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Reportage — Écologie et quartiers populaires

Au nord de Paris, un lieu d’écologie populaire est menacé

Près de Paris, le Laboratoire écologique zéro déchet de Pantin conjugue depuis deux ans écologie et solidarité. Les habitants des quartiers populaires s’y sensibilisent à l’écologie et une multitude d’acteurs associatifs y tissent un écosystème foisonnant. Menacé d’expulsion, le lieu est suspendu à une décision de justice rendue jeudi 20 mai.

Actualisation le 21 juin 2021  : Le Laboratoire écologique zéro déchet de Pantin est sauvé. La cour d’appel de Paris a confirmé le premier jugement, qui autorisait le LÉØ a rester trois ans dans ses locaux. Cette décision fera certainement jurisprudence pour d’autres lieux occupés.


Pantin (Seine-Saint-Denis), reportage

Un chat espiègle joue avec une pelote de laine sur une grande table du Laboratoire écologique zéro déchet de Pantin. Amélie, cofondatrice du lieu, le gronde gentiment. Le filou s’enfuit, pelote entre ses crocs, déroulant au passage les fils colorés qui doivent servir à broder la banderole pour la manifestation de ce jeudi 20 mai.

Le Laboratoire écologique zéro déchet, surnommé le LÉØ, est en effet menacé d’expulsion. Son tort : occuper depuis deux ans un bâtiment désaffecté de 4 000 m2 où il fait rimer l’écologie avec la solidarité. « Ici, on récupère les humains, les animaux et les objets dont personne ne veut. On est tous des cabossés de la vie et on essaie de survivre ensemble », raconte Amélie, une ancienne éducatrice spécialisée qui nous guide dans cet immense bric-à-brac coloré.

Dans un coin du hangar, Amélie a minutieusement trié les vêtements : des bodys pour bébé, en passant par le lait maternel et même les doudous ou les livres. Elle prépare une centaine de colis par mois en fonction des besoins des familles définie par les assistantes sociales.

Le LÉØ est né en 2018, à Noisy-le-Sec. Amélie et son acolyte, Michel, y retapaient une ancienne imprimerie délaissée pour créer un lieu d’écologie populaire qui ne soit pas réservée à une élite. Quelques mois plus tard, ils ont été expulsés et ont cherché un autre lieu conventionné [1] pour continuer leurs activités. En vain. Ils se sont alors installés à Pantin, dans cet ancien bâtiment de stockage abandonné, appartenant à l’établissement public foncier d’Île-de-France (Epfif). « Le squat n’est pas un choix de vie mais une façon de poursuivre notre projet, parce que nous ne trouvions aucun lieu conventionné. Et puis, cet endroit était totalement vide, avec une entreprise de gardiennage très cher payée par nos impôts », raconte Michel, qui travaille dans le monde du théâtre. Mais la région Île-de-France ne l’a pas entendu de cette oreille et a lancé une première procédure judiciaire d’expulsion en 2019. Sans succès : le tribunal a autorisé le LÉØ à occuper les lieux jusqu’en 2023. Mécontente, l’Epfif a fait appel de cette décision et le procès aura lieu jeudi 20 mai. Quel que soit le résultat de l’audience, l’équipe du LÉØ estime qu’elle a déjà remporté une bataille en montrant qu’il est possible de donner vie à un espace commun sans argent, de sensibiliser les habitants des quartiers populaires à l’écologie, au zéro déchet et de tisser un écosystème foisonnant avec une multitude d’acteurs associatifs.

 « Une association non subventionnée, il est impossible de la museler »

