Au bois Lejuc, pas de fagots pour les anti-Cigéo

Durée de lecture : 8 minutes

10 mars 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)

« On nous laisse des miettes. » Certaines familles ne peuvent plus couper du bois dans le bois Lejuc, propriété de l’Andra, et doivent se fournir sur une parcelle bien plus abîmée. Motif selon eux ? Elles seraient « estampillées anti-Cigéo », du nom du projet d’enfouissement de déchets nucléaires.

Que se passe-t-il dans le bois Lejuc ? Depuis quelques mois, ce bout de forêt meusienne déchire à nouveaux les habitants de Mandres-en-Barrois, près de Bure (Meuse). L’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra) aurait autorisé certains riverains, sélectionnés selon leur inclinaison militante, à venir y couper du bois… en toute opacité.

Situés sur la commune de Mandres-en-Barrois, mitoyenne de Bure, ces 220 hectares de feuillus sont en effet hautement stratégiques : c’est sous cet humus sylvestre que l’Andra souhaite entreposer les rebuts toxiques de nos centrales nucléaires. La forêt est ainsi devenue un enjeu stratégique, au cœur des batailles qui opposent pro et anti Cigéo, petit nom donné à ce projet d’enfouissement profond. Occupé pendant plus d’un an et demi par des activistes anti-nucléaires, le bois Lejuc se trouve, depuis l’expulsion de ses habitants cabanophiles en février 2018, sous haute surveillance policière. Interdiction d’y mettre les pieds, sous peine d’amende.

Pour compliquer le tout, la propriété même du bois reste vivement contestée. Selon la version officielle, celui-ci a été cédé à l’Andra par la municipalité de Mandres en 2016, en échange d’une autre futaie voisine, appelée bois de la Caisse. Mais cette décision a été attaquée en justice par les opposants à la poubelle nucléaire. D’après eux, il s’agit d’une cession à vil prix : les parcelles du bois de la Caisse sont de moindre valeur. Certains élus seraient par ailleurs dans des situations de conflits d’intérêts, car ils comptent des membres de leur famille employés par l’Andra ou ses sous-traitants, ou se sont vus accorder par l’Andra des baux agricoles précaires et des baux de chasse dans le bosquet. Après moult rebondissements judiciaires, le Tribunal de grande instance de Bar-le-Duc a cependant confirmé, le 21 novembre dernier, la propriété du bois Lejuc à l’Andra. Les opposants ont fait appel de cette décision.

« Les familles comme la nôtre estampillées anti-Cigéo ont eu des mauvaises parcelles »

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Mais depuis décembre, la forêt refait parler d’elle. En cause, le droit d’affouage, c’est-à-dire la possibilité pour les villageois de couper et de récupérer du bois de chauffe dans le bois communal. Les faits que nous allons vous exposer ont été corroborés par trois habitants de Mandres, ainsi que par le groupe juridique des associations anti-Cigéo. Sollicitée par Reporterre, la mairie n’a pas réagi.

Le bois Lejuc se trouve, depuis l’expulsion de ses habitants, sous haute surveillance policière.

Opposant historique à Cigéo, Michel Labat allait depuis des années tailler ses bûches tous les hivers dans le bois Lejuc. Avec la cession de la forêt à l’Andra, la mairie lui a attribué des parcelles dans le bois de la Caisse, nouvelle propriété de Mandres. Sur place, il a trouvé avec déception une futaie dégarnie et mal en point, car déjà très exploitée. Surtout, en discutant avec ses voisins, il s’est rendu compte que d’autres habitants ont obtenu des parcelles en bien meilleur état dans le bois Lejuc. Même récit du côté de Jacques Guillemin, lui aussi hostile à la poubelle nucléaire. « On a vu des tracteurs avec des fendeuses aller au bois Lejuc », raconte-t-il. Avec d’autres, ils ont mené leur enquête de voisinage… et découvert qu’une vingtaine de foyers avaient acquis le droit d’aller faire leur affouage dans le bois interdit. Curieusement, la plupart sont favorables à l’Andra. « Les familles comme la nôtre estampillées anti-Cigéo ont eu des mauvaises parcelles dans le bois de la Caisse, dénonce Michel Labat, amer. On s’est moqué de nous. » Vingt-deux familles – sur la quarantaine à pratiquer l’affouage – auraient ainsi été « assignées » au bois de la Caisse. D’après des documents que Reporterre a pu consulter, presque toutes sont défavorables au projet d’enfouissement, et ont notamment participé aux recours judiciaires contre la cession du bois Lejuc à l’Andra.

