Aux Assises chrétiennes de l’écologie, les cathos virent écolos

2 septembre 2015 / Juliette Kempf (Reporterre)

L’écologie se fraye un chemin de plus en plus large dans le discours des institutions chrétiennes et dans les préoccupations des fidèles. En témoignent les Assises Chrétiennes de l’Écologie qui ont eu lieu le week-end dernier à Saint-Etienne, où débats intellectuels et réflexions interreligieuses ont porté sur l’enjeu écologique, avec la COP21 de Paris en ligne de mire. Reportage.


- Saint-Etienne, reportage

À trois mois de la COP21 de Paris, la seconde édition des Assises Chrétiennes de l’Écologie s’est tenue à Saint-Etienne du 28 au 30 août. Les premières assises avaient eu lieu en 2011, à la suite des Assises Chrétiennes du Jeûne. Au cœur de la conception et de l’organisation se trouvent Jean-Claude Noyé, journaliste à l’hebdomadaire La Vie, le Père Jean-Luc Souveton, prêtre du diocèse de Saint-Etienne, et Laura Morosini, juriste et membre de Chrétiens pour la Terre. L’événement est soutenu par la ville et par plusieurs associations de bénévoles.

Dans une visée à la fois politique et spirituelle, il se réfère explicitement à la foi chrétienne. Cependant, la diversité culturelle et intellectuelle des intervenants y est très importante, notamment par la présence de représentants de différentes religions, telles que l’islam, le bouddhisme, le judaïsme, et les autres branches du christianisme. Sur deux jours et demi, le programme est très dense : de grandes conférences plénières auxquelles assistent chaque fois près de 1500 personnes, des tables rondes, et de nombreux forums, sur presque une centaine de sujets, dans lesquels les participants échangent en groupes plus intimes ou partagent une pratique concrète : cuisine biologique, art manuel ou corporel, prière...

Perspective de la COP 21

Dans l’immense hall du parc des expositions de Saint-Etienne, se sont aussi installés des stands associatifs et des producteurs qui vendent leurs produits biologiques. Des géo-buvettes permettent aux personnes d’une même région de se rencontrer autour d’initiatives locales. Les participants – au nombre total d’environ deux mille – venant de partout en France, et même quelques-uns d’autres pays d’Europe, ont été hébergés chez des Stéphanois volontaires ; le fonctionnement des Assises repose donc en partie sur la solidarité et la convivialité.

Bien qu’on puisse estimer la moyenne d’âge autour de cinquante ans, toutes les générations sont représentées et prises en compte. Une garderie est prévue pour les plus petits, ainsi que des ateliers les initiant à la problématique écologique, et des forums spécifiques pour les adolescents.

C’est bien dans la perspective de la conférence onusienne que se situent les Assises, et dans la suite de l’Encyclique retentissante du Pape François, Laudato si’ (Loué sois-tu). Le climat est la question essentielle de cette rencontre, ainsi que la croissance. Jean-Claude Noyé reconnaît : « A titre personnel, je serais heureux que ce soit la parole décroissantiste qui ressorte de ces trois jours. »

À la fin du week-end, François, Faucheur volontaire et Scout de France, catholique, et militant écologiste depuis quinze ans, témoigne : « Sur le fond, pour quelqu’un d’engagé sur la question, on n’a pas entendu tant de nouveautés. Mais ce qui était vraiment nouveau, c’est que des propos souvent très radicaux, sur la croissance, sur le libéralisme, ont été tenus dans un cadre officiel, institutionnel, ecclésial, avec des évêques… Cela donne une légitimité à l’engagement écologiste, inimaginable il y a encore trois ans dans ce milieu-là. »

Tournant écologiste

Et pourtant, pour lui comme pour de nombreuses personnes rencontrées au fil de ces journées, il y a une totale cohérence entre le fait d’être chrétien et celui de s’engager pour l’environnement et d’adopter un mode de vie moins matérialiste. Jacques Muller, catholique pratiquant qui a été maire et sénateur EELV, a toujours considéré « désespérante » l’habitude culturelle qui rangeait les catholiques « à droite ». Tout le monde s’accorde pour dire que l’Encyclique pontificale est arrivée à un moment opportun, un kairos (moment opportun), et provoque un véritable bouleversement dans l’Église : « Quelque chose se passe. »

