À Lille, précaires et habitants se battent pour préserver une immense friche urbaine

Durée de lecture : 8 minutes

3 juin 2020 / Sheerazad Chekaik-Chaila et Hugo Clarence Janody (Reporterre)



La friche Saint-Sauveur, à Lille, cumule vingt-trois hectares de nature en pleine ville. Devenue une Zap, une « zone à protéger », elle est menacée par un projet de nouveau quartier au grand dam des flâneurs urbains comme de ses habitants précaires.

  • Lille, reportage

La brèche fend l’épais mur de briques rouges. Un trou d’un bon mètre de large par lequel vont et viennent toutes sortes de silhouettes. À gauche, un panneau dissuade de pénétrer sur le terrain caché de l’autre côté. « Entrons », a écrit une main, en lettres rondes, sur la droite du mur. Porte d’entrée sur la friche Saint-Sauveur, l’ouverture dispose d’une adresse : 116 ter, rue de Cambrai, dans le centre de Lille.

« Venez, je vous montre », invite un homme suivi d’un ami. Le vaste terrain, propriété de la ville et de la Métropole européenne de Lille (MEL), fait l’objet, depuis 2016, d’un rapport de force avec des collectifs d’habitants, dont le très actif Fête la Friche. Fin 2018, deux associations – Aspi et [Parc|Protection aménagement réappropriation collective du site Saint Sauveur et de son belvédère] – ont obtenu de la justice administrative le gel du projet de nouveau quartier voulu à cet endroit par les collectivités. Devenue « zone à protéger » (Zap), la friche Saint-Sauveur et ses vingt-trois hectares incarnent les enjeux lillois de la préservation de la nature en ville, dans une commune en manque de végétation comme de logements. Depuis quelques mois, des sans-papiers et des sans domicile fixe y organisent leur quotidien. Entre protection des personnes et de la nature, plusieurs causes cohabitent dans cette zone à protéger unique en son genre.

Malik, 27 ans. Il est difficile de se laver sur le campement car il n’y a ni eau courante, ni électricité.

« Camille, est-ce qu’il te reste des vis ? » Au bout d’un chemin de poussière, Diallo, la trentaine, cogne sur ses dernières pointes aussi fort que le soleil de mai lui tape sur la tête. Depuis trois jours, il fabrique sa cabane avec des bouts de bois et de palettes. « Je n’ai pas trop le choix... » Avant, Diallo occupait un squat ironiquement baptisé « cinq étoiles » pour son humidité, son absence de chauffage et de sanitaires décents. L’endroit, situé à deux pas, abritait quelque deux cents hommes exilés, principalement originaires de Guinée et du Mali. Après son évacuation brutale en juin 2019, Diallo s’est retrouvé à la rue.

Un peu plus haut dans le « village », Malik frotte son lumineux visage sous une citerne d’eau. Une odeur de feu s’échappe d’un brasero installé sous sa tente. Le jeune Pakistanais rêve d’obtenir ses papiers pour ouvrir un restaurant en France. Son sourire s’évanouit. Malik fonce vers un tas d’ordures : « Regardez ! » Il extirpe une seringue. « Parfois, ils viennent dans ma tente... »

Émilien et Marisol, un bénévole et une coordinatrice d’Utopia 56, une association d’aide aux plus démunis, saluent Malik. Depuis la création fin janvier du collectif Les Habitants associés, les habitant.es de la friche et leurs soutiens s’organisent pour améliorer les conditions de vie sur le campement. On tire des chaises et on forme un cercle. Pour la première fois, ce 9 mai, une réunion se tient pour discuter des préoccupations et des besoins de chacun et chacune.

Occupants des lieux, associatifs et membres de différents collectifs se réunissent pour la première fois pour discuter depuis le début de l’occupation.

« Il faut parler du problème des toxicos », dit d’emblée Basko, 48 ans. Les « consommateurs », comme les désignent les bénévoles, vivent dans un abri, un peu à l’écart. Incarcéré pendant trois ans, Basko a rejoint la friche pendant le confinement, après une tentative ratée de colocation chez son frère. En prison, l’homme au visage fin et au front tatoué d’une petite croix rêvait de camper. « La consommation existe depuis toujours sur ce terrain-là, lui répond Camille, un professeur de philosophie, mobilisé depuis quatre ans contre le projet de construction de la mairie. Ici, c’est juste que toutes les questions sociales sont exacerbées. »

En face, Laurent, 50 ans, trépigne : « Il faut surtout faire quelque chose pour l’hygiène. Moi, je peux monter une équipe et hop, on ramasse tout ! » Il a passé une trentaine d’années à la rue. Ici, il dit qu’il se sent « libre ». « Des cabines de chiottes de chantier, c’est compliqué à faire venir ? », demande Basko.

Laurent, 50 ans, se prépare à manger devant la cabane qu’il partage avec Youcef, un ami sans-abri. Il se plaint de problèmes de vols sur le campement.

« C’est quoi votre position pour installer des toilettes sèches ? », sonde Marisol, la coordinatrice d’Utopia 56. Des tas de sciures de bois prouvent que l’installation a été tentée… « Au bout de deux jours, c’était ignoble..., réagit Max, 36 ans, en riant. Moi, je respecte mon cul. » Tout le monde à l’air de connaître son passé de zadiste à Notre-Dame-des-Landes et ailleurs. Quand il parle, on l’écoute. Le confinement a privé Max de son travail de régisseur technique. Pas de son sens de l’organisation ni de la débrouille qu’il met volontiers au service de ses voisins de cabanons et de tentes.

