis des coursiers à vélo sont mitigés. Malgré des conditions de travail précaires, certains y trouvent des aspects positifs, dont une liberté qu’ils ne trouvent pas dans les métiers du salariat classique. C’est le cas de Nicolas, livreur à vélo depuis un an et demi.

Nicolas est livreur pour la plateforme Uber depuis le mois de juillet. Les plateformes de livraison de repas, c’est son rayon. Avant Uber, il a travaillé successivement pour Take Eat Easy, Stuart, Nestor et Deliveroo. Nous l’avons suivi pendant près de trois heures dans son parcours cycliste.

Il est 14 h 30 lorsque je le retrouve devant un fast food proche du jardin du Luxembourg, dans le 6e arrondissement de Paris. Il a commencé sa journée à 10 h 30, rive droite, dans le 17e, où il a effectué cinq livraisons jusqu’à 14 h. Nous attendons ensemble la première commande de l’après-midi, qui peut arriver à tout moment.

La plateforme est ouverte de 8 h à 3 h du matin. Contrairement à d’autres, Uber ne restreint pas ses livreurs à une zone géographique spécifique. Ils sont libres de choisir et de changer de quartier autant qu’ils le souhaitent dans la même journée. Ils sont également libres de choisir leurs horaires de travail et n’ont pas à définir de créneaux à l’avance, à la différence de la plateforme Deliveroo. Les coursiers de cette plateforme doivent en effet s’inscrire sur un planning tous les mercredis matin, et ce, le plus rapidement possible s’ils veulent avoir un nombre d’heures hebdomadaires suffisant pour un chiffre d’affaires correct. Lorsqu’il souhaite travailler, Nicolas n’a qu’à activer l’application qui le géolocalise et lui assigne les livraisons qui se trouvent à proximité.

Déjà 20 minutes que nous attendons, et la première commande de livraison de l’après-midi n’est toujours pas arrivée. L’application peut attribuer à Nicolas une livraison n’importe où dans le quartier, mais il sait qu’en restant près du fast food, il assurera quelques courses : « Les livraisons MacDo marchent bien tout au long de la journée. » Même si, « parfois, on peut attendre longtemps avant de recevoir une commande, 30 voire 40 minutes, surtout l’après-midi entre les repas ».

La tarification repose sur deux facteurs : la course et le forfait kilométrique 

14 h 55, le téléphone sonne enfin. Nicolas regarde la commande. C’est effectivement une livraison MacDonald’s. Il laisse son vélo et son sac de livraison sur le côté du restaurant et entre chercher le repas. Quatre minutes plus tard, il ressort, la livraison en main. Nicolas range la commande dans son grand sac à dos de livraison, consulte son téléphone pour valider la réception du colis et découvrir l’adresse à laquelle il doit le livrer. Désormais, l’application enregistre toutes les données relatives à la livraison. L’itinéraire, la distance parcourue, et le temps mis jusqu’à la livraison du repas. Il doit faire au plus vite s’il veut maintenir ses statistiques et son taux de rendement. Plus il est rapide et accepte des commandes, plus l’application va le faire travailler et lui proposer des livraisons.

Destination, rue Garancière, à quelques pâtés de maisons d’ici. Il est 15 h. Nicolas dévale la rue Médicis, qui longe le parc du Luxembourg, slalome entre les voitures, ralentit un peu lorsque les feux sont au rouge pour s’assurer qu’il peut les griller en toute sécurité et nous voilà arrivés à destination en moins de 5 minutes. Il s’engouffre dans la petite cour de l’immeuble avec son vélo, qu’il laisse contre un mur le temps de monter au 4e étage livrer sa course.

