« Bonjour, vous mettez un peu de pollution dans votre voiture ? » 

24 novembre 2015 / Aïcha, Grace, Isra, Sirine, Safa, Cherine, Douga, Adem, Adam, Khadija, Malik, Ilyesse, Ranime, Maya



Une dizaine d’enfants de la maison de quartier du Haut-Pantin ont participé à un atelier média organisé par Reporterre dans le cadre du projet Climat et quartiers populaires. Équipés de micros, d’appareils photo, de leur jugeote et de leur enthousiasme, ils sont partis en reportage. Le sujet : Trop de voiture dans la ville ?

Cet article a été réalisé par Aïcha, Grace, Isra, Sirine, Safa, Cherine, Douga, Adem, Adam, Khadija, Malik, Ilyesse, Ranime, Maya, habitants de Pantin (Seine-Saint-Denis), dans le cadre d’un atelier média Climat et quartiers populaires.


Voitures, motos, camions font beaucoup de bruit, on entend très peu les oiseaux. On est sur l’avenue Jean Lolive, à Pantin, en Seine-Saint-Denis. On voit très peu de vélos, de rollers ou de trottinettes mais beaucoup de gens en voiture dans cette grande rue.

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L’avenue Jean Lolive, à Pantin.

Les trottoirs sont étroits, notre groupe a du mal à passer. On arrive au supermarché Leclerc, on attend que les gens sortent du parking.

« Bonjour Madame, avez-vous une voiture ? Pourquoi vous ne prenez pas le bus ? Vous n’avez pas de vélo  »

« Quand vous partez en vacances, vous mettez un peu de pollution dans votre voiture ? »

On sort de Leclerc, on va à la station-service, à cinq minutes à pied. On aborde un homme en train de mettre de l’essence dans sa voiture.

« Bonjour Monsieur, on fait un reportage sur la pollution. Sentez-vous la pollution lorsque vous ouvrez les carreaux de vos voitures quand il y a un embouteillage ?
– Oui… En fait, tout le monde est conscient de cette problématique de pollution et d’environnement, le problème c’est que... »

Un autre Monsieur, un peu plus vieux, accepte lui aussi de répondre. Il utilise la voiture pour son travail.

« Je ne peux pas prendre le vélo parce que c’est loin et j’ai des affaires dans la voiture dont j’ai toujours besoin ! »

Pourtant à Pantin, il y a aussi beaucoup de transports en commun. Nous allons à la station de métro Église-de-Pantin. « Sur Paris, il n’y en a pas vraiment besoin de la voiture, il y a les transports, remarque une voyageuse. Mais peut-être que certaines personnes sont fainéantes ? »

Pour éviter de polluer la terre, il faudrait beaucoup de vélos et de trottinettes dans les rues. Pourquoi n’y voit-on presque que des voitures ? Olivier Razemon, journaliste spécialiste des transports, et Delphine Grinberg, du collectif Paris sans voitures, peuvent répondre à la question.

« À Paris, seulement 10 % des trajets se font en voiture, explique Olivier Razemon. Donc, il y a plus de gens qui prennent le métro et de gens qui marchent que de gens qui prennent la voiture. (…) Et il y a quand même plein de voitures ! Ben, en fait, la voiture ça prend de la place. Imaginez si on tenait cette réunion chacun tous dans une voiture. Il nous faudrait un parking ! Les voitures prennent énormément de place alors qu’il y a pas beaucoup de gens qui les utilisent, et on leur donne beaucoup de place aussi. »

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Olivier Razemon, journaliste spécialiste des transports.

Et les voitures vont prendre de plus en plus de place. Olivier donne des chiffres : aujourd’hui dans le monde il y a un milliard de voitures, il y en aura deux milliards en 2050 ! Or la voiture pollue beaucoup : « D’abord, il y a le pot d’échappement, commence-il. C’est facile, vous voyez les gaz qui en sortent. Ils contribuent aussi au dérèglement climatique. Après la voiture pollue de plein d’autres manières. Elle a tous ces composants électroniques et ces métaux rares qu’on est allé chercher dans le monde entier et elle ne sert que 5 % du temps ! Et à la fin, quand on ne l’utilise plus, on la met à la casse mais tout ce qu’il y a dedans risque encore de polluer. »

« Quand on a fait la journée sans voitures à Paris, ajoute Delphine, le truc qui était le plus dingue, c’est que, tout d’un coup, on entendait les gens rires et on entendait les fontaines. Alors que d’habitude, on n’entend que le bruit des voitures. Ça, c’est de la pollution aussi. »

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Delphine Grinberg, du collectif Paris sans voitures.

