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ReportageMunicipales 2026

« On ne veut plus de nous ici » : à Toulouse, les habitants du Mirail luttent pour sauver leurs logements

Karine, une des dernières habitantes du bâtiment Messager à la Reynerie a été expulsée la veille de la trêve hivernale à l'automne 2025 après y avoir vécu plus de trente ans de sa vie.

Municipales — Dans le quartier populaire du Mirail, à Toulouse, un vaste plan d’aménagement prévoit la destruction de plus de 1 500 logements sociaux. Un désastre social et écologique dénoncé par les habitants et des collectifs.

Toulouse (Haute-Garonne), reportage

« Ces bâtiments ont résisté à l’explosion d’AZF, mais pas à la gentrification. » Karine fixe le 5e étage de l’immeuble André Messager, où elle a vécu plus de trente ans avec sa famille. Désormais surveillé par un vigile, l’édifice situé à la Reynerie — l’un des trois quartiers du Mirail à Toulouse — a été vidé de ses habitants et doit être démoli dans les mois qui viennent. « On efface tous nos souvenirs, c’est très douloureux, dit l’ex-occupante, émue à chaque fois qu’elle repasse devant. Mes enfants sont nés ici. C’est toute cette mémoire qu’ils balayent en détruisant nos logements. »

Depuis plus de vingt ans, la mairie toulousaine entreprend un vaste plan de réaménagement urbain pour « poursuivre l’objectif de mixité sociale » au Mirail, selon les mots du maire divers droite Jean-Luc Moudenc. En 2019, elle signe une convention avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru), qui prévoit notamment la destruction de près de 1 500 appartements dans cette zone.

Les quartiers de la Reynerie et de Bellefontaine au Mirail, à Toulouse, sont sujets à un programme de démolition pour transformation urbaine. © Antoine Berlioz / Reporterre

« Les logements qu’on démolit sont à 90 % des logements sociaux. Ceux que l’on reconstruit en contiendront environ un tiers », explique Jean-Luc Moudenc. L’objectif est clair pour la mairie : attirer un nouveau public au Mirail, et déloger les populations précaires et racisées qui font vivre ce quartier depuis des générations.

Un enjeu au cœur des élections municipales

De nombreux collectifs, comme le Comité populaire d’entraide et de solidarité du Mirail (CPES) s’opposent à ce programme et aux démolitions des bâtiments au Mirail. Une opération qui ne convainc pas non plus certains candidats aux élections municipales qui auront lieu en mars.

Samedi 7 février, une grande rencontre organisée par les organisations opposées au projet se tenait au cœur du quartier, afin de débattre avec les candidats à la mairie. Dans une salle bondée, où certaines personnes ont dû rester debout, seuls les candidats de gauche ont répondu à l’appel. Maxime Le Texier, colistier sur la liste « La Gauche unie pour Toulouse » soutenue par les socialistes et les écologistes, était présent, tout comme que le député François Piquemal, en tête de la liste « Demain Toulouse » pour La France insoumise.

« Quand il y a les élections, on voit tous les politiques défiler, mais au quotidien, vous êtes où ?

 

Les deux listes principales à gauche ont très vite affiché leur volonté de reprendre la consultation citoyenne sur ce dossier. « Dès le lendemain de l’élection, nous demanderons une concertation avec tous les habitants, immeuble par immeuble », a notamment assuré Maxime Le Texier.

Des propos bien accueillis dans la salle, même si le sentiment d’abandon dans ce quartier prioritaire de la ville reste bien ancré. Lors de la dernière élection présidentielle, le taux d’abstention dans certains bureaux de vote du Mirail a atteint 60 %. « Quand il y a les élections, on voit tous les politiques défiler, mais au quotidien, pour nos ascenseurs en panne depuis des années, pour les jeunes du quartier, les personnes âgées, vous êtes où ? » questionne une habitante du Mirail.