Le LÉØ est aujourd’hui un lieu ressource pour une quarantaine de collectifs et d’associations. Extinction Rebellion y stocke ses pancartes de manif et un étonnant piano en bois. La Cyclofficine de Pantin y range ses vélos à réparer. Action contre la faim entrepose ses produits d’hygiène. Des collectifs d’aide aux migrants viennent y cuisiner des repas avec des aliments récupérés ici et là. Une Amap livre ses légumes chaque semaine. Avant les confinements, les voisins venaient participer à des ateliers de couture ou de réparation, assister à des projections de films, des cours d’autodéfense féministe, ou faire du troc de vêtements dans la gratuiterie. Car ici, on donne, on échange, on récupère sans sortir le moindre euro de sa poche. Le LÉØ prône la gratuité totale de ses activités pour remettre l’humain au cœur du système. La première année d’ouverture, l’équipe avait bien obtenu une subvention, mais elle n’a pas souhaité renouveler l’expérience. « Une association qui n’est pas subventionnée, il est impossible de la museler », dit Amélie. Bien entendu, s’émanciper du système marchand n’est pas toujours évident. Car les institutions et les élus réclament forcément un plan de financement avant de conventionner un site. Et quand l’équipe du LÉØ leur répond qu’elle n’a pas besoin d’argent pour fonctionner, elle récolte des regards étonnés. D’autant qu’à quelques centaines de mètres de là se trouve l’un des tiers lieux les plus branchés et rentables d’Île-de-France : la Cité fertile.

C’est ici que les activistes d’Extinction Rebellion stockent leur matériel : t-shirt, banderoles, pancartes. Ainsi qu’un improbable piano en bois. 

En 2018, la Cité fertile s’est installée sur une ancienne gare de marchandises SNCF pour expérimenter « les enjeux de la ville durable ». Depuis, ce site fait le bonheur des hipsters du Pantin embourgeoisé. Il a même accueilli le Premier ministre, Jean Castex, en septembre dernier. Michel, moqueur, surnomme son voisin « Disney palette ». Il raconte qu’une famille du quartier s’en est vu interdire l’entrée par les vigiles à cause d’un pique-nique dans leur sac. Car, profiter de cet espace de verdure sans consommer n’est pas dans la mentalité de la Cité fertile. « Je trouve que cet endroit est dangereux », estime Amélie. « Ils se disent écolos mais, en fait, ils repeignent en vert le capitalisme. S’y rendre, ce n’est pas faire de l’écologie mais permettre au capitalisme de survivre alors qu’il nous tue. » Loin d’être une simple querelle de voisinage, ces dissensions politiques illustrent le clivage entre les tiers lieux pensés pour accueillir une clientèle de classe supérieure qui se dit écolo et ceux qui, à l’instar du LÉØ, tentent sans grands moyens financiers d’expérimenter des façons de vivre et de consommer loin de la logique capitaliste. « Nous voulons questionner la surabondance et la surconsommation », assure Amélie. « Pourquoi existe-t-il des lieux vides alors que des gens dorment dehors ? Pourquoi des gens ont-ils faim alors que la nourriture déborde des poubelles ? » ajoute Michel.

Le LÉØ marche sur une ligne de crête : aider sans se substituer aux autorités

Une jeune femme aux longs cheveux tressés pousse timidement la porte vitrée du bâtiment. Elle vient faire une lessive et surtout, discuter un peu pour se changer les idées. Elle a 24 ans, vient d’Érythrée et porte un large pull gris qui recouvre tout juste son ventre : dans quelques jours, elle donnera naissance à une petite fille. Elle ne connaissait personne avant d’arriver en France, où s’est terminée sa longue route d’exil. Elle a dormi au LÉØ quelques semaines avant de trouver une place à l’hôtel. Ce qui ne l’empêche pas de revenir très régulièrement. « C’est un peu comme si j’étais à la maison, comme si j’avais une famille, je me sens bien dans cet endroit. » Le LÉØ accueille très régulièrement des femmes seules, des mineurs isolés et soutient aussi des familles sans revenus, envoyées par les travailleurs sociaux ou les associations. Elles viennent récupérer des vêtements, de la nourriture et sont parfois hébergées. Mais pas question pour les bénéficiaires de sortir du circuit institutionnel : « Les familles ne doivent pas être enlevées des listings des grosses associations qui font de l’aide alimentaire ou de l’hébergement. Sans quoi, on donnerait l’impression que les statistiques de pauvreté sont en recul or, c’est faux », insiste Amélie.