Ni une ni deux, les personnes s’estimant lésées ont contacté Me Ambroselli, avocat des associations anti-Cigéo, qui a adressé, le 20 décembre 2019, un courrier aux conseils de l’Andra pour demander des explications. D’après l’avocat, plusieurs éléments clochent. D’abord, l’affouage ne peut concerner qu’une « coupe des bois et forêts appartenant à des communes et sections de communes », selon le code forestier, ce qui n’est plus le cas du bois Lejuc, désormais propriété privée de l’Agence nationale des déchets radioactifs. De ce fait, les coupes effectuées en décembre par des « pro-Cigéo » auraient dû être précédées d’une autorisation administrative [1], dont l’avocat n’a pas trouvé trace. « À défaut d’une telle autorisation, la coupe doit être interrompue immédiatement et sans délai », expliquait-il dans son courrier. Quelques heures après l’envoi de la lettre, les avocats de l’Andra indiquaient à Me Ambroselli que « les travaux sont en tout état de cause interrompus en raison de la période de Noël ». Un motif étrange, mais en effet, pendant plusieurs semaines, plus aucun véhicule ne s’est approché de la futaie. « Les gens qui avaient eu des parcelles dans le bois Lejuc enrageaient, se rappelle Michel Labat. Faire l’affouage, ici, c’est important, c’est grâce à cela qu’on se chauffe. »

Pourtant, la trêve aura été de courte durée, les coupes ayant repris de plus belle dès le mois de janvier. Pour quel motif ? Dans quel cadre juridique ? Jusqu’à quand ? Désabusés, les opposants peinent à obtenir des informations : « On a ni délibération du conseil municipal concernant les affouages, ni trace écrite de l’Andra, rien, dit Jacques Guillemin. Et on ne peut pas entrer dans le bois Lejuc pour aller voir ce qui s’y passe, c’est rempli de gendarmes. Seuls les habitants autorisés à y couper du bois peuvent y aller, sous bonne surveillance et à des horaires précises. Partout, c’est silence radio, ils font le mort. »

Le mutisme du maire, Xavier Levet, met en colère les anti-Cigéo

Contacté, le service communication de l’Andra nous a indiqué par courriel que « dans le cadre de ses acquisitions foncières, l’Andra a toujours eu la volonté de préserver, lorsque c’est possible, les usages traditionnels des terrains au bénéfice des habitants du territoire, et ce tant que les travaux d’aménagements préalables n’ont pas débuté. Lorsque l’Andra a acquis le bois Lejuc, il a été convenu que les habitants de Mandres-en-Barrois pourraient continuer à venir prélever du bois de chauffage dans ce bois ». Pas de précision quant au volume prélevé ni quant au cadre juridique de ces coupes : relèvent-elles du droit d’affouage ou de la gestion d’une propriété forestière privée ?

Au bois Lejuc, près de Bure (Meuse).

Plus que le flou de l’Andra, c’est le mutisme du maire, Xavier Levet, qui met en colère les anti-Cigéo. Car les affouages sont normalement une affaire publique, gérées par les conseillers municipaux selon une procédure définie par le code forestier. Au Moyen-Âge, les paysans avaient la possibilité d’utiliser du bois seigneurial pour la cuisine ou le chauffage, en contrepartie des travaux de « corvée ». Aujourd’hui, plus de corvée, mais le versement d’une taxe modique à la commune. Ce sont donc les élus locaux qui décident chaque année du montant de la taxe, mais également du mode de partage des parcelles à couper, de la liste des bénéficiaires, ou de la fixation des délais. Le tout suivant un principe strict : « Les habitants d’une commune sont égaux devant l’affouage. » Sauf qu’à Mandres, aucune délibération concernant les affouages n’a été rendue publique, chaque foyer a reçu un papier individualisé mentionnant le numéro de la parcelle octroyée. Et le principe d’égalité n’a manifestement pas été respecté, selon Michel Labat : « Il y a clairement une discrimination, certains habitants ont été privilégiés ». « C’est rageant, dit Jacques Guillemin. On nous laisse des miettes au bois de la Caisse, tandis que d’autres font du bon bois. Si on donne du caviar à l’un et du pâté bas de gamme à l’autre, ça ne peut pas marcher. »

D’après Me Ambroselli, il s’agit là d’une « rupture d’égalité clairement discriminatoire entre les habitants de Mandres-en-Barrois en fonction de leur opinion concernant le projet d’enfouissement des déchets radioactifs porté par l’Andra ». Il étudie ainsi, avec les habitants concernés, la possibilité de déposer une plainte « afin de faire ordonner sous astreinte l’interruption des travaux de coupe et la remise en état du bois Lejuc ».


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[1Selon le Code forestier, toute propriété forestière soumise à l’obligation d’un plan simple de gestion et qui n’en est pas dotée se trouve placée sous un régime d’autorisation administrative, ce qui serait le cas du Bois Lejuc. Dans ce cas, aucune coupe ne peut y être faite sans l’autorisation préalable de l’autorité administrative. De plus, en Meuse, les coupes supérieures ou égales à quatre hectares et enlevant plus de la moitié du volume des arbres de futaie ne peuvent être réalisées que sur autorisation préfectorale.


Lire aussi : Débat sur les déchets nucléaires : les citoyens demandent l’étude d’alternatives à Cigéo

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : Bois Lejuc. © Lorène Lavocat
. Dans le bois Lejuc, novembre 2017 et panneau. © Roxanne Gauthier/Reporterre
. Gendarmes. © Raphaël Goument/Reporterre

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