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François Piquemal, député insoumis, a fait des quartiers populaires, l’un des axes prioritaires de sa campagne. Au micro, il assure que « ce projet est une ineptie humaine, sociale et écologique ». « Démolir un immeuble, c’est aussi démolir les liens sociaux existants dans le quartier. Nous nous opposerons à toutes les démolitions au Mirail et ailleurs », déclare-t-il devant une centaine de personnes. « Plus de 1 400 logements sociaux vont être rasés alors que 43 000 familles attendent toujours un logement social dans la métropole », souligne cet ancien porte-parole de l’association Droit au logement (DAL) de Haute-Garonne.

La droite et l’extrême droite en faveur de la démolition

Contacté par téléphone, l’actuel maire et candidat à sa réélection Jean-Luc Moudenc affirme à Reporterre que « ces démolitions permettront de rééquilibrer le Mirail. Le quartier concentre trop de pauvreté à l’heure actuelle, ce qui accroît également l’insécurité pour les habitants. »

Le maire, sous le coup d’une enquête pour détournement de fonds publics et financement illégal de sa campagne électorale en 2020, assume ce plan de renouvellement et assure que la ville de Toulouse est pleinement engagée pour la construction de logements sociaux. « On est à 23 % de logements sociaux actuellement à Toulouse, et nous souhaitons atteindre 35 %. »

L’Atelier B, sur la dalle de la Reynerie au Mirail, était un lieu socioculturel en activité. Il a été détruit récemment. (Archive 5 avril 2025) © Antoine Berlioz / Reporterre

Pour Jean-Luc Moudenc, les oppositions à cette vaste opération dans le quartier sont l’œuvre de ses opposants politiques. « Une petite minorité des habitants est instrumentalisée et excitée par La France insoumise. La majorité des habitants du Mirail sont pour ces démolitions. »

Candidat d’extrême droite à la mairie de Toulouse, Julien Leonardelli est sur la même ligne que l’actuel édile. « Nous sommes en faveur de la démolition de ces immeubles puis de l’élaboration, en concertation avec les associations de quartier, d’un projet d’aménagement qui comprendra des logements ainsi que d’autres locaux », assure Nicolas Bonleux, colistier de Julien Leonardelli, qui soutenait les maraudes racistes d’un groupe identitaire dans les rues de Toulouse en 2018.

« Racisme décomplexé »

Depuis plusieurs mois, des collectifs tentent de compenser le manque d’information des habitants du quartier sur les démolitions en cours. Dans le bâtiment « Poulenc », l’un des « tripodes » construit dans les années 1960-1970 par l’architecte Georges Candilis dans le quartier, Iness Tkhayyare, architecte, et Irma, une militante du Comité populaire d’entraide et de solidarité du Mirail, arpentent les longues coursives de l’immeuble.

Il est voué à la démolition, mais une vingtaine de familles y habitent toujours, en attente d’un relogement convenable. « Le problème, c’est que les habitants ne sont pas intégrés au processus de décision », dénonce Iness Tkhayyare, qui réalise un doctorat en architecture sur le quartier. « Les solutions de relogement proposées ne sont vraiment pas adaptées. Ils ne nous écoutent pas », dénonce Mohamed, qui vit à Poulenc depuis 2009, en ouvrant sa porte. « Parfois, je me dis que c’est parce que je m’appelle Mohamed », soupire le père de trois enfants, qui devront être scolarisés dans d’autres établissements s’ils sont contraints de quitter le quartier.

Des habitants manifestent devant le bâtiment Messager à la Reynerie pour protester contre sa démolition future. © Antoine Berlioz / Reporterre

À quelques centaines de mètres à l’ouest de ces bâtiments, le grand lac de la Reynerie, son parc et son château, font la vie du quartier. « C’est notre grand malheur », ironise Karine, ancienne habitante de l’immeuble Messager. « On est reliés au centre-ville en quinze minutes en métro, on vit dans des bâtiments bien conçus et robustes, on a accès à de grands espaces verts », énumère-t-elle.

« Ce quartier est une aubaine pour la spéculation immobilière. On nous parle de mixité sociale, mais, en réalité, on ne veut plus de nous ici. On veut expulser les populations précaires et issues de l’immigration pour attirer des classes sociales plus aisées. C’est de la gentrification et c’est totalement assumé par la mairie », dénonce l’infirmière.

