Les antinucléaires de Bure après leur expulsion : « Nous pouvons encore bloquer Cigéo »
Après une journée de mobilisation, le 19 avril 2026, la gare de Luméville a été encerclée par des gendarmes mobiles. - © Lucca Schelm
Après une journée de mobilisation, le 19 avril 2026, la gare de Luméville a été encerclée par des gendarmes mobiles. - © Lucca Schelm
Durée de lecture : 8 minutes
Après l’expulsion de l’emblématique gare de Luméville, les opposantes et opposants au projet nucléaire Cigéo appellent à continuer à habiter le territoire. « Rien n’est fini », certifient-ils. « Comme à chaque coup porté, nous nous relevons. »
À 6 km de Bure (Meuse), l’ancienne gare de Luméville, un lieu emblématique de la lutte antinucléaire, a été expulsée le 20 avril. Les opposants et opposantes ont préféré quitter les lieux en amont de l’opération militaire pour éviter la répression, déjà très forte, contre le mouvement. Ils et elles assurent à Reporterre que la bataille est loin d’être finie et appellent à continuer à habiter le territoire et à se mobiliser contre l’enquête publique à venir à partir du 18 mai.
Reporterre — L’ancienne gare de Luméville, haut lieu de la lutte antinucléaire, a été expulsée le 20 avril en fin de matinée, et le préfet de la Meuse s’est félicité de l’opération. Comment réagissez-vous ?
Des opposantes et opposants au projet Cigéo [1] — Devant la presse, le préfet a fanfaronné, mais ce serait bien de rétablir quelques faits. Ce n’est pas lui qui a été le maître des opérations. En réalité, nous avions décidé la veille, dimanche soir [19 avril], de partir de nous-mêmes après une journée de mobilisation, le blocage de la route et une grande fête sur le terrain. Nous avons pu prendre le temps collectivement de rendre hommage à ce lieu si cher à notre lutte, de nous remémorer autour d’un grand feu ces multiples anecdotes et souvenirs qui peuplent ces années d’occupation.
La gare n’était pas seulement un point de blocage du projet Cigéo d’enfouissement de déchets nucléaires, c’était un espace de vie alternatif, un lieu anti-autoritaire où nous essayions d’expérimenter concrètement d’autres façons de se relier et de faire monde. Nous y avions bâti des cabanes au milieu des bosquets d’aubépines, une éolienne, des jardins potagers. En dix-neuf ans, des milliers de personnes y sont passés et y ont vécu. La gare était un lieu d’accueil et de créativité, de cantine, de chorale, d’ateliers vélo, de festival.
« Une volonté très forte de nous étouffer »
Si nous sommes partis, c’est avant tout parce que nous voulions éviter un drame. Si le territoire de la Meuse et de la Haute-Marne n’est pas radioactif — il n’y a toujours pas de déchets nucléaires —, le territoire, lui, est déjà ultrarépressif. Nous voyons bien que les autorités tentent de nous asphyxier militairement, de rendre impossibles toutes nos mobilisations et de nous décourager, mais nous tenons bon.
Malgré les communications triomphalistes de la préfecture, niant la violence [le 20 avril au soir, des opposants et opposantes ont été brutalement arrêtés à quelques kilomètres de la gare], sa stratégie de la tension a été maximaliste. Il y a eu 12 gardes à vue dans la soirée du 20 avril, avec 20 fourgons de police, des arrestations brutales avec des clés de bras, des personnes mises à terre. C’est la première fois depuis 2018 qu’il y a eu autant d’arrestations d’un coup. Cela montre une volonté très forte de nous étouffer.
Que craigniez-vous avec l’opération militaire visant la gare de Luméville ?
Nous ne voulions pas laisser les occupants et les occupantes de la gare seuls face à la répression. La lutte antinucléaire est marquée par un fichage et une surveillance très forte. Nous savions que les autorités voulaient en découdre et faire des exemples. Il valait mieux tromper ce dispositif, de manière intelligente, et partir tous et toutes ensemble en prenant soin de nous et en anticipant la suite.
Nous ne voulions pas faire les frais de violences policières au petit matin, après que tous nos amies et camarades soient repartis. Nous n’avons donc pas abandonné la gare, nous avons déjoué une intervention militaire qui voulait nous faire du mal et nous enlever tout espoir de nous relever. Avec ses centaines de gendarmes, ses drones, ses hélicoptères, ses quads et ses chars Centaure.
Lire aussi : La justice a massivement surveillé les militants antinucléaires de Bure
Rappelons que notre lutte est déjà endeuillée par des dizaines de personnes blessées et de longues instructions judiciaires, dont celle pour association de malfaiteurs qui s’est finalement soldé huit ans plus tard par une relaxe. En 2017, Robin [un militant antinucléaire] avait aussi failli perdre son pied ; l’expulsion du bois Lejuc en 2018 avait conduit des personnes en prison.
