Déchets radioactifs : plongée au cœur de Cigéo, projet colossal d’enfouissement
Le modèle de galerie où seraient enfouis les déchets de moyenne activité à vie longue (MA-VL) à Cigéo. - © Laure Noualhat / Reporterre
Le modèle de galerie où seraient enfouis les déchets de moyenne activité à vie longue (MA-VL) à Cigéo. - © Laure Noualhat / Reporterre
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Dossier « illisible », « lacunaire »... Les associations antinucléaires réclament que l’instruction de la demande d’autorisation de création du projet Cigéo soit prolongée de deux ans.
Bure (Meuse), reportage
Rares sont les opportunités de voyager dans le temps profond. Sauf quand on traverse les couches géologiques qui doivent accueillir des déchets de l’industrie nucléaire. C’est à Bure, dans la Meuse, que doit être construit le futur site d’enfouissement des déchets radioactifs, baptisé Cigéo. Reporterre a pu se rendre dans cet endroit ultrasécurisé, qui ne contient aucun déchet à ce jour. L’occasion de faire le point sur l’avancée de ce projet qui pose énormément de questions techniques ainsi qu’éthiques, voire philosophiques. Et sur les (faibles) freins qu’activent encore les associations antinucléaires. Il y a urgence : la descente des premiers colis radioactifs — au moins 83 000 m3 de déchets doivent y être enfouis — aura lieu à partir de 2035-2040.
On y trouve pour l’instant le laboratoire de recherche de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Pour y accéder, compter six minutes d’enfoncement dans les strates de marnes, de calcaire et d’argilite (mélange d’argile et de quartz) pour remonter à plusieurs millions d’années.
C’est à 490 mètres sous terre, dans le ventre d’une roche sédimentée depuis 160 millions d’années, que les recherches se poursuivent pour savoir si la zone pourra contenir la toxicité de nos déchets les plus radioactifs pendant des milliers d’années. L’option retenue en France pour les déchets radioactifs issus du retraitement des combustibles usés est en effet l’enfouissement géologique profond pour une mise en service aux alentours de 2035-2040, avec une période de réversibilité — le trou sera définitivement fermé aux environs de 2150, voire 2190, selon la relance du parc nucléaire en France.
Un site déclaré d’intérêt national
Le laboratoire, qui ne contient encore aucun déchet, est un entrelacs de 2,3 kilomètres de tunnels et de galeries creusés dans une poche d’argilite d’environ 150 mètres d’épaisseur.
Pour l’essentiel, on mène ici quantité d’analyses poussées de la roche, sur ses propriétés mécaniques suite à un échauffement ou son comportement après percement. À travers des milliers de sondes, les chercheurs récoltent 3 millions de données par jour — température, pression, composition de l’atmosphère. Ils testent aussi la migration de traceurs radioactifs dans la roche.
Parallèlement à ces recherches, le projet d’enfouissement des déchets radioactifs Cigéo a été déclaré d’intérêt national et d’utilité publique. Le site devrait donc à terme recevoir les pires déchets créés depuis les débuts du nucléaire et inventoriés par l’Andra, soit 10 000 m3 de déchets de haute activité (HA) et au moins 73 000 m3 de moyenne activité à vie longue (MA-VL), ainsi que des milliers de m3 de déchets bitumés.
Pour l’heure, l’Andra ne dispose pas encore d’une autorisation de création de Cigéo. Cette demande, la DAC, est en cours d’instruction. Essentielle à l’Andra pour entamer la construction, elle sera actée par décret. Attention, elle n’est pas un feu vert à Cigéo, mais un feu vert à sa phase pilote industrielle, baptisée « phipil », qui devrait démarrer en 2027.
Un dossier « illisible »
C’est une sorte de répétition générale avant la descente effective des premiers colis radioactifs. Elle se traduit par la construction d’installations de surface et notamment d’une « descenderie », c’est-à-dire une installation nucléaire où les colis de déchets — une fois livrés par voie ferrée — doivent être triés, manipulés, transférés d’un conteneur à un autre, puis descendus via un funiculaire à 500 mètres de profondeur avant d’être placés dans des alvéoles longues de 150 mètres.