Le terrain se préparait cependant depuis quelques temps, comme l’atteste l’opuscule de la Conférence des évêques des France écrit en 2012 : Enjeux et défis écologiques pour l’avenir. Mais l’approche du Pape François est très différente, explique Mgr Feillet, évêque auxiliaire de Reims chargé par la Conférence du dossier sur l’écologie. « Il est remarquable qu’une Encyclique, habituellement attendue pour être un texte doctrinal, commence par un Cantique. C’est une louange, une prière. Cela ne produit pas le même effet que de partir du sentiment d’angoisse. On est d’abord dans l’admiration de ce à quoi l’on tient, plutôt que dans la peur de le perdre. »

Il s’agit de l’invocation que l’on retrouve dans le Cantique des créatures de St François d’Assise. Le patron des franciscains, appelé ici « patron de l’écologie », figure emblématique et grand communiant avec la nature, est très souvent cité comme inspirateur essentiel des « chrétiens écolos ». La démarche anti-consumériste n’est, pour beaucoup, rien d’autre que de suivre véritablement les préceptes de l’Évangile.

Dans l’un des forums, par exemple, les Frères et Sœurs du Foyer Marie Jean, vivant en communauté mixte de vingt-six consacrés en Ardèche, témoignent avec une joie rayonnante. Ils racontent le parcours qui les a amenés, en 2008, après vingt-sept ans d’existence, à basculer l’ensemble des pratiques de leur vie quotidienne dans une logique environnementale et de baisse de la consommation. Leurs façons de manger, de se vêtir, de construire leur habitat, d’utiliser l’énergie se sont conscientisées, et ils reconnaissent que leur prière et leur vie spirituelle elles-mêmes se sont approfondies, nourries d’une nouvelle dimension, et participant d’une réelle « unification de la vie. C’est l’incarnation. » « Mais c’est la joie qui transmettra. La routine ne transmettra pas. »

"C’est beau, de voir les religions cheminer ensemble"

Parmi les invités phares des Assises, le philosophe Patrick Viveret est venu présenter l’urgence d’aller vers une sobriété heureuse, aux côtés de Fabien Révol, théologien titulaire de la chaire Jean Bastaire à l’Institut catholique de Lyon, et de Myriam Cau, vice-présidente EELV du Conseil régional Nord Pas-de-Calais. L’ensemble du programme a le souci de mettre en dialogue des intervenants de cultures intellectuelles diverses, et pouvant aborder les différentes dimensions des thématiques en jeu.

C’est ainsi que philosophes, théologiens, acteurs politiques de terrain, hommes d’Église, économistes, scientifiques, chercheurs, etc., discutent ensemble. La nécessité de sortir de l’hubris, la reconnaissance de l’autolimitation de l’homme et le refus de sa toute-puissance reviennent très souvent, pour les croyants comme pour les non-croyants.

De gauche à droite : Patrice de Plunkett, journaliste, Jean-Claude Noyé, co-organisateur des Assises, Dominique Lang, prêtre et membre de Pax Christi.

Geneviève Azam, économiste et militante de la première heure, porte-parole du mouvement Attac, « non croyante », est « très honorée et émue de parler dans un tel lieu d’un sujet aussi important », lors d’une table ronde sur la décroissance qui se tient dans une église. Elle se sent en cohérence totale avec l’éthique défendue ici : « C’est formidable, ces Assises. Les liens entre les religions et l’écologie sont un enjeu essentiel, une alliance nécessaire. » Elle constate que chez Attac les choses bougent aussi. On y parle des droits de la Terre, inaudibles il y a quelques années. « Le mouvement est rajeuni par l’écologie. »

Pierre-Alexandre Maizière, chargé de plaidoyer au Secours Catholique, également non croyant mais se sentant tout à fait en phase avec la doctrine sociale de l’Église et la dernière Encyclique, raconte comment il suit la mobilisation des acteurs chrétiens pour la COP21. Lors de la réunion le 1er juillet dernier de six représentants des cultes principaux français, « ils ont tous dit qu’il y avait eu une mauvaise interprétation des textes. C’est beau, de voir les acteurs religieux cheminer ensemble. »

Au sein de Caritas France, depuis que l’ONG s’est engagée pour le climat, il y a tout un travail de pédagogie à faire auprès des adhérents des délégations locales, qui présentent des résistances. « Les perspectives climatiques sont difficiles à connecter avec leur quotidien. » Mais selon lui, « il y a une masse silencieuse, révoltée. C’est elle que l’on doit mobiliser. »

Entrer dans une forme de "spiritualité laïque"

