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Déchets nucléaires

Enfouissement des déchets nucléaires à Cigéo : un gâchis à 37,5 milliards d’euros

Cigéo devrait coûter entre 26,1 et 37,5 milliards d’euros.

Le centre d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo, à Bure, coûtera entre 26,1 et 37,5 milliards d’euros, a annoncé l’Andra. Un coût qui pourrait être encore sous-estimé.

C’est un coût majeur qui se rappelle au bon souvenir de l’industrie nucléaire. L’enfouissement en profondeur des déchets radioactifs français les plus dangereux, dans le cadre du projet Cigéo, à Bure (Meuse), pourrait coûter au total entre 26,1 et 37,5 milliards d’euros. L’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) a communiqué le 12 mai sur cette nouvelle estimation, en précisant que les sommes étaient indiquées « selon les conditions économiques de 2012 », pour faciliter les comparaisons avec les précédentes estimations.

Et pour cause : l’évaluation de l’Andra est jusqu’à 50 % supérieure au coût officiel du projet, fixé à 25 milliards d’euros en 2016 par un arrêté de Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement et de l’Énergie. Le nouveau montant annoncé est toutefois proche de l’estimation précédente de l’Andra, qui était déjà de 33,8 milliards d’euros en 2014.

Ce coût global comprend les frais de construction, de fonctionnement et de fermeture du projet, ainsi que les coûts de recherche et développement tout au long de sa durée de vie. L’estimation totale est rendue particulièrement complexe par « la durée de vie hors norme du projet » et « l’absence d’exemple comparable », comme le précise l’agence.

Cigéo est en effet prévu pour durer plus de 150 ans. Soit la durée courant entre 2016 et 2170, date à laquelle est prévue la fin du démantèlement et la fermeture définitive du site, après une phase de stockage des déchets entre 2050 et 2145.

Pas moins de 83 000 m³ de colis remplis d’éléments radioactifs de haute activité et de moyenne activité à vie longue (c’est-à-dire conservant leur radioactivité pendant plusieurs centaines de milliers d’années pour certains d’entre eux), produits principalement par les réacteurs nucléaires, doivent progressivement être enfouis à Bure, à 500 mètres sous terre. Après quoi, le site doit être définitivement scellé.

La gageure de l’anticipation des coûts

Prévoir l’évolution des coûts sur un projet aussi complexe et une période aussi longue est une gageure. À titre de comparaison, cette échelle de temps revient à demander à des ingénieurs de la IIIe République naissante, en 1875, d’anticiper ce que deviendraient les conditions politiques et socio-économiques de la France en 2025.

L’Andra justifie de son côté la différence entre ses estimations basse et haute par les incertitudes entourant le niveau de fiscalité et de possibles optimisations des frais. Via, par exemple, des progrès technologiques permettant de consommer moins d’eau ou de revaloriser les déchets d’excavation.

« Personne ne peut réellement évaluer les coûts d’un tel projet aujourd’hui », critique Bernard Laponche, physicien nucléaire et président de l’association Global Chance. « Un problème majeur est la prise en compte du changement climatique, dont les conséquences seront colossales dans plus d’un siècle, lorsque Cigéo sera en pleine activité. Comment réagira cette installation à la multiplication des sécheresses, inondations et autres phénomènes extrêmes ? » interroge cet ancien ingénieur ayant participé à la conception de réacteurs nucléaires, avant d’en devenir un opposant historique.

Lire aussi : Nucléaire : « Les industriels sont dans le déni, les politiques n’y connaissent rien »

« Raréfaction de la ressource en eau, changement des courants océaniques, aléas climatiques majeurs ne sont pas quantifiables face à l’inconnu qui s’annonce. Et qui peut prédire aujourd’hui la disponibilité et le prix des énormes volumes de matériaux nécessaires à la construction de Cigéo ? » ajoute dans un communiqué la coordination Stop Cigéo/Bure.

L’Andra assure de son côté avoir pris en compte les scénarios climatiques les plus extrêmes pour assurer la sûreté de Cigéo. « On a, par exemple, évalué l’érosion générée par le changement climatique et les conséquences sur les exutoires des cours d’eau sur le secteur dans nos scénarios, et tout a été vérifié par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) », dit Patrice Torres, directeur industriel de l’Andra.

