Aux États-Unis, la vie morose après la fermeture des mines de charbon
À Dante, en Virginie, la fermeture des mines touche toujours les habitants. - © Edward Maille / Reporterre
À Dante, en Virginie, la fermeture des mines touche toujours les habitants. - © Edward Maille / Reporterre
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Les États-Unis cherchent à limiter la pollution liée au charbon, mais les communautés fondées sur cette ressource souffrent toujours des fermetures des mines. En Virginie, une ville se reconstruit petit à petit.
Dante (États-Unis), reportage
Bobbie travaille sur son puzzle, quand elle n’accueille pas les quelques visiteurs qui viennent voir le musée dédié au charbon, à Dante, dans l’ouest de la Virginie. La retraitée de 87 ans a grandi entourée de son père, grand-père et ses oncles, tous des mineurs. « Tout le monde se connaissait et s’entraidait, si vous aviez besoin de quelque chose, il y avait toujours quelqu’un, et si vous connaissiez quelqu’un qui avait besoin d’aide, c’était votre devoir de l’aider », raconte-t-elle. Bobbie Gullett se penche sur la maquette de la ville exposée au musée. En miniature, l’ancien hôtel, la banque, et le siège de Clinchfield, l’entreprise d’extraction de charbon, autour de laquelle a été construite la communauté de Dante. Aujourd’hui, il n’y a plus de commerce, d’école ou d’hôpital. Sur la rue principale, les bâtiments de briques abritent la poste et le musée Coal & Railroad, sous la supervision de Bobbie.
L’exploitation du charbon a commencé à la fin du XIXe siècle, pour atteindre son apogée avant la Seconde Guerre mondiale. Mais à partir des années 1970, les mines sont devenues moins rentables économiquement, et ont commencé à fermer. Dante a entamé son déclin. « La population a tant chuté que les écoles ont fermé, et c’était le début de la fin », déplore Bobbie. Près de 500 personnes vivent aujourd’hui à travers les vallons qui constituent Dante, contre 4 000 dans les années 1930.
Si le charbon a quitté Dante pour des raisons financières, les États-Unis cherchent aujourd’hui à limiter son utilisation, en particulier comme source d’électricité, pour réduire l’empreinte carbone du pays. En 2023, le charbon représentait 9 % de la consommation énergétique du pays. La combustion de la houille était en 2022 responsable de 19 % de l’ensemble des émissions de CO2 étasuniennes et de 55 % des émissions liées à la production d’électricité.
Le gouvernement de Joe Biden a cherché à réduire ce rôle dans le mix énergétique pour lutter contre le changement climatique. Une des mesures phares est la transition vers des énergies vertes, notamment grâce à des mesures comprises dans l’Inflation Reduction Act (IRA). Cette loi pourrait être responsable de 41,4 % des arrêts de centrales à charbon d’ici à 2023, selon S&P Global Market Intelligence. Le projet titanesque d’investissements à plusieurs milliards de dollars du président prévoit d’octroyer des crédits et des bourses pour les projets de transition énergétique. L’IRA propose différents volets d’investissements pour des énergies vertes, et 4 milliards sont consacrés exclusivement aux communautés qui ont connu des fermetures de mines ou de centrales à charbon.
« Certaines villes n’ont pas toujours assez d’employés pour aller chercher l’argent qui est disponible, comme les bourses fédérales, qui demandent beaucoup de temps. C’est une des choses qu’on propose, en offrant une aide technique pour postuler pour ces bourses », explique Dan Radmacher, de l’association Appalachian Voices, une association de protection de l’environnement qui travaille dans les Appalaches, et dont une partie du travail aide les anciennes communautés liées au charbon. Ces projets visent également à créer de l’activité économique, dans une région où la fermeture des mines a emporté les emplois.
En face du musée, de l’autre côté de la route, Rufus Hammond, 32 ans, longue barbe et casquette, est assis dans cette cabane aux airs d’abribus. Il vient ici tous les jours pour profiter du réseau téléphonique, inexistant chez son ami qui l’héberge. Il est revenu à Dante, où il a grandi, il y a quelques mois, après dix ans passés dans une usine de fibre de verre. « C’est difficile de trouver un emploi sans diplôme [d’équivalent au bac] », dit-il. La chemise à flanelle entrouverte et retroussée laisse voir les prénoms de ses trois filles, de sa femme, et de la mère de Jésus, tatoués sur ses bras. Il regarde devant lui les balançoires et le toboggan. « Cet endroit a beaucoup changé depuis dix ans. »
« C’était déplorable »
S’ajoutent les difficultés politiques locales pour organiser cette transition. Techniquement, Dante n’est pas une ville, mais un lieu-dit. L’entreprise responsable des mines gérait le réseau d’eau, l’école et payait les employés de l’hôpital. « Clinchfield était le maire », résume Lou Wallace, la soixantaine, élue républicaine au Comté de Russell, qui englobe ce petit bout de montagne. Elle s’acharne à multiplier les petits projets à Dante et dans la région, et à leur redonner un souffle. « Les gens voient toujours Dante comme un lieu de charbon, ils ne croient pas que cet endroit puisse être autre chose. Il faut apprendre à penser autrement, et pour cela, vous devez leur montrer des réussites et commencer par des projets faciles », détaille-t-elle.