« Nous sommes toujours là et c’est un petit miracle »

Un brouhaha monte. « Le ramassage, ce sera le dimanche, c’est acté, relance Laurent, obstiné. Je prends une équipe avec moi et on le fait ! » Kamel, un grand bonhomme, crâne brillant, lunettes de soleil et col de polo relevé, invite plusieurs fois de jeunes sans-papiers à débattre. « Il y a autant de friches que d’habitants de la friche, dit-il en les regardant. Il y a une frontière entre ceux qui sont ici et qui n’ont pas d’autres choix et les autres. »

Matériel de shoot propre destiné aux consommateurs. Les associations de prévention ne se rendant pas sur la friche, un stock a été laissé en lieu sûr en cas de besoin.

La construction d’un grand poulailler au cœur du campement l’agace beaucoup. Kamel reproche à Camille de vouloir créer « un boboland ». Parfois, il s’emporte : « Chaque décision doit être prise en se demandant dans quelle probabilité ça augmente le risque de démantèlement du site. »

Jusqu’à présent, l’occupation de la friche n’a pas été dérangée par les autorités locales. Dès le début de l’occupation en 2016, les activistes y ont organisé des concerts ; terminé quelques marches pour le climat ; et même érigé plusieurs sculptures géantes en cagette, dont un doigt d’honneur pointé vers le beffroi de la mairie de Lille. « Chaque jour amenait son lot de catastrophes à venir, dit Camille. Moi, je vois les choses à l’inverse : nous sommes toujours là et c’est un petit miracle. Il y a plusieurs types d’acteurs et d’actrices sur la friche. Si on touche à un fil, toute la toile vibre. »

Basko, 48 ans, joue dans sa tente avec Pépé, un petit chien qu’il a recueilli.

On quitte la terre ocre de la friche pour l’herbe grasse du parc du Belvédère. Depuis novembre, un pont en bois relie le village à la partie la plus végétalisée du site. Léna, 32 ans, prend le soleil avec Cyril, son compagnon, et Mylène, une amie : « C’est l’occasion de laisser les enfants courir partout... » Ils viennent pour la première fois. « J’espère qu’ils ne vont pas construire, enchaîne Mylène, 34 ans. Une vue aussi dégagée, ce n’est pas dans toutes les villes que tu vois ça. » La fermeture des parcs lillois, à cause de la crise sanitaire, semble rendre la nature sauvage du Belvédère encore plus délicieuse.

La fin des mises à l’abri liées à la pandémie pourrait attirer de nouvelles personnes

En contrebas, Christophe, 33 ans, fait de grandes rotations de hanche dans le vide. « On a tendance à nous faire croire que c’est mal fréquenté. Si c’était le cas, je n’y viendrais pas avec ma fille de trois ans. » Le sportif s’entraîne là depuis janvier. Il travaille et vit tout près.

« On se baladait, on cherchait un coin d’herbe et on a trouvé », glisse Adèle, 16 ans, allongée au soleil avec son amie Zelda. Un peu plus haut, Ndoho enfonce sa pelle et regarde une rame de métro traverser le ciel : « C’est une belle idée du futur de le voir passer et d’être en même temps dans la nature. On a envie de se battre pour que ça continue d’exister. »

Il y a deux ans, Florence et d’autres activistes ont planté 250 arbustes. Tous n’ont pas survécu mais le petit verger de poiriers à belle allure, au milieu des arbres de plusieurs mètres de haut. « Avec le confinement, j’ai rencontré plein de gens du quartier que je ne connaissais pas, apprécie la quinquagénaire, connue des habitués pour ses jardins potagers. Les gens qui ont découvert le parc vont revenir ! »

Christophe, 33 ans, vient régulièrement faire du sport sur la friche.

Un voisin fait courir ses deux chiens après une balle de tennis bien amochée. Des amis partagent un apéritif. Christophe a récupéré deux amis pour une nouvelle séance de sport à plusieurs. Allongées sur un bout de talus, Chloé, 21 ans, et Albane, 24 ans, savourent en musique le spectacle d’un coucher du soleil avec vue sur le beffroi lillois.

L’insouciance qui flotte au milieu des herbes hautes contraste avec l’urgence d’améliorer son abri de l’autre côté de la friche. « Depuis le confinement, il y a de plus en plus de monde, non ? », interroge Florence, qui traverse quelques fois le pont pour troquer des graines avec Max.

La fin des mises à l’abri liées à la pandémie pourrait attirer de nouvelles personnes, pressentent les habitants de la friche et les associations, amenés à penser ensemble le défi de la cohabitation qui se dessine entre les personnes, les causes et la nature. Camille affiche son optimisme : « L’altérité de la nature nous permet de respecter la nôtre. »





Source : Sheerazad Chekaik-Chaila pour Reporterre

Photos : Hugo Clarence Janody/Reporterre

. chapô : Florence appartient a l’un des collectifs qui s’opposent au projet d’aménagement des lieux voulu par la mairie et la métropole. Elle est venue presque tous les jours s’occuper de son petit jardin potager pendant le confinement.

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