« On teste, on réussit, on se trompe parfois et on évolue. La remise en question est constante »

Les mamans hébergées doivent donc continuer d’appeler le 115 afin de trouver une place pérenne. « C’est dur, elles n’ont parfois pas envie de vivre dans les hôtels. L’une d’entre elles nous a raconté qu’il y avait des rats dans sa chambre. Mais nous ne voulons pas qu’elles dépendent totalement de nous, car nous pouvons nous faire expulser à tout moment », rappelle Amélie. Le LÉØ marche sur une ligne de crête : aider sans se substituer aux autorités. Se glisser dans les interstices sans déresponsabiliser la puissance publique face à la misère croissante. « L’État cherche aujourd’hui à se décharger de cette tâche sur les petites associations. Nous ne sommes pas là pour ça. Nous mettons seulement des rustines. C’est un combat politique de faire comprendre cela ».

Michel et Julie, derrière le comptoir de l’accueil. Un lieu stratégique, où le café coule à flots.

Des petites caravanes stationnent au milieu du hangar. Des modèles vintage qui paraissent minuscules sous les poutres Eiffel un peu rouillées. Certaines servent de chambre aux habitants, Amélie et Michel, bien sûr, mais aussi Julie, étudiante de 23 ans. Ancienne militante chez XR, elle a posé ses bagages au LÉØ en décembre dernier. « Le mot laboratoire permet bien de rendre compte de la complexité et de l’étendue des actions qui sont menées ici. On teste, on réussit, on se trompe parfois et on évolue. La remise en question est constante. » La bienveillance, l’humilité et l’empathie sont les maîtres-mots du projet qui, contrairement aux jeunes pousses (start up) cherchant à « valoriser des friches », s’est développé en écoutant les attentes des habitants. « Certains tiers lieux nous ont demandé comment on faisait venir des gens précaires chez nous. Il n’y a pas de recette magique. Nous n’avons pas voulu plaquer des idées préconçues sur la réalité. On part des besoins des gens », dit Amélie.

« Chez un public précaire, l’expression des enjeux écologiques ne passe pas le lexique habituel du climat et de la biodiversité » 

Ici, l’écologie n’est pas seulement un concept politique réservé à une élite blanche et éduquée, comme l’a constaté Igor Babou. Ce chercheur au Laboratoire des dynamiques sociales et recomposition des espaces (Ladyss) a passé de longs mois à étudier le public du LÉØ à Noisy-le-Sec. Un travail qui a donné lieu à la publication d’un livre : Viv(r)e la friche. Enquête photographique sur une expérience d’écologie sociale en banlieue parisienne. « Chez un public précaire, l’expression des enjeux écologiques ne passe pas le lexique habituel du climat et de la biodiversité qui sont supposés définir l’écologie à la manière des naturalistes. Ici, les gens me disaient qu’ils achetaient moins de viande ou réparaient eux-mêmes les habits. Il n’y avait pas tout l’enrobage lexical classique mais on sentait qu’il y avait déjà des pratiques de réduction de consommation », assure Igor Babou, signataire d’une tribune de soutien au lieu.

C’est dans cette salle que les mamans peuvent s’installer avec leurs enfants en bas âge. C’est un lieu calme pour qu’elles puissent passer du temps en famille et se reposer.

Le chercheur a tenté sans succès de contacter la région Île-de-France pour connaître les raisons de son acharnement judiciaire contre le LÉØ. Et croit désormais que le succès effraie les autorités. « En deux ans et sans aide financière, on est passé de deux personnes à des dizaines d’associations qui viennent ici pour stocker, se retrouver, échanger. Si on laissait faire ces gens, imaginez la force de transformation sociale et politique que cela aurait. On parle de transition écologique, c’est ici qu’elle se pratique et pas dans les bureaux des ministères ou des institutions territoriales. » L’Epfif, propriétaire du bâtiment (et qui n’a pas répondu aux questions de Reporterre) souhaite construire à la place du LÉØ et de la Cité fertile un écoquartier de 40 hectares d’ici 2028. Ainsi, quelle que soit la décision du tribunal, l’aventure aura une fin. Mais, Amélie et Michel pensent déjà à l’avenir avec un projet baptisé Terminus radieux. Ils aimeraient réinvestir des friches urbaines pour les végétaliser et y installer un habitat léger. Ils cherchent des terrains vides à réenchanter.

  • Regarder notre reportage photographique au LÉØ

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