« Nous sommes constamment menacés » : la difficile lutte des activistes écologistes au Pakistan
Almas Kasmani, 23 ans, activiste environnementale issue d’une communauté de pêcheurs, lors d'une opération de replantation de jeunes pousses de mangroves à Karachi. - © Lucien Migné / Reporterre
Almas Kasmani, 23 ans, activiste environnementale issue d’une communauté de pêcheurs, lors d'une opération de replantation de jeunes pousses de mangroves à Karachi. - © Lucien Migné / Reporterre
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À Karachi, ville la plus peuplée du Pakistan, le développement économique nuit à la nature environnante. Des citoyens alertent et agissent à leur échelle, malgré les dangers encourus à cause des élites politico-industrielles.
Karachi (Pakistan), reportage
Un groupe de jeunes descend d’une embarcation en bois et progresse à la file indienne sur une vaste étendue de sable. Chacun porte dans ses bras des plants de mangrove. À leur tête, Almas Kasmani, 23 ans, militante environnementale issue d’une communauté de pêcheurs. Elle et des volontaires sont venus planter des arbres pour freiner l’érosion de l’île de Kaderu, au large de Karachi, mégalopole tentaculaire sur la côte de la mer d’Arabie.
L’île était autrefois recouverte de mangroves, ces plantes semi-aquatiques ici propres au delta de l’Indus. Mais les coupes illégales de bois, le pâturage intensif et le passage d’immenses ferrys venus se ravitailler dans la ville portuaire, par laquelle transitent 95 % des échanges du pays, ont accéléré le recul de ces forêts essentielles.
Selon l’organisme public Sindh Forest Department et des observations satellitaires, environ 200 hectares de forêts de mangroves ont été perdus le long de la côte de Karachi entre 2010 et 2022, alors même que leur surface à l’échelle nationale a triplé depuis 1986 grâce aux efforts de conservation fournis dans le delta de l’Indus.
« Les mangroves absorbent jusqu’à quatre fois plus de CO₂ que d’autres arbres. Elles agissent comme des barrières naturelles contre les tempêtes et l’érosion côtière, et constituent des conservatoires de biodiversité », explique la jeune femme, fondatrice de l’entreprise sociale Salt Water Marina, qui organise ces campagnes de plantation.
Derrière elle, au milieu des mangroves, se découpe au loin la silhouette d’une centrale électrique. La zone est située à proximité immédiate du port Qasim, l’un des deux ports de Karachi, au cœur d’un vaste complexe industriel. Les usines déversent leurs rejets industriels directement dans la mer.
« L’eau contient des produits chimiques agressifs qui endommagent progressivement les racines des mangroves. Et les plastiques et microplastiques bloquent les petits pores des racines nécessaires aux échanges d’oxygène », poursuit-elle. Mais interrogée sur les responsabilités directes des installations portuaires, la militante reste prudente : son travail se limite à planter des arbres et documenter la biodiversité.
Une réserve de mise. Dans la région, on se souvient des deux activistes issus de communautés de pêcheurs retrouvés morts sur une plage en 2011 après avoir déposé une plainte contre des acteurs accusés de déboisement illégal des mangroves et d’occupation de terrains sur la côte. Une noyade accidentelle, a conclu la police. Mais la communauté locale affirme qu’ils ont été kidnappés, ligotés et lestés dans la mer.
De nombreux militants dénoncent les pressions exercées par une puissante élite politico-économique, qui limitent l’espace de contestation. « Parler des arbres ne pose pas problème en soi. Mais on ne peut pas parler de l’accaparement des terres, de la militarisation ou de l’extraction des ressources dans certaines régions », explique Abuzar Madhu, artiste et activiste engagé sur les questions de dégradation écologique.
« On ne peut pas les nommer, sinon on peut disparaître en quelques heures »
« Derrière ces grands projets, il y a des politiciens, la mafia foncière, des propriétaires de cimenteries, les autorités de la DHA [un organisme foncier liée à l’armée pakistanaise]… Mais on ne peut pas les nommer, sinon on peut disparaître en quelques heures », dit-il. Certains militants écologistes sont aujourd’hui emprisonnés.
Mais les initiatives souffrent surtout d’un manque de moyens et de reconnaissance. « Beaucoup de militants travaillent de manière indépendante, mais ils ne sont souvent pas pris au sérieux. Le faible niveau de sensibilisation du public et la mise en œuvre insuffisante des politiques environnementales rendent le travail encore plus difficile », regrette Almas Kasmani.