Mais, alors que l’on sait tout cela, pourquoi utilisons-nous la voiture aussi souvent ? « Ce que l’on voudrait tous, c’est un tapis volant, répond Olivier. Et aujourd’hui, ce qui ressemble le plus à un tapis volant, c’est la voiture... » « Avant, j’avais une voiture, ajoute Delphine. Je ne me cassais vraiment pas la tête et dès que je devais aller quelque part, je la prenais. À un moment, elle a cassé et je n’avais pas de sous pour la réparer. Mais j’ai trouvé un vélo à la cave. Alors je n’ai pas réparé la voiture et j’ai trouvé des tas d’autres façons de me balader. » Pour elle, il faut se rendre compte qu’il y a d’autres tapis volants que la voiture.

Avec son collectif Paris sans voitures, Delphine a donc pu organiser la Journée sans voitures à Paris. Alors, s’il n’y avait plus de voitures, que se passerait-il ? « J’ai envie qu’on ferme tous les yeux et qu’on imagine, répond-t-elle. À quoi ressembleraient les rues, s’il n’y avait pas les voitures qui prenaient toute la place ? Tout ce qu’on pourrait faire dans ces rues : pour jouer, pour pique-niquer ! Après, il faut réfléchir à comment on ferait pour se déplacer. Il y a des choses à inventer... »

« Mais cela ne sert à rien d’inventer des nouveaux trucs ! l’interrompt Olivier. Je n’arrête pas de répéter ça. On a déjà tout ! Il y a déjà un métro et des bus performants, des vélos, des trottinettes, la marche à pied, les RER… Il y aura toujours des voitures. Par contre il peut y en avoir beaucoup, beaucoup, moins.
– On commence demain alors ?
propose Delphine
On est en train de commencer ! » s’exclame Olivier.


« ÇA VA ENCORE PLUS POLLUER LA TERRE, QUI VA ÊTRE PLUS CHAUDE »

- Marie Astier, journaliste à Reporterre, raconte comment s’est réalisé cet atelier.

« Est-ce que vous savez ce que c’est que le climat ? » La question plonge la dizaine d’enfants de l’étude du vendredi soir dans la perplexité. L’atelier se passe à la maison de quartier du Haut-Pantin, à Pantin, en Seine-Saint-Denis. Adam, 9 ans, se risque à répondre : « C’est quand il fait froid ou il fait chaud ? » Pas mal. Après explications, deuxième question : « Et le changement climatique, vous en avez déjà entendu parler ? »

Pour Aïcha, « c’est quand il fait chaud au Nord et froid au Sud ». Adam, le bavard de la bande, évoque « la glace qui fond au pôle Nord et au pôle Sud et la mer, elle va remonter, remonter... » Grace, 10 ans, sort son cours de SVT sur la rotation de la Terre autour du Soleil, qui explique les saisons. Aïe, fausse piste. On reprend. J’évoque les océans qui montent, les saisons qui se détraquent, la température qui s’élève. « Avez-vous une idée de pourquoi la température augmente ? » « Parce que la Terre se rapproche du Soleil ! » répondent-ils en chœur. Re-aïe.

« Non, en fait, c’est la faute à nous, les humains... » Les enfants partent sur le thème de la pollution. « Le parterre, c’est pas une poubelle ! » proclame Chérine, 7 ans. « Il y en a qui jettent leurs déchets et après ça pollue la Terre », ajoute Isra, 8 ans. « Ce qui pollue la Terre, c’est surtout le plastique », estime Douga, 9 ans, appuyé par Sirine, du même âge : « Les gens, ils fabriquent trop de choses, ça pollue encore plus la Terre. »

« Est-ce que la pollution, ça réchauffe la Terre ? » demande Adem. J’esquisse un dessin pour expliquer l’effet de serre. Il y a donc des gaz qui perturbent le fonctionnement du climat de la planète. « Selon vous, d’où viennent-ils ? »

Les voitures, la cigarette, les scooters, les motos, les usines sont cités. « Je voudrais en revenir aux voitures, avance Safa, 8 ans. Quand on met le gasoil, qu’ensuite on allume, la fumée sort par derrière. Ça va encore plus polluer la Terre, qui va être plus chaude. »

Chacun écrit sur un papier le sujet dont il souhaite parler. Les enfants y inscrivent les déchets, les usines, ou encore « les cheminées sur les toits » des immeubles de la rue, mais les voitures remportent la mise. Laure, l’animatrice, leur demande : « Qui a une voiture ici ? » Presque tous lèvent la main.

« On est sur Radio Pantin »

Rendez-vous donc pendant les vacances de la Toussaint pour une matinée de reportage sur la trace des voitures. On discute des lieux où aller. Unanimement, ils désignent « Hoche », quartier du centre-ville traversé par une grande avenue. Le parking du supermarché Leclerc semble être le lieu idéal pour attraper des automobilistes. Aïcha a l’idée de la station-service. Chacun prépare ses questions, et c’est parti. Micros et appareils photos à la main, notre petite troupe se met en route. « On est sur Radio Pantin, en route pour Hoche pour vous parler des voitures et de la pollution ! » lancent les présentateurs d’un jour.

