Portrait — Écologie et spiritualité
Joanna Macy, celle qui a cherché des antidotes à l’écoanxiété
Joanna Macy a fondé des communautés internationales qui continuent à faire vivre ses luttes et ses idées. - © Adam Loften
Joanna Macy a fondé des communautés internationales qui continuent à faire vivre ses luttes et ses idées. - © Adam Loften
Durée de lecture : 9 minutes
Joanna Macy, figure de l’écopsychologie, est morte le 19 juillet 2025, à 96 ans. Son approche mêlant militantisme, écologie et spiritualité pour lutter et faire face à l’écoanxiété lui a valu une reconnaissance internationale.
« La grande dame de l’écologie profonde est partie. » La nouvelle est tombée un matin clair de juillet : Joanna Macy s’est éteinte le 19, dans sa maison de Berkeley (Californie) à 96 ans, des suites des complications d’une chute.
Figure majeure de l’écopsychologie, elle naviguait avec une certaine élégance intellectuelle entre bouddhisme, écologie profonde et théorie des systèmes. Ensevelie à même la terre, simplement enveloppée d’un linceul coloré, Joanna Macy est partie comme elle a vécu : reliée au monde, aux autres et, même à bout de forces, à la vie. Tout au long de son existence, elle a tenté de constituer un antidote à l’écoanxiété avant même que celle-ci ne devienne un concept, puis une réalité.
Née en 1929 aux États-Unis, Joanna a grandi pendant la Seconde Guerre mondiale, nourrie d’histoire biblique, de la langue allemande qu’adorait son père et de poésie. Élève de Jacques Ellul à Bordeaux, contemporaine d’Edgar Morin avec qui elle a croisé le fer rhétorique sur la catastrophe écologique, elle a traversé les décennies en explorant la manière dont nous faisons partie de « la toile de la Vie », c’est-à-dire ni au centre, ni au-dessus, ni en dehors.
Une vie de dialogues
Joanna Macy a consacré sa prolifique existence à retisser les liens abîmés entre les humains et le reste du vivant, à faire dialoguer science et poésie, bouddhisme et théorie des systèmes, engagement politique et écologie intérieure. Et à prendre soin des militants et militantes souvent épuisés par leurs luttes et la machine carbocapitaliste.
Trois fleuves ont nourri son travail : les sciences contemporaines, les sagesses ancestrales, l’engagement militant. D’abord militante pacifiste dans les années 1950, elle s’est battue contre le nucléaire [1], les guerres, dont celle du Vietnam, et les dominations systémiques. Autant de terrains où elle a conjugué contemplation et action. Elle s’est formée dans la tradition theravāda du bouddhisme, notamment auprès de maîtres tibétains dès 1965, et a poursuivi une réflexion profonde sur l’« interdépendance » à travers la systémique. Ainsi, elle tissa des ponts entre science, spiritualité et militantisme. « Si on guérit la Terre, on se guérit soi-même. Et inversement », disait-elle.
« Digérer émotionnellement la crise pour désirer se mettre en action »
Au mitan des années 1970, le mouvement antinucléaire et pacifiste s’épuise, rageant de ne pouvoir emporter plus d’arbitrages en faveur du désarmement, de la paix, de l’abandon de ces armes de destruction massive. Macy constate alors que les militants s’étiolent et s’enfoncent psychologiquement, sans pouvoir se ressourcer. Pour elle, déni et apathie forment un duo infernal. « Elle pensait que pour armer des résistances, il fallait d’abord digérer émotionnellement la crise pour désirer se mettre en action, explique à Reporterre Helena Ter Ellen, membre des Brigades de paix internationales, qui interviennent en Colombie et en Palestine, et qui a rencontré Joanna dans les années 2010 en Allemagne.
Helena souligne l’importance que Joanna Macy accordait à la dimension intérieure du militantisme : « Elle nous invitait à un vrai travail sur nos “ombres intérieures” pour qu’on puisse s’armer de lucidité sans sombrer dans la folie. […] Elle était certaine que se connecter à ses émotions permettait d’agir de manière durable et responsable. Sinon, toute action est de court effet. » Comme un glaçon qui viendrait furtivement rafraîchir un verre d’eau placé en canicule ambiante.
Une méthode pour « défaire le désarroi que suscite l’effondrement écologique »
C’est surtout avec Le Travail qui relie (The Work That Reconnects, TQR) qu’elle a marqué des générations. Inspiré par l’écologie profonde [2] d’Arne Næss, la théorie Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis, le bouddhisme engagé de Tich Nhat Hans (son ami) et la théorie systémique [3], le TQR est un cadre méthodologique « en spirale », une sorte de voyage émotionnel sur 4 à 5 jours pratiqué en groupe, lors d’ateliers.
Au fil d’exercices, de paroles, de jeux de rôle, ce voyage vise à ancrer dans la « gratitude » et permet de « composter » sa peine pour le monde, un peu comme si l’on tirait la chasse de ses émotions basses. Au fil des jours, le regard sur le monde est censé se transformer — tout n’est pas si foutu — et il n’y a qu’un pas vers le « faire », qu’il s’agisse de luttes, de plaidoyers ou de la mise en place d’alternatives. Le but étant d’en ressortir essoré mais déterminé à agir, joyeusement de surcroît.