Fort de 12 000 pages réparties en 41 volumes, ce dossier de DAC est ardu, presque « illisible » selon les associations qui l’ont consulté. Chaque acteur concerné (l’IRSN, l’Autorité environnementale, l’ASN, les collectivités concernées ou le public) est amené à se pencher d’abord sur les données de base du projet (inventaire des déchets, géologie du site), puis sur la sûreté du site en exploitation et après fermeture, à l’horizon 2150, voire plus.
Plusieurs acteurs ont déjà livré des avis critiques assortis de recommandations à destination de l’Andra. Dans son avis sur les données de base du projet, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) identifie « deux points de vigilance, relatifs aux alvéoles destinées à accueillir les déchets de haute activité mais aussi aux ouvrages de scellement » qui doivent condamner le site pour l’éternité.
Tandis que l’Autorité environnementale (AE) — dans un avis réactualisé en juin dernier — recommande, entre autres, de préciser les conséquences sanitaires du bruit du chantier, les niveaux d’exposition aux microparticules qui ne manqueront pas d’être émises durant la phase d’aménagement et d’inclure, pour la phase d’exploitation, une meilleure « évaluation quantitative des risques liés au transport des colis radioactifs jusqu’au site de stockage ».
Craignant l’inexorable avancée du projet, les associations demandent plus de temps pour instruire un dossier qu’elles jugent « lacunaire ». Elles veulent prolonger l’instruction de la DAC de deux ans. « D’une part, parce que c’est un projet dont on nous dit qu’il est “itératif”, c’est-à-dire que nous n’avons pas la totalité des réponses à nos questions pour éclairer le public, explique Régine Millarakis, du collectif Bure Stop 55. Nous les aurons au fur et à mesure de l’avancement du projet. Et d’autre part, parce qu’il est très complexe. »
Des risques liés aux « bouleversements climatiques »
D’après Maxime Paquin, de France Nature Environnement, de nombreuses inconnues demeurent. « L’IRSN s’interroge encore sur les méthodes de creusement des puits, sur le scellement des alvéoles. L’Autorité environnementale demande explicitement la poursuite des analyses de risques en cas d’incendie, de chute d’un emballage ouvert ou de l’inflammation d’un colis de déchets bitumés. Des doutes subsistent aussi sur le cadencement des trains qui apporteront les déchets. »
L’ingénieur polytechnicien Bernard Laponche, de l’association Global Chance, note pour sa part que « le dimensionnement du projet ne prend pas en compte les situations extrêmes provoquées par les bouleversements climatiques à venir ».
Aujourd’hui, les situations extrêmes retenues par l’Andra sont un séisme ou une tornade « d’une intensité nettement supérieure à celle retenue dans le dimensionnement du projet » qui pourraient entraîner une « ruine du génie civil », mais aussi une perte d’alimentation électrique qui assure la ventilation des zones de stockage.
Pour le membre du cabinet de Dominique Voynet, en 1998, Cigéo devrait se placer « au-delà de 2100, date pour laquelle le Giec [1] fournit des scenarios d’évolution du climat. L’examen du dossier actuel montre qu’il n’en est rien ». Lors de la conférence de presse du 4 juillet, il a préconisé « l’abandon pur et simple de Cigéo ».
Sécuriser la zone sur 100 000 ans
Le projet est le seul au monde à convoquer à ce point la vigilance des générations futures, en raison de la toxicité spécifique des déchets les plus radioactifs du parc nucléaire qui peut s’étendre sur plusieurs centaines de milliers, voire millions d’années.
L’Andra est censée conserver la mémoire du lieu pour environ cinq siècles et garantir la sûreté de la zone pour 100 000 ans. Dans son avis, l’AE « comprend que la réflexion sur la mémoire et le futur n’est pas encore aboutie ». Elle réitère donc sa recommandation de présenter dès maintenant la « surveillance à long terme prévue et la manière dont sera perpétuée la mémoire du site pour prévenir les risques d’intrusion par forage après fermeture ».
Par ailleurs, l’Andra doit garantir le confinement de la radioactivité dans la poche d’argilite. L’Andra le reconnaît, à très long terme, à cause de la chaleur et des radioéléments, les conteneurs sont amenés à se dégrader et la radioactivité à s’échapper dans la roche. Tout l’enjeu consiste à savoir si l’argilite servira bien de sarcophage ultime à la radioactivité. Y compris dans 100 000 ou 200 000 ans.