La gare de Luméville, haut lieu de la lutte contre Cigéo, expulsée après 19 ans d’occupation
Une barricade érigée sur la départementale 138. - © Lucca Schelm
Une barricade érigée sur la départementale 138. - © Lucca Schelm
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Le 20 avril, les gendarmes ont pris possession de la gare de Luméville, haut lieu de lutte contre Cigéo depuis dix-neuf ans. Malgré une présence policière maintenue sur le site, une opposante l’assure : « On ne va pas s’arrêter. »
« Vous comprenez bien que je ne vais pas laisser ça à mon successeur. » Dès le 17 avril, Xavier Delarue, préfet de la Meuse, avait posé son échéance. Avant le 6 mai, et sa nouvelle affectation à la tête de la préfecture de l’Eure, le haut-fonctionnaire promettait d’expulser les occupants de l’ancienne gare de Luméville. Un lieu emblématique de résistance au projet d’enfouissement des déchets nucléaires Cigéo, près de Bure. L’intervention a eu lieu en deux temps, pour finalement s’achever le 20 avril, en fin de matinée.
La veille, pesaient déjà les prémices d’une opération. Au crépuscule d’une manifestation non déclarée, les forces de l’ordre s’étaient déployées autour de la zad, baptisée « La Gare ». Face aux tirs de grenades lacrymogènes, une « alerte expulsion » avait été relayée sur le canal d’information BureBureBure.
D’après la préfecture, cette opération ne visait toutefois pas à évacuer le site. Simplement à dégager la départementale 138, sur laquelle une barricade avait été érigée par les activistes. Aux alentours de 22 heures, l’opération était terminée mais le dispositif militaire, avec drones, hélicoptère et chars Centaure, restait en place.
Plusieurs centaines de gendarmes mobiles avaient été mobilisés dans la journée pour quadriller le territoire et tenter d’empêcher l’accès à une zone rouge de plusieurs dizaines d’hectares autour de l’ancienne gare.
Le lendemain matin, le scénario a pris un tournant inattendu. Les forces de l’ordre ont remarqué l’absence d’activité à La Gare. Suspectant que la zad avait été désertée pendant la nuit, « la décision d’investir les lieux a été prise à 9 h 30, pour une entrée effective à 11 heures », a précisé Xavier Delarue au Journal de la Haute-Marne.
Une interpellation brutale
L’intervention s’est donc déroulée sans le moindre affrontement, les militants et militantes voulant éviter la répression qui aurait pu s’abattre sur eux. « Les derniers occupants ont évité des drames en quittant La Gare quand les premiers Rambo surarmés sont entrés sur le terrain », raconte une opposante. Pour le préfet, « il faut mesurer le symbole. Cela fait dix-neuf ans que personne n’était entré dans l’ancienne gare de Luméville en dehors des antinucléaires », s’est-il félicité.
Une présence policière va être maintenue autour du site pour éviter toute tentative de réoccupation dans les prochains mois. Reporterre et Mediapart avaient déjà raconté comment cette surveillance coûtait des dizaines de millions d’euros.
« Ils ont multiplié les clés de bras, se sont assis à trois sur une personne... »
Lundi 20 avril au soir, des opposants et opposantes ont été arrêtés à quelques kilomètres de la gare, après avoir été poursuivis dans des champs. S’en est suivie une interpellation brutale donnant lieu à une dizaine de gardes à vue, toujours en cours à l’heure de la publication de cet article.
« Le contrôle a duré deux heures. Cela n’avait aucun sens, il y avait douze fourgons, une équipe cynophile, pour moins de vingt personnes qui ne représentaient en aucun cas une menace. Cette histoire illustre bien la démesure, le ridicule et la violence de ce dispositif. Ils ont multiplié les clés de bras, se sont assis à trois sur une personne... », raconte un témoin qui a assisté à la scène.
Îlot de résistance stratégique
À 6 km de Bure, cet îlot de résistance avait acquis au fil des années le statut d’épicentre de la lutte antinucléaire en France. Et pour cause : l’emplacement de ces 8 hectares boisés et champêtres revêtait un véritable aspect stratégique. La voie ferrée imaginée pour transporter les convois de déchets radioactifs de leurs sites d’entreposage actuels jusqu’à l’immense laboratoire souterrain doit passer par l’ancienne gare de Luméville. Restaient pour les défenseurs du projet Cigéo à devenir propriétaires du terrain.
« Depuis 2008 — avant même d’obtenir la garantie que le projet se fera un jour — l’Andra est parvenue à acquérir plus de 2 600 hectares de terres agricoles et de forêts dans un rayon de 40 km autour de Bure pour la coquette somme de 13 millions d’euros », dévoilait il y a deux ans le réseau Sortir du nucléaire.
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Objectif de cette manœuvre ? Avoir des terrains en stock à proposer aux propriétaires des terres que l’Agence convoite réellement. Seulement, bien conscients de l’emplacement stratégique de l’ancienne gare, des militants et militantes antinucléaires avaient acheté l’ancienne gare de Luméville… un an plus tôt. Et bien sûr, il était hors de question pour eux de la céder en échange d’un autre lopin.
Désaffectée depuis la fermeture de la ligne en 1969, et démantelée quelques années plus tard, la gare de Luméville a peu à peu repris vie grâce à ses nouveaux habitants. La maison du gardien de barrière et l’ancien hall ont été rénovés, des cabanes et des caravanes montées sur pilotis ont poussé ici et là. Des rencontres et des festivals y ont été organisés, jusqu’à en faire un symbole de l’antiautoritarisme, du soin apporté aux uns et aux autres, de la lutte contre toute forme d’oppression et de l’expérience d’un nouveau modèle d’organisation de vie collective, décrivait récemment dans Reporterre Stan [1], un habitant du territoire.
Une longue bataille juridique
Toutefois, en juillet 2022, deux ans après le dépôt de leur demande, les promoteurs de Cigéo ont obtenu le décret de déclaration d’utilité publique, auréolé du statut « d’opération d’intérêt national » par l’État. Leur passe-droit pour engager des procédures d’expropriation. Au total, 336 propriétaires — habitants et agriculteurs — ont ainsi reçu début mars 2024 une lettre recommandée de l’Andra, accompagnée d’un dossier d’expropriation. « La Gare » était bien sûr dans leur viseur.
Le 11 octobre 2025, la zad est devenue expulsable. Le 9 avril 2026, elle l’est devenue par la force. Au terme d’une longue bataille juridique, un huissier a signifié un commandement de quitter les lieux avant cette date, auquel cas les forces de l’ordre pourraient procéder à l’expulsion de ses habitants manu militari. « Il est hors de question de quitter les lieux de notre propre gré », écrivait le 30 mars le collectif informel de « La Gare ».
« On ne va pas s’arrêter »
La prise de possession par les forces de l’ordre de cet îlot de résistance, le 20 avril au matin, intervient alors même que le projet Cigéo — dont le coût a été réévalué à la hausse à 33 milliards d’euros — doit encore acquérir sa demande d’autorisation de création. Sans quoi, la construction initiale ne pourra débuter.
L’instruction de ce dossier a commencé en janvier 2023 et court jusqu’en 2027. « C’est vraiment cynique, alors même que le projet n’est toujours pas autorisé, qu’on puisse déjà virer les gens de chez eux », déplorait Stan. « Cela fait trente ans que nous nous battons pour préserver le territoire de la pollution nucléaire. On ne va pas s’arrêter. Nous habitons toujours les villages alentour. La lutte ne fait que commencer », assure Angèle, de la Coordination Stop Cigéo.