Au Liban, meurtri par Israël, « les écologies résistantes ont activement pris racine »
Munira Khayyat, photographiée après sa conférence donnée à Copenhague, au Danemark, le 27 mai 2026. - © Philippe Pernot / Reporterre
Munira Khayyat, photographiée après sa conférence donnée à Copenhague, au Danemark, le 27 mai 2026. - © Philippe Pernot / Reporterre
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Tandis que les bombes s’abattent sur le sud du Liban, des « écologies résistantes » naissent. Munira Khayyat, une anthropologue libanaise, étudie ces « pulsions de vie existentielles » sur une terre qui ne cesse de s’embraser.
Alors qu’un nouvel accord de cessez-le-feu a été signé entre Israël et le Liban sous l’égide des États-Unis, le pays du Cèdre continue d’être victime de bombardements israéliens meurtriers. Ils ont causé la mort de 4 319 personnes depuis le 2 mars, selon le ministère de la Santé libanais. Des villages entiers sont dynamités. L’occupation du Sud-Liban par Tsahal continue, ultime levier diplomatique et militaire entre les mains d’Israël, en faisant une zone tampon dévastée à l’avenir incertain. Comment ses habitants, sa faune et sa flore peuvent-ils résister à ces destructions ?
Munira Khayyat est anthropologue. Professeure associée à l’Université de New York à Abou Dabi, elle est l’autrice du livre (non traduit) Un Paysage de guerre — Écologies de résistance et de survie au Sud-Liban (2022, University of California Press). Elle a grandi à Beyrouth durant la guerre civile libanaise jusqu’en 1990. Ses premiers souvenirs sont ceux de l’invasion israélienne de 1982 et l’occupation de Saida, la ville natale de son père. Le Sud-Liban est demeuré occupé jusqu’au 25 mai 2000. Elle mène désormais un travail de terrain au long cours dans cette région pour étudier comment les communautés tissent des liens avec le vivant pour survivre aux cycles de guerre — un processus qu’elle qualifie d’« écologies de résistance ».
Reporterre — Un rapport du ministère de l’Environnement et du CNRS du Liban, publié fin avril, dénonce un « acte d’écocide » causé par l’offensive israélienne de 2023-2024. Plusieurs ONG indiquent que cela se reproduit actuellement. Qu’en est-il sur le territoire ?
Munira Khayyat — C’est un écocide systématique, qui se poursuit à l’heure où je vous parle, dans la zone frontalière libanaise. D’après les images satellites et les enquêtes sur le terrain, environ 56 264 hectares de terres agricoles et forestières au Liban ont été touchés par les bombardements israéliens, dont 18 559 rien que dans le sud. 60 000 oliviers ont été brûlés, 1,8 million de têtes de bétail et de volaille ont été tuées, et 29 000 ruches ont été détruites.
Dans les oliveraies séculaires d’Alma al-Shaab et de Deir Mimas, les arbres millénaires ont été rasés et déracinés, les forêts de pins légendaires de Yaroun brûlées, les bois de la colline de Raheb dénudés, la gorge escarpée du wadi Hujeir, où coule le Litani (dont les eaux sont depuis longtemps convoitées par les Israéliens), bombardée et empoisonnée par toutes sortes d’engins incendiaires et explosifs, et ravagée par des engins de terrassement.
Ramya, le village du sud du Liban dans lequel j’ai mené mes recherches et qui est au cœur de mon livre, a été complètement pulvérisé. Le 20 octobre 2024, les soldats israéliens ont détoné des explosifs déroulés dans le village qu’ils avaient vidé de sa vie. Une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux montrant les soldats qui comptaient jusqu’à l’explosion, puis riaient de leur acte de destruction. La photo de ce village détruit, juxtaposée à celle que j’avais prise en 2008 lorsqu’il avait été reconstruit flambant neuf après la guerre de 2006, m’a bouleversée.
« C’est la vie elle-même qui est dans la ligne de mire de la machine de guerre »
Cinquante-cinq villages libanais ont été rayés de la surface de la terre, habités pour la plupart depuis le Néolithique, abritant des ruines romaines et issues des Croisades, des oliveraies, des mosquées et des églises, des maisons familiales, des foyers, des étables, des potagers, les tombes d’êtres chers et d’ancêtres, des sanctuaires de prophètes (comme le sanctuaire vieux de 2 000 ans du prophète Benjamin, fils de Jacob, à Mhaibib, réduit en poussière), des esprits bienveillants et espiègles, des champs fertiles et des terrasses, des plantes et des animaux domestiques et sauvages…
En réalité, ce qui est détruit, ce sont les écosystèmes vitaux qui sous-tendent la vie dans cette zone frontalière : des alliances multispécifiques comprenant des formes de vie humaines, animales et végétales, et même des esprits. C’est la vie elle-même qui est dans la ligne de mire de la machine de guerre.