Dans cette adversité, nous préférons tenir ensemble, et s’éviter les affres de la répression. La lutte sera encore longue. Ces dernières années, on a pu observer comment les forces de l’ordre sont en roue libre, et n’hésitent pas à nous mutiler, à nous violenter, à nous insulter. Sainte-Soline et les Gilets jaunes sont passés par là. Maintenant, notre priorité, c’est de nous préserver, de nous protéger collectivement et de faire grandir notre mouvement.
Comment expliquez-vous cette difficulté à se mobiliser ?
On ne peut pas nier la peur que crée, aujourd’hui, la répression policière. Nous ne sommes pas des soldats et nous ne voulons pas le devenir. Nous étions 150 et c’était déjà beaucoup compte tenu de la zone rouge et des arrêtés préfectoraux qui nous interdisaient de circuler. Cette expulsion arrive après deux ans de mobilisation autour de la gare : en septembre, nous étions 1 500 à manifester contre le projet Cigéo.
Lire aussi : Manifestation antinucléaire à Bure : « C’est le moment de résister ! »
Après, nous savons aussi pourquoi ce territoire a été choisi par l’industrie nucléaire. Sa faiblesse démographique et son éloignement géographique rendent l’acceptabilité sociale du projet plus simple, malgré la ténacité des opposants et des opposantes. Pendant trente ans, l’Andra [l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs] a préparé le terrain. Elle a acheté les consciences avec l’argent du contribuable — 60 millions d’euros par an de subvention — et a aussi accaparé le territoire. Elle a choisi une région paupérisée en méprisant ses habitants et habitantes. Il y a une violence de classe derrière cette contamination à venir.
« Il y a une violence de classe derrière cette contamination à venir »
D’ailleurs, l’expulsion de la gare n’est que la face visible de l’iceberg. L’industrie nucléaire a infligé des expropriations violentes à des centaines de personnes et de nombreux agriculteurs et agricultrices, pour faire de ce territoire une poubelle radioactive et le futur cluster de cancers de France. Ces attaques se déroulent dans le silence le plus total. Pour nous, c’est un enjeu de justice de trouver des moyens d’action pour les visibiliser.
Quelles sont les perspectives à venir pour la lutte ?
Nous perdons la gare, mais nous avons encore de multiples moyens de pression pour freiner et bloquer le projet. Déjà, nous sommes toujours là, nous habitons encore le territoire avec de nombreux espaces collectifs. Depuis des années, nous continuons de nous installer, en rachetant des maisons, en tenant des bars, des fournils, en organisant des marchés et des fêtes locales. Ces espaces sont aussi des lieux de préfiguration et d’invention d’autres formes de vie.
Ensuite, nous allons continuer de mettre toutes nos forces dans chaque bataille qui se présente : la prochaine en date, c’est la mobilisation [le 19 mai à Bar-le-Duc] face à l’enquête publique que ce même préfet va-t-en-guerre a avancée de manière totalement autoritaire [du 18 mai au 2 juillet, au lieu de cet automne] envers et contre toutes les institutions démocratiques et participatives.
C’est encore une fois un passage en force. L’enquête publique portera sur le dossier de demande d’autorisation de création, avec plus de 10 000 pages : ce sera le dernier moment où le public sera consulté avant la construction de Cigéo.
« La gare de Luméville, ce n’est pas juste un lieu physique, maintenant disparu. Elle habite nos cœurs et arme nos résistances »
Nous mettrons les projecteurs sur ce que l’Andra ne veut pas qu’on voit : les énormes lacunes et incertitudes du projet d’un point de vue scientifique et technique, et surtout la mascarade démocratique de cette « participation » du public que l’État n’a jamais écouté depuis qu’il s’est imposé en Meuse et Haute-Marne.
Et, comme à chaque coup porté, nous nous relevons, nous tenons debout ensemble dans des moments festifs. Comme avec le festival Bure’lesques du 14 au 16 août, qui réunit à chaque édition aussi bien les soutiens de la lutte partout en France que les riverains et riveraines du projet Cigéo. Ils y trouvent une source d’information de qualité et indépendante, la joie de se retrouver ou d’apprendre à se connaître, à se serrer les coudes face à la monstruosité de ce projet qui veut dévorer nos villages.
Nous allons devoir faire face ensemble, pour créer un sursaut, et construire un mouvement antinucléaire fort, au niveau national, contre la relance des EPR, les déchets à La Hague et le projet Cigéo. Tout tient ensemble. Rien n’est donc fini. La gare de Luméville, ce n’est pas juste un lieu physique, maintenant disparu. Elle habite aussi nos cœurs et arme nos résistances.