Il ajoute : « L’essentiel des aléas, sur le coût des matières premières par exemple, se concentre sur la durée de construction, d’ici 2050, qui reste relativement proche et anticipable. À l’échelle d’un siècle, c’est surtout les coûts de la main-d’œuvre et l’inflation qui sont incertains. Or, la loi prévoit la constitution de provisions financières couvrant les coûts du projet, et d’actifs dédiés, dont la rentabilité couvrira cette inflation. »

Les opposants pointent également le montant non estimé d’un éventuel accident, en rappelant le précédent étasunien : un fût de déchets avait éclaté en 2014 au Waste Isolation Pilot Plant, un centre de stockage géologique de déchets nucléaires à Carlsbad, dans l’État du Nouveau-Mexique, pour un coût estimé à 2 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros), selon le Los Angeles Times.

Un chiffrage déjà obsolète ?

Autre élément qui interroge : le dossier de chiffrage de l’Andra ne prend pas en compte le stockage de déchets supplémentaires qu’engendreront les projets de nouveaux réacteurs nucléaires annoncés par Emmanuel Macron, soit 6 futurs réacteurs de type EPR2, voire 14 réacteurs d’ici 2050. Le volume de déchets à accueillir ne considère pas non plus la prolongation de la durée de vie des centrales actuelles, que l’État veut pousser au-delà de 60 ans, ni l’éventuel développement de petits réacteurs nucléaires.

« Prendre en compte ces déchets supplémentaires n’était pas l’exercice demandé aujourd’hui. Mais nous prendrons en considération les six EPR2 dans une évaluation réalisée avant l’enquête publique relative à la demande d’autorisation de création de Cigéo, courant 2026 », assure Patrice Torres. L’évaluation ne devrait toutefois pas étudier l’hypothèse d’une extension à quatorze EPR2, ni la création de petits réacteurs modulaires.

Le projet prend aussi du retard : l’Andra a également annoncé le 12 mai que la mise en service de Cigéo était prévue pour 2050, alors que la réception des premiers colis de déchets radioactifs était jusqu’ici attendue pour l’horizon 2035-2040. L’agence explique ce décalage par le retour d’expérience d’autres grands chantiers, comme celui du Grand Paris, qui ont montré les aléas et retards récurrents dans les creusements de tunnels, ainsi que par la consolidation d’études de sûreté demandée par les autorités.

« Qu’auront à payer les contribuables ? »

L’incertitude sur les coûts, elle, est entretenue par la multiplication des évaluations. À côté de l’Andra et du montant arrêté par le ministère, les producteurs de déchets ont amplifié la confusion. EDF, qui exploite toutes les centrales françaises, Orano et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), qui doivent financer l’installation qui gérera leurs déchets, avançaient dans les années 2010 des estimations beaucoup plus basses, de 15 à 20 milliards d’euros. Une vision optimiste de l’ensemble des optimisations envisagées dans le scénario bas de l’Andra.

« Sans même parler du climat, on n’aura aucune évaluation crédible des coûts tant qu’on n’aura pas de contrats entre l’Andra et les industriels de la construction. Construire à 500 mètres sous terre 250 km de galeries, soit plus que l’ensemble des métros parisiens, est extrêmement complexe. Il faut retarder l’autorisation de construction jusqu’à avoir l’estimation des industriels », plaide Bernard Laponche.

Qui interroge : « Une fois ce coût connu viendra la discussion sur qui finance. EDF est dans un état financier catastrophique et l’État ne cesse de nous parler d’austérité. Qu’auront à payer les contribuables ? »

Un coût officiel pour Cigéo sera de nouveau fixé par le ministre chargé de l’Industrie et de l’Énergie d’ici fin 2025, après avis des industriels financeurs (EDF, Orano, CEA) et de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection. Le projet doit ensuite recevoir un décret d’autorisation de création, auprès du ministère de la Transition énergétique, fin 2027 à début 2028. La construction pourrait ensuite démarrer.

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