Vous parlez d’« écologies de résistance » pour décrire les pratiques de survie des populations rurales du Sud-Liban face aux destructions et aux agressions répétées. Pourriez-vous nous décrire ces pratiques ?
J’ai en tête l’exemple d’un habitant d’un village qui a défié les Israéliens en semant sa parcelle. Il a été constamment bombardé de grenades assourdissantes et harcelé par les troupes pendant les semis et la récolte — mais il l’a fait ! Mon travail explore la question suivante : comment ceux qui sont sans cesse assiégés et qui continuent néanmoins à habiter ces paysages catastrophiques vivent-ils dans de telles conditions ? Cette violence écocidaire et génocidaire n’est pas une violence subie passivement par ses destinataires humains et non humains.
J’ai appelé « écologies résistantes » ces collectifs multispécifiques, d’humains et leurs alliés non humains, qui mènent une vie en tant que résistance face à l’anéantissement intentionnel, dans des conditions mortelles, extractives, contaminées ou destructrices — et pas seulement en dépit de celles-ci. Ces écologies résistantes ont activement pris racine dans cette région marquée par la guerre, où les invasions, les bombardements, les champs de mines et le phosphore blanc sont des défis quotidiens auxquels les habitants sont confrontés. Ce sont des réponses créatives et multispécifiques à des systèmes conçus pour détruire la vie.
« Les écologies résistantes sont dans la ligne de mire des technologies d’anéantissement »
Des incendies font rage dans le Sud-Liban, allumés intentionnellement par des bombes au phosphore blanc et des bombes éclairantes. Si la flore et la faune indigènes du paysage aride du maquis méditerranéen sont à la fois résistantes à la sécheresse et capables de se régénérer après un incendie causé par les bombardements au phosphore blanc, les oliviers ne produisent plus de fruits pendant les années nécessaires à leur rétablissement. C’est pourquoi, au fil des années de guerre, de nombreux agriculteurs du Sud-Liban se sont tournés vers le tabac et l’élevage de chèvres.
Le tabac est une culture de terre sèche qui ne nécessite aucune irrigation et a une durée de vie brève dans les champs. Et bien qu’il ait une histoire tumultueuse — les villageois l’appellent parfois al-nabti al murra, « la culture amère » —, il reste une bouée de sauvetage pour ceux qui s’obstinent à rester dans leur village malgré les saisons de dévastation qui se répètent sans cesse. Les chèvres sont pour leur part capables de brouter avec agilité à travers les collines et les vallées de la zone frontalière, défiant les explosifs enfouis dans le sol, car trop légères pour les déclencher. Ce n’est pas une stratégie infaillible, mais elles parviennent à se mouvoir avec ténacité sur ces terres rendues mortelles.
Ce sont ces mêmes écologies résistantes qui sont aujourd’hui dans la ligne de mire des technologies d’anéantissement. Au cours de l’été 2024, une attaque israélienne contre une ferme à Jezzine a tué 300 chèvres et ruiné les moyens de subsistance d’un éleveur. À Ramia, la famille de bergers a perdu la quasi-totalité de son troupeau de 1 500 têtes au cours de cette guerre — il n’en reste qu’une trentaine.
Que nous enseignent les résistances écologiques qui naissent dans ces conditions de guerre, dans le contexte des effets actuels et à venir du changement climatique ?
La guerre constitue la réalité actuelle à laquelle nous serions confrontés dans n’importe quel scénario d’apocalypse climatique. Lorsqu’on pense à un avenir dystopique, on imagine un monde en ruines, où toutes les infrastructures que l’on tient pour acquises — l’eau, l’électricité, les systèmes alimentaires — se sont effondrées. Cet avenir potentiel, où les gens doivent se débrouiller pour survivre dans un monde inhabitable, se déroule sous nos yeux. Ça se passe dans des espaces de guerre prolongée, comme le Sud-Liban, la Palestine et le Soudan. Ce sont des endroits où les gens doivent trouver des moyens de survivre dans des environnements contaminés et toxiques, tout en étant la proie de personnes qui tirent leur pouvoir de la force brute.
Ce sont aussi des espaces d’activisme climatique : les gens y sont mus par une pulsion existentielle. Ils veulent vivre de la terre, et sont prêts à y prendre les armes et riposter pour la préserver. Observer celles et ceux qui continuent d’habiter ces paysages pendant et après les saisons de conflagration peut nous donner quelques indices sur ce à quoi pourrait ressembler la vie résistante sur cette planète dans son dernier chapitre. Les habitants de ces régions vivent déjà dans une lutte permanente pour rester en vie au-delà de la fin du monde.