À Lille, l’un des derniers poumons verts au cœur de la bataille des municipales
Une partie de la friche Saint-Sauveur, à Lille, en 2024. - Velvet / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons
Une partie de la friche Saint-Sauveur, à Lille, en 2024. - Velvet / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons
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Municipales — Fief socialiste depuis plus d’un siècle, Lille voit son maire Arnaud Deslandes être concurrencé sur sa gauche. Il s’oppose aux candidats écologiste et insoumis sur l’aménagement d’une friche de 23 hectares au cœur de la ville.
Lille (Nord), reportage
Au pied du beffroi de Lille, le retour du beau temps est le sujet d’actualité n° 1 en ce début du mois de mars — devant les élections municipales. Mais si la capitale des Flandres, fidèle à sa réputation, regorge de terrasses pour profiter du soleil, la ville a peu de grands parcs. Au Bazaar Saint-So, espace de coworking bâti sur le site de l’ancienne gare Saint-Sauveur — fermée en 2003 — un groupe déjeunant sur les palettes en bois acquiesce. « Les choses évoluent, mais c’est vrai qu’on manque d’espaces verts », dit une jeune femme. « Un parc ici, ça serait bien », ajoute son ami.
Sous les yeux du groupe attablé, une plaine de 23 hectares s’étend : la friche industrielle Saint-Sauveur, ancienne propriété de la SNCF. Un espace idéal pour créer un second poumon vert à Lille dans un contexte d’urgence climatique.
Depuis 2016, la mairie socialiste de Lille et la métropole européenne de Lille (MEL) prévoient la construction d’un nouveau quartier : 2 000 logements et 5 000 habitants en plus, 35 000 m² de bureaux, une piscine et un espace vert d’une taille de 3,7 ha nommé parc de la Vallée.
Ce projet d’aménagement est contesté depuis une décennie devant la justice par plusieurs associations locales. La mobilisation a retardé le projet, si bien qu’aujourd’hui, sur la friche, c’est le calme plat : pas de pelleteuses, juste le bruit lointain de la ligne aérienne du métro.
Les élections municipales des 15 et 22 mars prochain seront décisives pour le destin de la friche Saint-Sauveur, et la question de son avenir est l’un des grands enjeux du scrutin. Si la majorité socialiste conserve le beffroi, le projet sera en bonne voie. En revanche, si l’écologiste Stéphane Baly ou l’insoumise Lahouaria Addouche réussit à arracher la mairie, les cartes seront rebattues.
L’hypothèse de voir le PS dépassé sur sa gauche le soir du 22 mars est plausible. Stéphane Baly a été défait in extremis lors des élections municipales de 2020. [1] La France insoumise est arrivée largement en tête à Lille lors des derniers scrutins nationaux — en 2017, 2022 et 2024. [2]
Face au projet actuel, les deux candidats proposent deux alternatives différentes. Pour la liste écologiste, un parc de 11 hectares minimum doit naître à Saint-Sauveur, le reste étant ouvert à la concertation. Les insoumis sont plus catégoriques : 100 % nature, 0 % béton.
Une solution à la crise du logement ?
Pour Arnaud Deslandes, la raison d’être numéro un du projet, c’est le logement. La tension locative sur Lille est très forte ; 25 000 demandes de logement social sont en cours. « À Saint-Sauveur, on fera du logement abordable dont on a vraiment besoin, situé près des lieux d’emplois, en évitant d’artificialiser des sols loin de Lille », estime Arnaud Deslandes.
Une offre de logements plutôt destinée aux classes moyennes et moyennes supérieures. « Cela, je le défends ouvertement, assume le maire. Les agents de la ville, les travailleurs que l’on a applaudis durant le Covid, eux aussi doivent pouvoir se loger. »
Lahouaria Addouche, la candidate insoumise, rejette ce constat : « D’après les collectifs de défense de Saint-Sauveur, 219 logements seraient du PLAI [3]. Ce qui signifie que tous les autres logements seront loués à des tarifs ni dignes, ni abordables. »
« Qu’est-ce qu’on attend pour les réquisitionner ? »
Lahouaria Addouche craint un phénomène de gentrification et l’aggravation des inégalités, et préfère envisager d’autres alternatives : rénovation du bâti existant, réquisition des bureaux et habitations vides — plus de 35 000 logements vacants en 2021. « Qu’est-ce qu’on attend pour les réquisitionner ? » s’agace Lahouaria Addouche.