En 2021, après une manifestation devant le Capitole, elle est reçue, avec une délégation d’habitants du Mirail, par Gaëtan Cognard, maire de quartier et conseiller métropolitain. « Il nous a dit mot pour mot que le but de cette opération, c’est de changer les têtes du quartier. C’est un racisme décomplexé », affirme-t-elle. Contacté, l’élu toulousain chargé de la politique de la ville n’a pas donné suite à nos sollicitations, mais il a toujours nié dans la presse avoir tenu ces propos. « J’ai envie qu’à l’avenir la Reynerie soit “the place to be” et que tous les Toulousains y viennent », déclarait-il encore en 2022 au média Actu Toulouse.

Des problématiques rencontrées sur tout le territoire

Pour que le Mirail devienne « the place to be », la mairie a également fait le ménage du côté des commerces de la place Abbal, l’un des lieux centraux du quartier. Le plan de renouvellement prévoit d’y implanter un nouveau centre commercial et une « Cité de la danse », un projet à 22 millions d’euros censé « changer le quartier », selon les mots du maire du quartier.

Iness Tkhayyare est architecte et doctorante en architecture. Elle se bat contre le gâchis écologique et surtout le délitement social profond que les démolitions causent au Mirail. © Antoine Berlioz / Reporterre

Un projet « sans concertation avec les habitants et les commerçants locaux », commente Karine, qui habite le quartier depuis plus de trente ans. « Ce phénomène ne touche pas seulement Toulouse, poursuit Lou, du Comité populaire d’entraide et de solidarité du Mirail. Ces opérations de renouvellement urbain détruisent des quartiers populaires partout en France. » Présent dans d’autres villes, le CPES est également en lutte dans le quartier de Cleunay à Rennes, contre un projet de renouvellement urbain et des relogements inadaptés.

« Le Nouveau programme national de renouvellement urbain (NPNRU) porté par l’Anru concerne tout le territoire », assure Iness Tkhayyare, qui étudie également des quartiers en banlieue parisienne comme Bagnolet ou Montreuil pour son doctorat d’architecture, « ce sont les mêmes problématiques qui sont rencontrées, avec une très faible concertation de la population, des démolitions d’immeubles et la gentrification des quartiers », soutient-elle. Dans le quartier des Malassis à Bagnolet, le plan conclu en 2023 prévoit notamment la démolition de 127 logements sociaux.

Une « ineptie » écologique

Face à ce manque de concertation, deux architectes ont initié des ateliers populaires d’urbanisme au Mirail entre février et mai 2025 pour proposer un contre-projet en concertation avec les habitants. « On a créé une maquette avec, en rouge, les bâtiments qui vont être démolis, pour que les gens se rendent compte, commente Pauline Lafargue, architecte diplômée d’État et ingénieure, qui a lancé ce projet avec sa collègue Gloria Neveu. Ce qui est particulier avec le Mirail, c’est également l’intérêt patrimonial du quartier construit par Candilis et étudié dans de nombreuses écoles d’architecture en France et à l’international. »

Une maquette construite par des architectes indique en rouge les bâtiments soumis à destruction sur les quartiers de la Reynerie et de Bellefontaine. Dans le premier quartier, déjà trois bâtiments ont été démolis. © Antoine Berlioz / Reporterre

Pour Pauline Lafargue, « les bâtiments de Candilis seraient en réalité plutôt simples à réhabiliter. Le béton est en très bonne santé et ce sont des immeubles construits dans des matériaux très solides. On aurait une économie de matière considérable. » Un constat partagé par plusieurs architectes toulousains qui ont créé un collectif pour sauver ces bâtiments et qui ont reçu le soutien de Jean-Philippe Vassal, lauréat du prix Pritzker d’architecture en 2021.

Pour ce collectif, « la construction d’un bâtiment, même aux meilleures normes actuelles, représente environ 60 % de son bilan écologique sur l’ensemble de son cycle de vie. Une réhabilitation, même lourde, est toujours nettement plus écologique. »




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