Aux Pays-Bas, l’opposition à la 5G va jusqu’au sabotage

Durée de lecture : 6 minutes

20 mai 2020 / Margaux Solinas et Martin Bertrand (Reporterre)



Incendies criminels, manifestations, procès contre l’État… Aux Pays-Bas, le déploiement de la 5e génération de la technologie du réseau sans fil (5G) suscite méfiance et réactions de la part de la population.

  • Amsterdam (Pays-Bas), correspondance

Un bonsaï mort trône sur le rebord de la fenêtre de Jurgen Weber dans son appartement de Rotterdam. L’homme d’une cinquantaine d’années l’observe avec un sourire inquiétant. « Il était à côté du routeur wifi pendant deux mois, il en est mort , annonce-t-il. C’est comme la 5G. Toutes les radiations qui en émanent sont néfastes. » Il est important de préciser qu’un bonsaï nécessite énormément de soins pour être maintenu en vie.

Jurgen Weber est allemand. Il est installé aux Pays-Bas depuis une vingtaine d’années et s’essaye à de multiples activités. Il est aujourd’hui directeur d’une fondation qu’il a créée, appelée Innovatief Nederland. Dans son discours endiablé contre les nouvelles technologies, il explique sa vision du futur. « Nous allons tous finir comme des robots avec une technologie telle que la 5G. Il faut en finir avec ces méthodes et nous ouvrir à d’autres solutions plus naturelles. » Jurgen ne précise pas quelles sont ses solutions, elles semblent n’appartenir qu’à lui. Son cas illustre la colère et l’angoisse de certains Néerlandais face au déploiement de la 5G dans le pays.

Jurgen Weber, directeur de la fondation Innovatief Nederland dans son appartement à Rotterdam.

Vodafone, le premier fournisseur téléphonique des Pays-Bas à lancer la 5G, a activé son réseau le soir du mardi 28 avril. La nouvelle technologie, déployée sur une partie du territoire pour débuter — la Randstad, la région avec la population la plus dense et la plus riche des Pays-Bas — sera totalement opérationnelle à partir de fin juillet. « Nous avons déjà mis à jour plus de 2.000 mâts, et plus d’un millier suivront avant la fin de l’été », indique René Lomman, porte-parole de VodafoneZiggo.

« Les municipalités n’ont même plus leur mot à dire, et nous pensons que nous devrions avoir le droit de choisir » 

Dans les interrogations que suscite le développement de la 5G, on trouve pêle-mêle théories complotistes et vraies questions écologiques et sanitaires. 4 % des Néerlandais pensent qu’il y a un lien entre le coronavirus et la 5G selon un sondage Ipsos réalisé pour le média néerlandais Nieuwsuur.

En tout cas, la 5G suscite une opposition qui va jusqu’au sabotage. 27 mâts émettant des signaux ont été incendiés depuis le 3 avril, selon Maria van Boekelen psychologue et cofondatrice de l’association 5GNee.nl. Les autorités en décomptent pour leur part une vingtaine. Un quart de ces pylônes étaient prêts à recevoir la 5G, selon Jeffrey Kog, créateur du site Antennekaart.nl, qui répertorie les antennes des Pays-Bas. La police a pour l’instant échoué à identifier les auteurs de tous ces incendies criminels. « Nous continuons notre enquête. Nous avons arrêté trois personnes, et nous avons des preuves contre celles-ci. Cependant, elles n’auraient pas pu brûler tous les mâts. Certains ont été brûlés lorsqu’elles étaient en garde à vue », dit le porte-parole de l’enquête au commissariat de la région Hollande-du-Nord.

Une boutique Vodafone dans le centre-ville d’Amsterdam.

Plusieurs manifestations ont eu lieu depuis le début de la pandémie mêlant des opposants au confinement, aux vaccins et à la 5G. Le 28 avril, 200 personnes étaient réunies à La Haye pour montrer leur mécontentement. Le 4 mai, une nouvelle manifestation a eu lieu pour empêcher le déploiement de la 5G dans le pays.

Maria van Boekelen, psychologue et cofondatrice de 5GNee.nl.

