Après la mort d’un motard, la cohabitation entre ours et touristes fait débat en Roumanie
Des ours attendent sur le bord de la route Transfăgărășan, dans le centre de la Roumanie, pendant que des automobilistes les prennent en photo. - © Timothé Coulmain
Des ours attendent sur le bord de la route Transfăgărășan, dans le centre de la Roumanie, pendant que des automobilistes les prennent en photo. - © Timothé Coulmain
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Le 2 juillet, un motard italien a été tué par une ourse sur une route touristique de Roumanie. Un drame annoncé, selon des associations qui accusent les autorités d’envenimer la situation pour augmenter les quotas de chasse.
Lac Bâlea (Roumanie), reportage
« Le problème, ce n’est pas les ours, ce sont les humains », soupire Sorinq, vendeuse de souvenirs au lac Bâlea, point culminant de la Transfăgărășan, route mythique des Carpates, dans le centre de la Roumanie. Comme le reste des habitants de la région, elle a été choquée par le drame du 2 juillet, quand un motard italien a croisé une imposante ourse et ses trois oursons, a mis pied à terre et a commencé une séance de selfies.
L’animal a attaqué ce quadragénaire et l’a traîné dans un ravin profond de 60 mètres, pour une chute à laquelle il n’a pas survécu. « On ne donne pas à manger à un ours comme on donne à manger à un chat », dit Sorinq.
Des ours réduits à mendier
La mort de ce touriste a relancé le débat sur la cohabitation entre ours et humains le long de la Transfăgărășan, devenue célèbre depuis une quinzaine d’années, quand elle a fait l’objet de reportages à l’international et a été qualifiée de « meilleure route du monde » par l’émission « Top Gear », diffusée par la BBC. Depuis, chacun y va de son image d’ours, facile à faire, parfois même prise en train de les nourrir. Résultat : les animaux, attirés par la nourriture, sont devenus un triste spectacle au bord de la route, qui coupe en deux une zone d’habitat tendant à se réduire.
Ils en viennent même à mendier, bien que leur attitude habituelle soit solitaire et méfiante à l’égard des humains. « Un ours, ça mange des fruits ou je ne sais quoi dans la forêt, ça n’a rien à faire à attendre le long d’une route », s’énerve Mikhaïl, devant son échoppe de saucissons et de fromages au sommet du versant sud de la route panoramique.
Selon une étude de l’ONG Large Carnivore Initiative for Europe, menée sur la période 2017-2023, il y aurait environ 9 000 ours en Roumanie. En avril, le gouvernement roumain, alors dirigé par le conservateur Ilie Bolojan, a quant à lui fait part d’un nouveau recensement estimant ce nombre entre 10 419 et 12 770, un chiffre contesté par les associations environnementales. « Les ours ne sont pas des lapins », coupe court Cristina Lapis, présidente de l’association Millions of Friends, assurant que la population n’a pas pu augmenter autant en si peu de temps.
« S’il n’y a pas de caméra, ni de gendarmes, les avertissements ne servent à rien »
Romsilva, agence d’administration nationale des forêts, chargée du territoire de la Transfăgărășan, compte 112 individus dans la zone, mais estime que « le nombre optimal déterminé par les spécialistes est de 25 ». L’organisme nous a renvoyé vers le ministère de l’Environnement pour toute question subsidiaire, mais nos sollicitations sont restées sans réponse.
Plus d’un mort par an en moyenne
Quelques panneaux d’affichage avec une pizza barrée devant un ours et ce message en roumain et en anglais : « Ne nourrissez pas les ours sous peine d’amende », préviennent les usagers de la route. « Le simple affichage de panneaux d’avertissement, sans patrouilles régulières, est insuffisant », déplore l’association environnementale WWF Romania. Des amendes existent (entre 100 à 300 euros) mais ne seraient pas suffisamment appliquées. « S’il n’y a pas de caméra, ni de gendarmes, ça ne sert à rien », pointe Cristina Lapis.
