C’est ennuyeux mais... la ville écolo est sexiste

12 novembre 2015 / Yves Raibaud

La ville, étudiée par le prisme du genre, apparaît comme vecteur d’inégalité entre les hommes et les femmes. Et la ville durable ne réglerait en rien cette injustice, au contraire, selon l’analyse d’Yves Raibaud.

Yves Raibaud est spécialiste de la géographie du genre, chargé de mission Egalité femmes-hommes. Il est chercheur au laboratoire Aménagement, développement, environnement, santé et sociétés (Adess), à Pessac, en Gironde.

Yves Raibaud.

« À quoi ressemblera la ville de demain ? Comment la penser, la construire et la gérer ? » s’interroge le ministère français du Développement durable sur son site Internet. L’épuisement des énergies fossiles, le réchauffement climatique et la pollution apparaissent aujourd’hui comme des menaces aussi importantes pour la ville que les conflits sociaux et l’insécurité. Mais des solutions qui semblent faire consensus (développement des deux-roues, de la marche, des transports en commun, du covoiturage, etc.) sont aussi celles qui creusent les inégalités entre les femmes et les hommes. Par ailleurs, les décideurs (élus, responsables des finances, de l’urbanisme, des transports, des grands travaux), sont en grande majorité des hommes, comme le montrent nos travaux sur la Communauté urbaine de Bordeaux.

En premier lieu, l’analyse d’une enquête [1] montre que les femmes, de tous âges, seraient défavorisées par les « bonnes pratiques » de mobilité dans la ville durable, et notamment l’abandon de la voiture. Les raisons en sont aussi bien la nature des tâches qui leur sont encore majoritairement dévolues (accompagnement des enfants, des personnes âgées, courses) que leur sentiment d’insécurité dans l’espace public (crainte de l’agression dans certains quartiers ou bien la nuit). Les études [2] Adess/CNRS réalisées entre 2010 et 2014 sur la métropole bordelaise montrent ainsi que les femmes sont toujours moins nombreuses à vélo (en particulier la nuit ou lorsqu’il pleut) et qu’elles l’abandonnent à la naissance d’un deuxième enfant.

La voiture, un moyen de protection pour affronter la nuit

Les piétonnes regrettent qu’on éteigne de bonne heure les éclairages de rue pour faire des économies tandis qu’on éclaire et arrose abondamment des stades, considérés comme nécessaires à l’attractivité des métropoles et fréquentés uniquement par des hommes. Le harcèlement dans la rue et les transports en commun apparaît, à Bordeaux comme ailleurs, si peu anecdotique et tellement systématique (100 % de femmes en ont été victimes, selon le rapport 2015 du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes) qu’on s’étonne du tabou qui entoure ce sujet, pourtant central dans la mise en place des mobilités alternatives. Dans ces conditions, la voiture, plus qu’un outil de mobilité, représente un moyen de protection pour affronter la nuit.

L’une de nos enquêtes sociologiques [3] porte en particulier sur une opération de concertation autour des nouvelles mobilités urbaine organisée en 2012. Pendant six mois, cette démarche participative exemplaire a réuni des centaines de citoyens, experts, élus et responsables associatifs. Mais elle n’a mobilisé que 23 % de femmes, représentées par seulement 10 % du temps de parole et par 0 % d’experts. La faiblesse du temps de parole des femmes n’était pas due à des mécanismes d’autocensure : les femmes n’étaient tout simplement pas « prioritaires » aux yeux des présidents de séances ; des mesures quantitatives (temps de parole) et qualitatives (pertinence de l’intervention) le prouvent.

Des pratiques d’hommes jeunes, libres d’obligations familiales et en bonne santé

L’étude montre ainsi comment les préoccupations portées par des voix de femmes (concernant en particulier les enfants, les personnes âgées ou handicapées, la sécurité) sont ignorées ou jugées comme des « cas particuliers » et écartés de ce fait des conclusions et synthèses des séances au profit de sujets qui paraissent plus importants aux yeux des hommes : la ville créative, intelligente, postcarbone, hyperconnectée. L’évocation du réchauffement climatique, de la pollution et de la protection de l’environnement a un effet anxiogène et culpabilisant. De nombreux aspects de la vie quotidienne des femmes sont donc minorés, renvoyés à la vie privée : comment oser dire qu’on a besoin de la voiture pour accompagner les enfants ou qu’on a peur de marcher dans la ville le soir lorsqu’il s’agit de l’avenir de la planète et de l’intérêt général ?

La promesse d’une ville durable tranquille, meilleure pour la santé, récréative, favorisant le vivre-ensemble nécessite que chacun fasse un effort pour s’y adapter. Mais, dans les faits, les nouvelles pratiques qui en découlent ressemblent comme deux gouttes d’eau à des pratiques d’hommes jeunes, libres d’obligations familiales et en bonne santé. Dans une société qui peut de moins en moins affirmer de façon frontale une prétendue infériorité des femmes, les nouveaux équipements et les nouvelles pratiques de la ville durable apparaissent comme des épreuves qui transforment le plus grand nombre de femmes en minorité : celles qui ne sont pas sportives n’ont qu’à faire du sport, celles qui ont peur la nuit doivent faire preuve de courage, celles qui ont trois enfants dans des écoles différentes n’ont qu’à mieux s’organiser, celles qui sont trop âgées (rappelons que 60 % des plus de 65 ans et 74 % des plus de 80 ans sont des femmes) n’ont qu’à rester chez elles. La preuve que ces femmes sont une minorité est apportée par d’autres qui arrivent à concilier ces contraintes : il y a donc les bonnes citoyennes et les mauvaises, en quoi cela serait-il la faute de la ville ?

L’expression d’un écoféminisme critique

La ville durable peut être considérée comme consensuelle si l’on considère l’environnement naturel comme un réel immuable que chacun doit protéger. Mais chaque société ne construit-elle pas ses « états de nature » pour assurer une répartition entre l’humain et le non-humain, le naturel et le social ? En France et dans le monde, de nombreux travaux, dont ceux de notre équipe, ont déjà montré les inégalités d’accès aux villes pour les femmes, quels que soient leur âge, leur situation familiale, leur classe sociale et leur origine. La ville durable de demain ne fera que les accentuer.

La reproduction des inégalités femmes-hommes se réalise en outre sous une apparence démocratique qui reste crédible tant que ne sont pas questionnés les processus de construction de la ville sous l’angle du genre. Pendant ce temps, comme le montrent des études menées par des réseaux européens et internationaux, [4] la gestion quotidienne des économies d’énergie, des déchets, de l’alimentation, de la santé continue d’incomber majoritairement aux femmes. Cela légitime d’autant plus l’expression d’un écoféminisme critique, indispensable dans les discussions actuelles sur les enjeux environnementaux. Faute de quoi les nouvelles pratiques de la ville durable pourraient bien n’être que les nouveaux habits de la domination masculine.




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[1« Durable mais inégalitaire : la ville », Yves Raibaud, Travail, genre et sociétés, n° 33, mars 2015, pp. 29-47.

[4Par exemple : Gender, Diversity and Urban Sustainability, Urban Women (ONU), Dynamic Cities need Women et Generourban.


Lire aussi : Les éco-quartiers ne sont pas vraiment écologiques

Source : Texte reproduit avec l’amabilité du CNRS, qui précise :
« Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS. »

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. Chapô : Sascha Kohlmann/CC BY-SA 2.0 via Flickr.
. Yves Raibaud : © DR
. Bâtiment : Design_Ex/CC BY-NC 2.0 via Flickr.

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