« C’est une boussole collective pour défaire le désarroi que suscite l’effondrement écologique, le transformer en énergie d’agir et en solidarité », témoigne à Reporterre Gauthier Chapelle, coauteur avec Pablo Servigne de Tout peut s’effondrer en 2015. Il a découvert le travail de Macy alors qu’il était consultant sur les questions de limites planétaires et tétanisé par la lecture des rapports du Giec.
« Un Big Bang dans les milieux bouddhistes et militants »
Il s’est alors plongé dans son ouvrage World as Lover, World as Self, et s’est reconnu dans son travail sur le désespoir et l’impuissance. Sa participation à un atelier de TQR l’a métamorphosé, dit-il : « Traverser cette spirale émotionnelle est essentiel pour tenir dans le temps. Pouvoir lâcher son désespoir, sa colère, son impuissance ou sa peur… permet vraiment d’aller de l’avant. »
Dans les rituels co-inventés par Joanna, comme le Conseil de tous les êtres, on prête voix aux non-humains. Chaque participant endosse le caractère d’un être autre-que-humain, de la goutte de rosée aux racines d’un vieux chêne en passant par le ragondin de la rivière, et s’amuse à faire entendre la voix de cet autre-que-humain à l’assemblée.
« Son travail a fait l’effet d’un Big Bang dans les milieux bouddhistes et militants car il réunissait des univers tellement éloignés », se remémore son amie Claire Carré, rencontrée au Schumacher College dans les années 1990. Cette dernière a traduit l’une des œuvres phare de Joanna Macy, L’espérance en mouvement, dans laquelle on retrouve la méthode du TQR mais aussi l’essentiel de son héritage.
Se préparer à un effondrement
Au-delà du Travail qui relie, Joanna a déplié la notion du Grand changement de cap (« The great turning »). Qu’il soit culturel, économique ou spirituel, il était à ses yeux non négociable, déjà, dans les années 1980. Elle a aussi l’idée du Réseau des tempêtes, un réseau de soutien informel pour rester solidaires face aux crises qui viennent. Éviter la barbarie une fois l’ère de l’abondance achevée faisait partie de ses grandes préoccupations.
« Le réseau doit servir pour que nous ne nous retournions pas les uns contre les autres quand les choses s’effondreront », disait-elle. Ces réseaux sont constitués de personnes qui s’organisent en vue des bouleversements extrêmes à venir, pour vivre ensemble ou coopérer.
« Quand l’expression Réseau des tempêtes a surgi d’un atelier mémorable, en 2013, nous nous y sommes tout de suite reconnus, disent en chœur à Reporterre Gauthier Chapelle et Pablo Servigne, qui ont écrit Un autre monde est possible pour répondre au désarroi des collapsologues (et lecteurs de leur premier ouvrage) en s’appuyant, en partie, sur les travaux de Macy. Nous sentions des liens se tisser avec des personnes unies dans la conscience d’être dans une époque fragile, d’extrême urgence. »
« Ce n’est pas moi qui défends la forêt, c’est la forêt qui se défend à travers moi »
Joanna Macy laisse derrière elle un réseau international (Japon, Australie, Allemagne, Russie, Afrique du Sud) de facilitatrices et facilitateurs (les animateurs des sessions de Travail qui relie), de collectifs locaux, de citoyens portés par une sorte d’espoir tenace. Depuis une quinzaine d’années, un réseau a émergé, issu des sous-cultures que sont la permaculture, le biomimétisme, le Schumacher College, l’éducation populaire, les initiatives de transition et, bien sûr, Le Travail qui relie.
Alors que l’émergence de l’écoanxiété fait craindre une tétanie de l’action, Macy considérait au contraire que les émotions permettent une mise en mouvement pas si niaise. Son travail a nourri les fondateurs des mouvements Extinction Rebellion, Adaptation profonde (Deep Adaptation de Jem Bendell) et des Villes en transition de Rob Hopkins. Le mot « spiritualité », qui peut vivement faire réagir chez nombre d’obédiences écologistes, est entendu chez elle comme connexion au vivant, approche sensible vis-à-vis des éléments, de gratitude, de célébration face au soleil qui fait mûrir les framboises, à l’eau qui dévale une rivière et à la voûte étoilée.
Elle insistait sur l’importance de rendre hommage à la magie de cette vie dans l’univers, en tout syncrétisme, incarnant l’idée qu’écologie, spiritualité et justice sociale sont indissociables. Elle est à l’origine de punchlines qui défient le temps comme « ce n’est pas moi qui défends la forêt, c’est la forêt qui se défend à travers moi ».
« L’acte politique le plus subversif est de croire en soi, répétait-elle à l’envi. Même si nous échouons, nous aurons créé — dans notre amour partagé — quelque chose de précieux. » Capable d’incarner la colère autant que la joie enfantine, Joanna Macy dansait jusqu’à pas d’heure lors des derniers ateliers qu’elle anima vers ses 80 ans. À la fin d’une de ces soirées, elle avait griffonné au tableau avant de filer dormir : « I think we’re gonna make it (“Je crois que nous allons y arriver”). »