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© Sirine

Pour les interviews, il y a deux styles : les timides et les entreprenants. Les passants se laissent prendre au jeu. L’équipe des photographes est chargée de tirer les portraits. La récolte est bonne. On repart dans le brouhaha des voitures pour la station service. Moins facile d’interpeller les conducteurs aux vitres fermées. Adam et Yacouba n’hésitent pas à toquer pendant qu’ils attendent leur tour. Sirine et Ilyesse préfèrent attendre qu’ils sortent pour faire le plein. Les questions sont rodées.

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© Aïcha

Aïcha suggère d’aller à la station de métro à deux pas. On y trouve moins de passants qu’à la station service ou au supermarché ! Quelques voyageurs se prêtent au jeu, puis il est déjà temps de repartir.

Au retour, on se rend compte que les petits doigts n’ont pas toujours suffisamment appuyé sur le déclencheur de l’appareil photo, ou que le micro est parfois trop près, ou trop loin de l’interlocuteur. Mais dans l’ensemble, il y a largement de quoi faire un beau reportage.

Séance suivante, on passe aux explications. Delphine Grinberg, du collectif Paris sans voitures et Olivier Razemon, un journaliste indépendant spécialiste des transports, viennent à la Maison de quartier répondre aux questions des enfants.

On a une heure pour les préparer. Florilège : « Pourquoi les voitures polluent beaucoup ? » « Combien y a-t-il de voitures à Paris ? En France ? Dans le monde ? » « Les gens utilisent-ils plus la voiture ou le métro ? » « Les gens prennent-ils plus la voiture pour aller au magasin, en vacances ou au travail ? » « Pourquoi utilisons-nous la voiture très souvent ? », etc.

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Olivier Razemon répond aux questions des enfants. © Marie Astier/Reporterre

Olivier et Delphine jouent le jeu. À leur arrivée, les enfants leurs demandent d’abord comment ils sont venus. « À vélo ! » répondent les deux. La discussion dure une heure trente et il reste encore des questions à la fin… Les enfants se sont montrés bien plus attentifs qu’espéré !

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© Marie Astier/Reporterre

Vient enfin la séance de mise en forme : on écoute et sélectionne les sons, on se rappelle les réponses marquantes d’Olivier et Delphine. On assemble tous ces blocs d’information, l’article se dessine peu à peu. Là encore, pendant près de deux heures le groupe maintient son attention. À la fin, la récompense est la séance de sélection des photos.

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© Marie Astier/Reporterre

Certains n’ont participé qu’à une ou deux séances. D’autres sont venus à chaque fois. Un noyau dur a suivi le projet. À la fin, ils sont quatorze à avoir participé à l’élaboration du reportage : Aïcha, Grace, Isra, Sirine, Safa, Cherine, Douga, Adem, Adam, Khadija, Malik, Ilyesse, Ranime, Maya.

Laure, référente socio-éducative du centre social du haut et du petit Pantin, a accueilli et accompagné l’atelier jusqu’à la fin.

Martin Bodrero, de Radio Campus Paris, est venu avec ses micros et ses enregistreurs et a permis à Radio Pantin d’exister.

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Martin Bodrero, de Radio Campus Paris. © Marie Astier/Reporterre

Mathieu Clavel, journaliste et photographe, a suivi notre reportage et prêté avec gentillesse son matériel aux apprentis reporters.


Pour poursuivre la réflexion, une Rencontre de Reporterre vendredi 27 novembre à Pantin

- à partir de 17 h 30, à la Maison de quartier du Haut-Pantin

Au programme :

- Présentation de leur reportage
- Discussion avec leurs invités, Lorelei Limousin (spécialiste des transports au Réseau action climat et Marielle et Pek de la Cyclofficine de Pantin
- La surprise des enfants
- Débat participatif animé par les enfants
- Et pot de l’amitié pour poursuivre la discussion !

- Toutes les informations ici




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Lire aussi : Climat et quartiers populaires

Source : Aïcha, Grace, Isra, Sirine, Safa, Cherine, Douga, Adem, Adam, Khadija, Malik, Ilyesse, Ranime, Maya et Marie Astier pour Reporterre

Photos : Aïcha, Grace, Isra, Sirine, Safa, Cherine, Douga, Adem, Adam, Khadija, Malik, Ilyesse, Ranime, Maya pour le reportage et Mathieu Clavel/Reporterre pour le making of, sauf mentions contraires.
. Chapô : Matthieu Clavel/Reporterre

Atelier réalisé en partenariat avec Radio Campus



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