Faute d’action des autorités, certains tentent malgré tout de porter les projets controversés devant les tribunaux. Au Climate Action Center (CAC), une équipe d’avocats conteste les autorisations environnementales délivrées par l’agence provinciale Sindh Environmental Protection Agency (Sepa). En 2021, le CAC a contesté la construction de la Malir Expressway, une autoroute tracée le long, et par endroits sur le lit même, de la rivière Malir, vitale pour l’agriculture locale.
« Le tribunal a fait traîner l’affaire pendant deux ans, avant d’imposer 32 conditions aux promoteurs, explique Abira Ashfaq, l’une des avocates. Le pouvoir judiciaire pakistanais manque d’autorité et de vision globale pour protéger ces écosystèmes et n’est jamais devenu un véritable contre-pouvoir. »
D’autres, doutant de l’efficacité des recours juridiques, se tournent vers des initiatives locales. L’architecte Tariq Qaiser a ainsi dessiné la première réserve naturelle urbaine, le Mangrove Biodiversity Park, inauguré en septembre 2025. Objectif : sensibiliser et créer un effet d’entraînement.
« Je veux multiplier les petites réserves, puis pousser le gouvernement à la création de deux grandes »
« Je veux multiplier les petites réserves, puis pousser le gouvernement à la création de deux grandes sur les îles de Karachi », explique celui qui documente depuis des années la faune et la flore de la ville. Des poches de nature jugées indispensables alors que l’urbanisation accélérée aggrave les événements climatiques extrêmes.
Mais derrière ce projet dont Tariq Qaiser est l’architecte paysager se trouvent aussi des financements du promoteur TPL, en collaboration avec l’organisme public Sindh Forest Department. Et à quelques mètres seulement, en bordure du site, se trouve le chantier du complexe résidentiel de luxe The Mangrove…
L’initiative des réserves vise aussi à éviter que la zone ne devienne une décharge à ciel ouvert ou occupée par des sans-abris. Car le littoral est prisé des promoteurs. À quelques kilomètres, s’élève le chantier de l’un des projets immobiliers les plus ambitieux de la côte pakistanaise : le HMR Waterfront, une ville privée verticale composée de 18 tours, mêlant logements haut de gamme, hôtel cinq étoiles et bureaux, avec un accès à la plage.
« Nous sommes constamment menacés »
Inspirés par Dubaï, ses appartements de luxe se vendent jusqu’à 50 millions de roupies pakistanaises (plus de 150 000 euros), tandis que près de 60 % des 25 millions d’habitants de Karachi vivent dans des logements informels. Ce montant représente plus de 60 ans de salaire médian pour un Pakistanais, estimé à environ 70 000 roupies par mois (un peu plus de 200 euros).
Contester ces mégaprojets relève du défi. « Nous avons organisé des campagnes et des manifestations. Les journaux en ont parlé. Mais nous sommes constamment menacés. Certains responsables gouvernementaux ou des agents de sécurité travaillant pour des promoteurs nous empêchent même l’accès à certaines zones pour documenter la situation », déplore Zahid Farooq, un urbaniste affilié à l’Urban Resource Centre de Karachi.
Les promoteurs affirment pourtant disposer de toutes les autorisations nécessaires. Mais le problème est structurel, selon Nausheen Anwar, professeure d’urbanisme à l’Institute of Business Administration de Karachi et responsable résilience urbaine à l’International Institute for Environment and Development de Londres : « La Sepa valide tous les projets, car il y a beaucoup de corruption. Depuis vingt ans, le même schéma domine : davantage de béton, plus d’infrastructures et des forêts transformées en projets privés. Le foncier fait partie d’un écosystème de spéculation. »
Et face à ces magnats de l’immobilier, le combat de ces militants écologistes ressemble parfois à celui de David contre Goliath. « À la différence près que David avait un soutien divin », ironise Masood Lohar.
En 2022, cet ancien expert en biodiversité à l’ONU a pris le contrepied de l’urbanisation galopante et reconstitué un lagon sur 90 hectares de terrain vague sur ses propres fonds : la Clifton Urban Forest, à deux pas du cœur battant de la ville et du port de Karachi. « Mon slogan renverse la logique habituelle : au lieu d’“une ville dans la forêt”, je défends “la forêt dans la ville” », expose-t-il depuis l’abri qu’il s’est construit au milieu des arbres.
Malgré les intimidations — coupures d’électricité, incendies déclenchés sur le site — il refuse d’abandonner. « Vous ne pouvez pas respirer un air sain. Vous ne pouvez pas profiter de votre plage. Vous n’êtes pas certain qu’un séisme de magnitude 6,5 n’anéantira pas la moitié de la ville. Tant qu’il restera une chance de restaurer cette ville, je continuerai. »
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