Ce même jour, l’association Stop 5G Nederland était entendue au tribunal de justice de La Haye lors d’une procédure sommaire. Martine Vriens, la conseillère juridique de l’association, explique : « Les opérateurs téléphoniques veulent toucher 80 % de la population avec leur nouveau réseau. Est-ce que nous voulons remplir l’espace public avec des antennes ? Les municipalités n’ont même plus leur mot à dire, et nous pensons que nous devrions avoir le droit de choisir. Nous poursuivons l’État néerlandais en justice. » Dans sa maison, isolée et dans les bois, non loin d’Eindhoven, Martine Vries pianote nerveusement des doigts sur sa table. « J’espère que vos téléphones sont bien en mode avion », dit-elle. Martine se bat depuis des mois pour que le gouvernement des Pays-Bas réfléchisse aux problématiques environnementales et sanitaires liées aux radiofréquences provenant de la 5G.

« Le problème est que nous ne connaissons pas les effets d’une exposition aux radiofréquences sur le public en général et sur les ouvriers », dit de son côté le docteur Hans Kromhout, professeur d’épidémiologie et des effets des champs électromagnétiques sur la santé à l’université d’Utrecht. « J’aimerais en savoir plus sur les expositions attendues aux radiations et comment elles peuvent être minimisées, plutôt que de laisser cela aux mains des opérateurs de la 5G. »

Martine Vriens, conseillère juridique de l’association Stop 5G Nederland, dans sa maison isolée et dans les bois, non loin d’Eindhoven.

Le gouvernement néerlandais laisse faire les entreprises de téléphonie tant qu’il respectent les normes de l’ICNIRP (International Commission on Non-Ionizing Radiation Protection – Commission internationale sur la protection contre les radiations non ionisantes). Ces normes définissent à quel seuil des dommages corporels peuvent apparaître. Le dégât maximal observé serait d’une hausse de la température du corps d’un degré ou d’une hausse de la température des tissus corporels.

« La santé, l’environnement, ce sont des points qui posent questions, mais qu’en est-il de la surveillance ? » 

« Il y a également des soucis pour l’environnement, assure Martine Vries, préoccupée. Certaines études montrent des conséquences néfastes sur les abeilles. » Les questions environnementales sont encore floues dans les investigations concernant la 5G, malgré certains débats au sein des entreprises, telles qu’Ericsson, partenaire de Vodafone pour le lancement de la 5G. « Vous y apprendrez par exemple qu’un vol transatlantique pour un passager correspond à 50 ans de smartphone », se défend une des porte-parole de la compagnie, alors que le côté environnemental n’a pas été évoqué dans nos questions.

Maria van Boekelen fait partie des manifestants contre la 5G. Mais elle ne veut pas être associée aux complotistes qui scandent des slogans à ses côtés. « La santé, l’environnement, ce sont des points qui posent questions, mais qu’en est-il de la surveillance ? » Maria juge que la question de la vie privée et de la démocratie surplombe toutes les autres. « Avec les nombreuses installations de mâts 5G aux Pays-Bas, nous serons vus et entendus partout. Les données collectées seront massives, mon visage sera enregistré partout où j’irai, et il sera impossible d’arrêter ce système. »

Une tour 5G à Zandvoort, près de la côte de la mer du Nord.

Maria se bat pour qu’il puisse y avoir un débat sur la possession des données. Elle a interpellé de nombreux politiciens tels que Frans Timmermans — premier vice-président de la Commission européenne — sur le sujet, la plupart du temps sans réponse. « Le gouvernement ne veut pas nous écouter. Il fait pencher la balance du côté des lobbies car il y a une somme importante d’argent en jeu. » La vente aux enchères des fréquences 5G aux opérateurs se déroulera en juin 2020 et « devrait rapporter gros à l’État néerlandais », selon la psychologue, alors qu’un rapport sur les risques de la santé des effets non thermiques est également attendu, mais… en juillet.





Lire aussi : 5G, la grande enquête

Source : Margaux Solinas pour Reporterre

Photos : © Martin Bertrand/Reporterre
. chapô : Une antenne 5G dans la banlieue de Rotterdam.

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