Après ce nouvel accident [1], le ministère de l’Environnement roumain a fait savoir dans un communiqué de presse que « des contrôles rigoureux » ont été demandés dans la zone de la Transfăgărășan, « afin de sanctionner tous ceux qui enfreignent la loi pour prendre une photo ou nourrir des animaux sauvages ».
« La législation elle-même doit être revue afin de prévoir des sanctions plus sévères contre le nourrissage des animaux sauvages, insiste WWF Romania. Ce comportement met directement en danger les humains, mais aussi les animaux, qui risquent ensuite d’être abattus » en cas de conflit avec les humains.
L’ours est un animal opportuniste. S’il a compris qu’il pouvait avoir de la nourriture sans trop d’effort, il s’installe. « Mais il ne mange pas et n’attaque pas les humains, sauf s’il y a une situation de surprise ou d’excitation », précise Cristina Lapis. Les dernières images prises par le motard italien le montrent prenant un selfie devant l’ourse, en train de manger avec ses trois oursons.
Laxisme des autorités
« La route n’a pas été conçue de manière à interdire aux véhicules de s’arrêter ni d’approcher les ours, souligne Gabriel Paun, fondateur de l’ONG environnementale Agent Green. La faute est donc partagée : en partie celle des touristes, mais aussi celle des autorités, que j’accuse de négligence délibérée. »
Les associations environnementales dénoncent le laxisme des autorités sur cette route, qui concentre les problèmes d’interaction humains-ours dans le pays en raison de son affluence touristique. « L’industrie de la chasse aux trophées a besoin de quotas plus élevés pour tuer des ours et les autorités ont besoin de tragédies pour ouvrir la loi et obtenir des dérogations », continue Gabriel Paun. Notamment visant à « faire sortir l’ours brun de la liste des espèces protégées de l’Union européenne », explique Cristina Lapis.
« Nous avons réussi à sortir le loup de la liste des espèces protégées, la prochaine étape est l’ours », déclarait en mars le conservateur Mircea Fechet, alors ministre de l’Environnement, dans des propos rapportés par le média local B1 TV. En 2024, à la suite de la mort d’une randonneuse de 19 ans dans les Alpes de Transylvanie, elle aussi tuée par un ours, les députés roumains avaient voté une loi autorisant l’abattage de 481 individus, deux fois plus que l’année précédente.
Lire aussi : La protection des loups diminue dans l’Union européenne
« Il est trompeur et dangereux d’attribuer des drames comme celui de la Transfăgărășan uniquement à une prétendue “surpopulation” d’ours, martèle WWF Romania. Tant que nos comportements — et notre non-respect des règles de sécurité — perdurent, les problèmes continueront, que l’on ait trop d’ours ou trop peu. »
Quelles sont les solutions ? « Des patrouilles spécialisées et actives, des infrastructures adaptées (poubelles anti-ours, aires d’arrêt sécurisées) et des campagnes d’éducation environnementale », liste WWF Romania. Pour Gabriel Paun, fondateur d’Agent Green, l’utilisation de balles de caoutchouc, douloureuses mais pas mortelles, dissuaderait les ursidés de rester sur la route : « J’ai vu, dans d’autres pays [comme au Canada], les autorités utiliser ces balles : les ours ne sont jamais revenus, la douleur est trop forte pour réessayer. »
L’ourse qui a attaqué le motard italien a été euthanasiée la semaine suivante, bien que la loi interdise de tuer les femelles qui ont des petits. Celle-ci ayant empêché les secours d’approcher du corps du motard, elle a été déclarée dangereuse par les autorités. Toutefois, l’association Agent Green estime qu’il y avait une autre option : « Elle aurait pu être tranquillisée et relocalisée. » Un seul des trois oursons a été retrouvé et récupéré. Il a été confié au sanctuaire Libearty, dans les Carpates.