La société civile ressort comme une priorité. Lors d’un débat sur la transition écologique à mettre en œuvre, Corinne Lepage rappelle que « l’on a énormément besoin d’État et de régulation », mais Jo Spiegel, maire de Kingersheim, met en garde : « Nous sommes des analphabètes de la démocratie. Il n’y a que le lobby citoyen qui permettra de créer les alternatives. » Les initiatives doivent venir du peuple, et même éduquer les gouvernants. Mgr Feillet insiste : « L’avis de l’Eglise catholique sur le changement climatique dépend aussi de ce que vous faites. Les solutions monteront du bas vers le haut. »

Pour Jacques Muller, ancien maire écologiste de Wattwiller, « il est absolument essentiel de ne pas opposer les politiques et les citoyens, la structure institutionnelle et l’initiative personnelle. » « Cependant, il faut que les élus apprennent à se déposséder de ce qu’ils font, à se mettre au service plutôt qu’au pouvoir. » Ceci représente à ses yeux une posture spirituelle, et peut tout à fait entrer dans une forme de « spiritualité laïque ». Davantage de rigueur éthique éviterait l’augmentation insensée de l’égo des politiques. Yvette et René, qui viennent pour la deuxième fois aux Assises, partent avec le sourire, en retenant que « chacun doit se mobiliser. Il ne faut pas attendre des politiques mais agir à notre niveau, ensemble. »

Des initiatives concrètes étaient nées de la première édition des Assises, comme la création du mouvement Chrétiens Unis pour la Terre, par Christine Kristof, Laura Morosini et Damien Gangloff, qui est aujourd’hui partenaire de l’organisation, et travaille tout au long de l’année à tisser des liens au niveau de la société civile, et à des campagnes d’interpellation pour une prise de conscience écologique. Christine Kristof confie : « C’est la dimension écologique qui m’a fait revenir à la foi. Je ne me reconnaissais pas chrétienne dans cette destruction de la planète. »

L’équipe de Chrétiens Unis pour la Terre avec le Père Jean-Luc Souveton.

Le dimanche matin, lors de l’eucharistie célébrée dans le grand hall du parc des expositions, les fidèles demandent « pardon pour avoir laissé les sciences et les techniques se développer sans toujours vérifier si elles étaient bonnes pour les êtres humains. » Une remise en question générale semble en marche. Le Cardinal Barbarin admet, au regard du Cantique des créatures de St François : « Ai-je réussi personnellement à vivre le soleil comme mon frère, mon égal dans la création ? Je n’en suis pas sûr. » Mgr Feillet est patient : « L’Église a mis du temps à s’exprimer. C’est un cheminement, nous sommes des hommes de temps. »

La "maison commune"

Les Assises se terminent par une dernière conférence à laquelle sont invités le rabbin Yeshaya Dalsace, l’évêque Mgr Feillet, le président du Conseil français du culte musulman Anouar Kbibceh, et le pasteur Christian Kieger, autour de la question : comment mobiliser les religions face à la crise écologique ? Tous s’accordent pour « revenir aux fondamentaux sans fondamentalisme » ; et rappellent que les religions sont « des valeurs, et non du ritualisme. »

Dès les premiers livres de la Bible, dont toutes ces traditions sont héritières, il est dit à l’homme : « Sache que tu es résident sur la Terre, elle ne t’appartient pas. » Chacun s’engage à agir pour l’éveil des consciences dans sa communauté, à démarrer des actions concrètes, et à se positionner politiquement au moment de la COP21. Expert des questions énergétiques, Pierre Radanne mène la discussion et souligne que « pour la première fois, il est question de la convergence de tous les peuples vers un sujet commun. »

La grande assemblée se quitte sur un temps interreligieux de recueillement et de louange, dans l’écho des derniers mots du pasteur Christian Kieger : « Traversons nos peurs pour entrer dans l’espérance. » En effet, il ressort assez vivement de ces Assises que la peur est le piège à combattre, et que seul l’amour pour la vie conduira à « l’écologie intégrale et à la conversion intérieure », auxquelles le Pape François convie le peuple unique habitant « de la maison commune ».



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Lire aussi : La théologie de la Libération a nourri l’encyclique du pape sur l’écologie

Source : Juliette Kempf pour Reporterre

Photos de Christine Kristof, membre-fondatrice de Chrétiens Unis pour la Terre, que nous remercions chaleureusement pour ce don.

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