Elle désigne les balançoires et le toboggan à côté de la rue principale. L’aire de jeux est apparue il y a quelques années. Un projet orchestré par des associations et des élus locaux. Il a coûté plusieurs dizaines de milliers de dollars, et les jeux des enfants ont remplacé un terrain vague. Lou Wallace déverrouille ensuite la serrure d’un bâtiment voisin et fait visiter fièrement le chantier de l’ancienne gare de train. Un plus important projet, à plusieurs centaines de milliers de dollars. Des poutres de bois surplombent la pièce. « Quand je suis arrivée il y a quelques années, c’était en train de s’effondrer. » Les murs de briques rouges devraient accueillir d’ici peu un petit restaurant quelques jours par semaine, et pourquoi pas un espace de coworking ou de formation professionnelle.
Elle énumère les bourses à aller chercher auprès de l’État de Virginie ou du gouvernement fédéral. Elle raconte son exploit : l’ouverture d’un hôtel à St. Paul, à une douzaine de kilomètres de là. L’association de Lou Wallace a récupéré près de 3 millions de dollars (2,8 millions de dollars) de financements publics. Elle a racheté un immeuble en ruine et l’a proposé gratuitement à un promoteur immobilier, à condition qu’il en fasse un hôtel. Et 8 millions de dollars d’investissements plus tard : « Vous ne pouvez pas avoir une chambre, car il est complet. » Des touristes viennent profiter des montagnes, des forêts infinies et relancent l’économie.
« Il n’y a rien d’autre à offrir ici »
S’ajoute la construction de sentiers, pistes de VTT et de véhicules motorisées. « Des personnes viennent maintenant de tout le pays pour profiter de ces voies », se réjouit Jason Gullett, fils de mineur de 48 ans, investi dans la vie associative locale. « Personne ne croyait à ces possibilités, c’était très difficile. L’espoir avait disparu. » Son frère a été victime de l’autre épidémie qui s’abat sur cette région, celle des opioïdes. Après avoir passé des années sous OxyContin, prescrit par son médecin, il a fait une overdose de Prozac, aussi sous ordonnance.
Ces régions rurales de Virginie ont été inondées par ces opioïdes, conseillées par les groupes pharmaceutiques et prescrites sur ordonnance. Jason s’étrangle : « Ces entreprises ont utilisé les gens comme des cobayes. » La drogue s’est répandue sur le marché noir, dans des communautés isolées et pauvres. Les montagnes des Appalaches ont été particulièrement touchées. À une soixantaine de kilomètres au nord de Dante se trouve la Virginie-Occidentale. En 2022, l’État comptait 80,9 overdoses pour 100 000 habitants, le chiffre le plus important du pays, sur une moyenne nationale de 32,6, selon les chiffres du National Center for Health Statistics.
« Il n’y a rien d’autre à offrir ici », regrette Jason Gullett. « Je suis parti dix ans, et quand je suis revenu, la moitié de mes amis prenaient de la drogue », déplore Rufus Hammond. Les activités en extérieur ont aussi l’objectif « de donner quelque chose à faire aux jeunes », explique Jason Gullett. Alors que la région est touchée par l’épidémie de drogues et les difficultés économiques, la politique et la présidentielle semblent loin. « Je ne vote pas, c’est beaucoup de mensonges. Quand il y aura un candidat qui ne ment pas, j’irai voter », tranche Rufus Hammond.
Un peu plus loin, sur la route principale, Terry Stone, 65 ans, moustache et corps râblé, dit « Stony », travaille tous les jours dans son garage à bricoler sur de vieilles voitures de course. Il a passé cinq ans dans les mines, à la sortie du lycée, avant de poursuivre sa carrière dans une centrale électrique à charbon : « Il y avait du boulot partout, et les gens s’habillaient très bien. » Il votera pour Donald Trump le 5 novembre prochain. « L’économie était meilleure, l’essence et les courses étaient moins chères, tout allait très bien ». Le lendemain, il passe en voiture devant une mine encore en marche. Il montre la route d’accès : « Vous voyez toutes ces jolies voitures, elles appartiennent à des employés de la centrale à charbon. »