Sophie Binet : « Le carburant de l’extrême droite est la crise environnementale »
Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, à Paris le 23 mai 2024. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, à Paris le 23 mai 2024. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
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Les oppositions entre social et environnemental font le lit de l’extrême droite, estime la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet. Pour qui l’objectif est de sortir du capitalisme.
Sophie Binet est secrétaire générale de la Confédération générale du travail (CGT). Elle a écrit Il est minuit moins le quart (éd. Grasset), en introduction à la reparution du programme du Conseil national de la résistance. Mardi 28 mai, la CGT organise « Les états généraux pour l’industrie et l’environnement ».
Lisez ce grand entretien ci-dessous, ou écoutez-le sur une plateforme d’écoute de votre choix.
Reporterre — Dans votre livre, « Il est minuit moins le quart », vous comparez la catastrophe écologique et la montée du nazisme dans les années 1930. Pourquoi ces phénomènes sont-ils comparables ?
Sophie Binet — La question environnementale est l’un des facteurs contribuant à la montée de l’extrême droite. De plus en plus de régions vont devenir inhabitables ou n’auront plus les ressources agricoles suffisantes pour nourrir leur population, ce qui va engendrer des migrations. L’extrême droite alimente ainsi le mythe d’une submersion migratoire des pays développés. Du côté des dominants, étant donné que le capital refuse de remettre en cause le logiciel néolibéral, il y a des mises en opposition entre le social et l’environnemental. L’extrême droite prospère grâce à celles-ci.
Par exemple, la réflexion sur le partage des richesses étant absente, les propositions en termes de transformation des mobilités reposent toujours sur les plus modestes. Le prix du carburant augmente pour vous et moi, mais le prix du kérosène est intouché pour les yachts et les jets privés. Ou alors, le véhicule électrique est imposé sur une courte échéance, ce qui sert de prétexte aux constructeurs automobiles pour licencier les ouvriers par milliers et fermer des dizaines de sites dans la métallurgie. Le capital n’est pas mis à contribution, la transition environnementale est ainsi payée par vous et moi.
Pourquoi une large partie des Françaises et Français, y compris des travailleuses et travailleurs, votent-ils pour le Rassemblement national, contre leurs intérêts ?
D’abord, une majorité de personnes ne votent pas ou plus. Ensuite, le vote pour l’extrême droite est aussi un vote sur l’aspect : « On a tout essayé sauf ça. » Il fait écho à une trahison de la classe politique, notamment de la gauche qui n’a pas tenu ses engagements une fois au pouvoir. Enfin, la division de la gauche et l’absence d’alternatives au désordre du néolibéralisme font progresser l’extrême droite. Nous avons besoin de ruptures fortes au vu de la situation sociale, environnementale et économique. Ce qui fait le carburant de l’extrême droite, c’est la dissociation des questions environnementale et sociale. Elle prospère quand on laisse les emplois industriels disparaître au prétexte qu’ils sont polluants sans se préoccuper des conséquences sociales.
Comment répondre alors à la question environnementale ?
Il faut relocaliser l’industrie, en transformant l’outil productif. Il faut cesser la production low cost et changer les modes de consommation et de production. Pour relocaliser l’industrie et développer les circuits courts, il faut protéger notre industrie en instaurant des barrières douanières avec des normes environnementales et sociales. Tout en restant attentif à la situation des pays émergents, qui n’ont aucune responsabilité dans la crise environnementale causée par le capitalisme né dans les pays développés, et imposée de façon coloniale au reste du monde.
Poser des barrières douanières de façon violente peut être néanmoins préjudiciable. Elles doivent être accompagnées d’un renforcement de l’aide au développement pour que ces pays élèvent leurs normes sociales et environnementales.
Comment ces oppositions entre social et environnemental, qui font le lit de l’extrême droite, peuvent-elles être dépassées ?
Pour dépasser ces contradictions, il faut sécuriser l’emploi et les garanties collectives des salariés. C’est que nous appelons à la CGT la Sécurité sociale professionnelle. Concrètement, les entreprises de plus de 250 salariés devraient faire en sorte que 1,5 % de leur masse salariale soit mutualisée au niveau de la branche. Ainsi, quand une entreprise devra être transformée, le contrat de travail, le salaire et les droits des salariés seront maintenus, et ils seront formés pendant que le site est transformé. Ils retrouveront ensuite leur emploi.
De plus, pour organiser la transition environnementale, il est nécessaire de modifier le partage des richesses entre le capital et le travail. D’abord, parce que les plus riches polluent le plus. Donc diminuer le nombre des plus riches et leurs richesses revient à diminuer la pollution. Ensuite, parce que la transformation environnementale exige des investissements massifs. Si c’est nous qui payons, nous les travailleuses et les travailleurs, alors que nous sommes déjà les premières victimes du changement climatique, cela alimentera le terreau de progression de l’extrême droite.
Quelle est la position de la CGT sur l’énergie nucléaire et sa relance ?
L’urgence est de décarboner notre production énergétique. Pour cela, nous avons besoin du nucléaire, mais pas seulement. La CGT est favorable au mix énergétique. Il faut donc monter en gamme sur la question du renouvelable avec de vraies filières françaises. C’est insensé de vouloir développer les panneaux solaires sans structurer en France une filière industrielle dédiée à leur fabrication. En ce moment, les quelques usines qui fabriquent dans notre pays des panneaux solaires ferment, asphyxiées par la concurrence chinoise. C’est pareil pour l’éolien. Concernant le nucléaire, il doit être sûr. C’est pour cela que la CGT s’est mobilisée contre la fusion de l’IRSN et de l’ASN [l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire et l’Autorité de sûreté nucléaire] qui risque de se traduire par un affaiblissement de la sécurité nucléaire.