Cinq minutes et 650 mètres plus tard, nous voilà de retour devant le fast food à attendre la prochaine livraison. Heureusement, il fait beau. Ce que Nicolas reproche à certaines plateformes comme Deliveroo, où il a travaillé pendant plusieurs mois avant d’en être renvoyé en juin dernier sans aucune explication, c’est que les livreurs ne bénéficient pas d’une tarification adaptée à leurs conditions de travail. Contrairement à ce qui est écrit dans leur contrat, les livreurs ne reçoivent aucun bonus lorsqu’ils travaillent le soir, le week-end ou quand les conditions météorologiques sont difficiles et ont un impact direct sur l’efficacité des cyclistes (vent, pluie, neige, verglas). « Ce n’est pas qu’ils ne respectent pas la loi, c’est que ce n’est pas éthique. Ce serait quelque chose d’inacceptable en droit du travail classique », déclare Nicolas.

L’après-midi est calme pour Nicolas. Il effectue deux livraisons supplémentaires de repas MacDonald’s en une heure. L’une d’elles se situe même dans la rue juste derrière le fast food, rue Le Goff ! « On peut dire ce que l’on veut de ces plateformes mais on doit reconnaître que certaines courses et certains aspects sont quand même intéressants et avantageux. »

Les livreurs de la plateforme Uber sont payés à la semaine. La tarification repose sur deux facteurs : la course, pour laquelle ils touchent 2,50 euros, et le forfait kilométrique, qui prend en compte la distance parcourue entre le point de retrait de la commande et le point de livraison. Un kilomètre parcouru correspond à 1,40 euros. La plateforme se rémunère en prenant 25 % sur chaque commande.

« Ne pas avoir de supervision, pouvoir arrêter ma journée de travail quand j’en ai envie, ces conditions de travail me conviennent » 

16 h 12. Alors que nous nous dirigeons de nouveau vers le MacDonald’s, le téléphone de Nicolas sonne et annonce une nouvelle commande. Cette fois, il s’agit d’un plat japonais qu’il faut aller chercher rue Saint-Denis (1er) pour l’apporter à un hôtel près de la place Vendôme (1er arrondissement également). Un parcours de près de 5 kilomètres qu’il faut avaler le plus vite possible pour accéder à la commande suivante. Lorsque nous arrivons au restaurant japonais huit minutes plus tard, la commande n’est pas prête. Suit un temps d’attente plutôt court (5 bonnes minutes) comparé à ceux que les livreurs rencontrent aux heures de pointes du déjeuner et du dîner. Nous voilà repartis à vélo, la commande dans le sac à dos. Sur la route, la circulation se densifie. Nicolas file à toute allure évitant voitures, piétons, et trous dans la chaussée. Bref, il regarde à droite, à gauche, mais aussi sur son smartphone pour trouver l’adresse du client. Une vigilance de tous les instants. Je peine à le suivre, pourtant il adapte pour moi sa vitesse. En bas de l’hôtel, Nicolas appelle le client, qui lui demande, en anglais, de laisser la livraison à l’accueil. Aussitôt dit, aussi fait.

Nicolas reconnaît que la précarité du métier est difficile mais il dit y trouver son compte par la liberté que cela lui octroie. « Ne pas avoir de supervision, pouvoir arrêter ma journée de travail quand j’en ai envie, ces conditions de travail me conviennent. » Avant d’être livreur, Nicolas a travaillé pendant près de dix ans dans l’informatique. « Si c’est pour avoir un CDI où je finis mes journées de travail à 22 h je préfère largement mon métier de livreur, même mal payé. » Quant au régime de protection sociale et les cotisations, il avait déjà tiré un trait dessus avant de devenir livreur. Il continue malgré tout de s’impliquer dans les mouvements de contestation pour améliorer les conditions de travail des livreurs.

17 h 25. Je quitte Nicolas qui s’apprête à faire sa dernière livraison de la journée. Son smartphone n’a quasiment plus de batterie et il n’a pas pris celle de recharge avec lui. Le bilan de l’après-midi est modeste. Presque trois heures de travail, quatre livraisons, environ 12 kilomètres parcourus et 26,50 euros en poche. En ajoutant les livraisons de la journée, il trouve son chiffre d’affaires correct.


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Lire aussi : Des coursiers à vélo veulent dépasser l’ubérisation par la coopération

Source : Fanny Dollberg pour Reporterre

Photos : © Fanny Dollberg/Reporterre

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