« Je craque » : le désarroi des soignants face à l’afflux d’animaux sonnés par la chaleur
En pleine canicule, le 25 juin 2026, le centre de soins de la faune sauvage à Maisons-Alfort est débordé. - © Mathieu Génon / Reporterre
En pleine canicule, le 25 juin 2026, le centre de soins de la faune sauvage à Maisons-Alfort est débordé. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Les fortes chaleurs ont fait exploser l’affluence d’animaux sauvages dans les centres de soins. Ces structures associatives sont en grande souffrance depuis plusieurs années, face à la hausse des besoins et à l’abandon des politiques.
Maisons-Alfort (Val-de-Marne), reportage
Sur le macadam brûlant, une file d’attente s’allonge. Ils sont des dizaines, comme chaque matin depuis trois jours, à venir déposer des animaux en détresse, lovés dans des boîtes en carton dans lesquelles ils ont percé des trous pour laisser passer un filet d’air.
Une heure après l’ouverture, ce 25 juin au matin, le centre de sauvetage des animaux sauvages de Maisons-Alfort, au sud-est de Paris, avait déjà recueilli 49 animaux en détresse. « C’est autant qu’en une journée, en plein hiver », souffle Julie Piazza, l’une des deux vétérinaires de l’association Faune Alfort, qui tient le centre. Elle travaille en renfort de la vétérinaire du service pendant l’été.
Les oiseaux qui nichent sous les toits, premières victimes
Dans les boîtes en carton, beaucoup d’oiseaux, en particulier des martinets, des hirondelles et des goélands, qui nichent sous les toits et sont donc particulièrement exposés aux fortes chaleurs. Ces espèces sont déjà en déclin à cause du manque d’espace pour nicher, dans les bâtiments modernes ou rénovés. « La canicule précoce, cette année, tombe en pleine période de nidification. Les bébés martinets sautent du nid pour survivre à la chaleur », détaille une des huit bénévoles qui s’affairent dans l’espace nurserie.
Elle précise : « Ce sont des oiseaux qui mangent uniquement en l’air, en ouvrant le bec. Au sol, ils ne savent pas attraper la nourriture et ne peuvent pas redécoller tout seul. » Cinq fois par jour, les bénévoles de l’association doivent donc les nourrir à la main, avec une infinie patience. « Leur bec est très fragile, il faut faire très attention », dit-elle en glissant au fond du gosier, un par un, une ration d’une vingtaine de grillons.
Le service accueillait 40 de ces bébés martinets il y a trois jours. Ils sont plus de 100 aujourd’hui.
500 bénévoles et 18 services civiques
À leur arrivée, les animaux sont tous examinés par une vétérinaire, qui procède à un rapide diagnostic. Ceux qui ont une chance de survivre en milieu sauvage reçoivent les soins nécessaires.
Une fois requinqués, entre deux semaines et un mois après leur arrivée en moyenne, ils quittent le centre de sauvetage pour un centre de « réhabilitation » située Mandres-les-Roses, dans le Val-de-Marne, où 550 animaux attendent de se remuscler et de gagner du poids pour être relâchés.
Tous n’ont pas cette chance. Lorsque les symptômes sont trop lourds pour revenir à la vie sauvage, comme une aile brisée chez un bébé, l’association n’a d’autre choix que l’euthanasie. « Les martinets doivent être rétablis pour pouvoir être relâchés avant de partir en migration, fin août », souligne notamment Julie Piazza.
Les deux vétérinaires sont épaulées par une équipe de soigneurs, formés et expérimentés, ainsi que 18 jeunes en service civique et 500 bénévoles, qui reçoivent deux jours de formation. Sans cet engagement, et le soutien de l’école nationale vétérinaire d’Alfort, qui met à disposition les locaux et un vétérinaire à plein temps, le centre Faune Alfort ne pourrait pas répondre aux besoins, qui augmentent chaque année à cause des effets du dérèglement climatique et des activités humaines.
« Depuis deux ans, je craque »
En 2025, Faune Alfort a accueilli 10 500 animaux et l’association observe déjà depuis le début de l’année 2026 une augmentation de 30 % des animaux secourus.
Partout en France, les centres de ce type font face à la même explosion des besoins, avec des moyens souvent bien plus modestes que Faune Alfort. Et une énergie militante qui n’est pas infinie.
Plus à l’est, dans le département de Seine-et-Marne, Étienne Bréhier a fini par couper la ligne téléphonique de son association Chevêche 77 : il recevait un trop grand nombre d’appels. « On fait ce qu’on peut, bénévolement, en plus de notre travail, soupire-t-il, joint par Reporterre au téléphone. Le manque de moyens est un gros problème pour des structures comme les nôtres. Les collectivités ne nous soutiennent pas, ou très peu. Nous ne faisons pas suffisamment parler de nous et la faune n’est pas du tout prise en compte. »
« Nous sommes débordés, ça trouble notre vie personnelle et professionnelle »
Malgré bientôt trente ans d’engagement, la fatigue qu’endure aujourd’hui ce militant associatif nourrit une amertume grandissante : « Depuis deux ans, je craque. Nous sommes débordés, ça trouble notre vie personnelle et professionnelle. Les animaux tombent en quantité monstrueuse et les gens ont de plus en plus souvent des comportements ignobles. Ils exigent une réponse immédiate et, quand ils voient que nous sommes impuissants, ils sont choqués et nous le font savoir. »
Au sein du Réseau des centres de soins de la faune sauvage, les signaux d’alerte se multiplient. « Nous avons beaucoup de remontées de centres de soins qui ferment temporairement ou ne répondent plus au téléphone, parce qu’ils sont saturés, dit Jade Seguin, chargée de mission pour l’association, jointe elle aussi par téléphone. Depuis ce printemps, les centres constatent une augmentation assez nette des demandes de prise en charge, en particulier sur certaines espèces comme le hérisson. »
Faune Alfort a lancé une souscription et espère recueillir 80 000 euros de dons, ce qui lui permettrait de financer environ la moitié de ce que lui coûte une haute saison. Partout en France, les centres de soins pour la faune sauvage ne cessent de renouveler leurs appels aux dons et aux bénévoles.