« On ne devrait pas choisir entre son emploi et sa planète »
Dans le transport, les économies d’énergie sont compliquées à faire. La décarbonation de ce secteur passera plutôt par un basculement du thermique vers l’électrique. Sur le sujet de l’industrie, il faut plutôt augmenter la consommation de l’énergie puisque le but est de réindustrialiser le pays. C’est sur le bâtiment que doivent se faire les économies de consommation énergétique, avec la nécessité d’un plan massif d’isolation des bâtiments.
Des outils ont-ils été mis en place au sein de la CGT pour lutter contre la crise écologique ?
La nouvelle direction confédérale a mis en place le « Plan d’action syndicale pour l’environnement ». Un des outils est le radar travail environnement qui permet aux salariés de réfléchir et d’évaluer l’impact environnemental de leur entreprise et de faire des propositions pour construire des projets alternatifs. Cela peut être des micropropositions ou des propositions plus ambitieuses.
Par exemple, la CGT s’est battue pour l’augmentation des capacités de production de STMicroelectronics, une entreprise de fabrication de puces à Grenoble. Aujourd’hui, ses capacités ont doublé, créant de l’emploi et répondant à des besoins en matière de souveraineté et de consommation intérieure. Mais cela s’est fait sans interroger les besoins en matières premières. Or, la production des puces nécessite énormément d’eau. Le doublement des capacités de l’usine entraîne donc une consommation en eau équivalente à celle de l’agglomération de Grenoble. Le gouvernement ne s’est pas posé la question avant de valider le projet et de lui octroyer quasiment 1 milliard d’euros de subventions.
La CGT, elle, a construit un projet de recyclage de l’eau pour que celle qui sert à la fabrication des puces ne soit pas de l’eau potable. Malheureusement, ce projet n’a pas été adopté : la direction de l’entreprise le trouvait trop cher, et le gouvernement avait donné les aides sans aucune contrepartie sociale ou environnementale. Nous contestons l’extension de l’usine dans les circonstances actuelles, tout en portant le projet CGT. Si l’on ne tord pas le bras du capital, on s’enferme dans des contradictions entre le social et l’environnemental. On ne devrait pas choisir entre son emploi et sa planète.
Aujourd’hui, on avance vers la catastrophe écologique. Le changement est-il possible avant qu’elle arrive ?
Pour faire face au Covid-19, énormément de choses ont été changées, mais seulement une fois que la maladie était là. Sur la question environnementale, on ne peut pas se le permettre. Tout le monde n’a pas conscience du temps nécessaire pour éliminer les gaz à effet de serre. Il est nécessaire d’avoir une action en prévention et non en réparation, tant les dégâts seront irréparables.
C’est tout le problème du capital : son but est de multiplier les gains. Les puissants, même s’ils sont conscients de la gravité de la situation, ne font rien. Avec le réchauffement climatique, la planète ne va pas exploser. Il y a des endroits où il fera toujours bon vivre pour les riches : dans leurs voitures et leurs immeubles climatisés, dans leurs yachts et leurs jets. Comme ils ne sont pas concernés par le changement climatique, ils n’en ont rien à faire.
Une partie d’entre eux spéculent même sur la crise environnementale qui ouvre de nouveaux marchés et crée de nouvelles opportunités financières. Les militantes et militants de la CGT sont convaincus que notre système économique est catastrophique et que le capitalisme porte en lui la crise. Répondre à l’enjeu environnemental exige une rupture profonde avec ce système économique. Ce n’est pas l’anthropocène le problème, mais le capitalocène. La crise environnementale a été créée par le capitalisme et c’est sur lui qu’il faut agir pour y répondre.
Que diriez-vous à la jeunesse dans cette situation grave que nous vivons ?
D’abord, écoutons ce qu’elle nous dit. La jeunesse a une lucidité qui manque à d’autres générations. Les jeunes sont bienvenus à la CGT. On a besoin qu’ils s’engagent dans le syndicalisme. Ce qui m’inquiète, c’est qu’au vu de la violence du système et de l’exacerbation des rapports de classe, il y a une répression très forte sur la question environnementale.
Le mouvement qui a eu lieu dans les grandes écoles [avec leur désertion] est très intéressant : les diplômés ont raison de refuser de mettre leurs qualifications au service des multinationales qui envoient le monde à la perte. Mais nous avons aussi besoin de leurs compétences pour lutter dans le système capitaliste. Le lien de subordination n’est pas un lien absolu. Ce n’est pas parce que l’on travaille pour Total que l’on doit faire ce que Total nous dit. Notre syndicat CGT à Total est critique sur l’impact social et environnemental de la multinationale. Il faut agir à l’intérieur des entreprises pour les transformer et les contester.
Le point qui me fait le plus espérer, c’est la lucidité des jeunes et le fait que les qualifications n’ont jamais été aussi élevées. Le problème tient à ce que la recherche et les qualifications sont pilotées par le capital. Il faudrait reprendre la main sur la recherche et l’exercice des qualifications pour les mettre au service de projets alternatifs.
En somme, sortir du capitalisme…
C’est l’objectif. Mais la CGT croit peu au grand soir. Si l’on attend le grand soir, la catastrophe a le temps d’arriver tranquillement. Il faut organiser le changement ici et maintenant, avec des projets et des luttes. La CGT, en multipliant les projets concrets de ce type-là, est un excellent laboratoire.