De son côté, l’écologiste Stéphane Baly défend la construction de logements abordables — dont le nombre serait défini après concertation. « Arnaud Deslandes veut supprimer la mixité sociale », estime-t-il. Il rejoint la candidate insoumise sur la possibilité de trouver du logement ailleurs. « La conversion de bureaux existants en logements, c’est un autre levier, estime Stéphane Baly. Moi je veux moins de bureaux et plus de logements. » Le conseiller municipal exclut toute construction de bureaux à Saint-Sauveur.
Une ville vulnérable à la chaleur
Minérale et densément peuplée, Lille est très vulnérable face au réchauffement climatique : le phénomène d’îlot de chaleur urbain y est l’un des plus forts en France. Selon une enquête de l’Agence de développement et d’urbanisme de Lille réalisée en juillet 2016, la différence de température entre le centre de Lille et la commune de La Madeleine pouvait atteindre 10 °C au même moment.
Le principal poumon vert — la Citadelle — se trouve dans le Vieux-Lille, un quartier aisé, et les quartiers populaires — comme le quartier Moulins, mitoyen de la friche — sont sous-dotés. L’aggravation du changement climatique risque d’empirer la situation dans une ville déjà déficiente en espaces naturels — 17 m²/habitant, un chiffre inférieur aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé qui sont de 25 m²/habitant.
Du côté socialiste, on défend l’aspect écologique du projet Saint-Sauveur. « Il ne s’agit pas d’opposer nature et logement, mais d’équilibrer les deux. Les constructions seront les moins impactantes possible », plaide Arnaud Deslandes. Native de Moulins, Lahouaria Addouche est catégorique : aucun immeuble ne doit voir le jour. « Nous souhaitons faire un parc coconstruit avec les habitants », affirme-t-elle.
Très bétonné, le quartier Moulins a, ces dernières années, vu pousser comme des champignons les immeubles d’un certain standing, en particulier en bordure de la friche Saint-Sauveur. Si le maire de Lille rappelle que dans le quartier, « il y a le Jardin des plantes », un parc de 11 hectares, Lahouaria Addouche ne l’entend pas de cette oreille. « Le Jardin des plantes est peu ombragé, il n’y a pas de point d’eau. » En outre, la suppléante du député insoumis Aurélien Le Coq redoute une explosion de la circulation automobile.
« La nature n’est pas une préoccupation de bobos »
Même constat pour Stéphane Baly, qui estime qu’il y a « besoin d’un second poumon vert à Lille ». « La nature n’est pas une préoccupation de bobos », tonne le conseiller municipal. Désireux de préserver le belvédère de la friche, l’écologiste fustige en outre le projet de piscine défendu par la mairie prévu sur ce même belvédère. « Nous avons une nouvelle piscine [située dans le quartier Moulins et en passe d’ouvrir] qui nous a coûté 13 millions d’euros », peste Stéphane Baly.
En lutte depuis dix ans, les défenseurs de la friche regarderont avec intérêt les résultats du scrutin. « Ce n’est pas la dernière chance pour Saint-Sauveur, parce qu’on ne lâchera jamais, dit Cédric Chopin, coprésident de l’association Parc. En revanche, c’est l’occasion ou jamais. »
Saint-So, le combat d’une décennie
Depuis 2016, aucun bâtiment n’a poussé sur la friche Saint-Sauveur. Une zad y avait été érigée, et les associations de défense de Saint-Sauveur — notamment l’Association pour la suppression des pollutions industrielles et l’association Parc — ont réussi à gagner d’importants combats devant les tribunaux. En 2018 et en 2021, le tribunal administratif a donné raison aux associations requérantes. En juin 2023, le tribunal administratif a toutefois autorisé l’aménagement du site.
Les membres de Parc sont toujours d’attaque. « Notre combat, notre revendication, c’est que les 23 ha du site soient rendus à la nature », insiste Cédric Chopin, coprésident de l’association.
Les militants dénoncent un projet anachronique, potentielle source de spéculation immobilière. Le terrain possédé par la mairie de Lille et la métropole européenne de Lille coche toutes les cases — notamment l’emplacement géographique — pour plaire aux décideurs politiques locaux. Au détriment de l’écologie et des classes populaires, selon l’association. « Le projet Saint-So, c’est un symbole de la métropolisation. La friche, c’est le symbole d’un autre possible », estime Cédric Chopin.
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