Pigeons, hérissons, héron... Un refuge pour les animaux sauvages blessés en ville
Yona, bénévole du centre Faune Alfort, s'occupant d'un pigeon. - © Paloma Laudet / Reporterre
Yona, bénévole du centre Faune Alfort, s'occupant d'un pigeon. - © Paloma Laudet / Reporterre
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Le centre d’accueil de la faune sauvage de Maisons-Alfort peine à pouvoir accueillir les quelque 10 000 animaux qui lui sont confiés chaque année. Une situation qui se complique davantage à chaque nouvelle vague de chaleur.
Maisons-Alfort (Val-de-Marne), reportage
Il est 10 heures et trois personnes patientent déjà en attendant l’ouverture du centre d’accueil de la faune sauvage de Maisons-Alfort (Val-de-Marne). Un homme, vêtu d’habits de motard, vient déposer un oisillon retrouvé dans son jardin la veille. « Le chat s’en approchait, j’ai eu le temps de l’attraper avant lui. Vous savez, on peut aimer les chats et les oiseaux en même temps », dit le « découvreur » — c’est le nom que l’association donne aux personnes qui viennent déposer des animaux.
Sarah, 25 ans, en service civique, les accueille et note leurs coordonnées afin d’envoyer des nouvelles des animaux secourus. À côté d’elle, abrités dans des cartons — de bière ou de colis —, les animaux attendent d’être transportés dans les salles de soins, installées au sein de l’école vétérinaire voisine.
S’il faut faire la queue pour déposer ces bêtes blessées en cette grise journée de juillet, ce n’est rien comparé à la foule qui s’est pressée devant le centre lors de la canicule du début de l’été. Le 2 juillet, 191 animaux terrassés par la chaleur ont été déposés pour être soignés dans cet établissement de la proche banlieue parisienne. Dès le matin, une quinzaine de personnes patientaient devant l’entrée, sous un soleil de plomb. « Voir des gens faire autant de queue pour nous apporter des pigeons blessés, cela redonne foi en l’humanité », sourit Élisa Mora, chargée de communication de l’association Faune Alfort.
Pour sauver ces animaux, les équipes n’ont pas chômé. Certaines soigneuses (l’équipe est en majorité féminine) ont veillé jusqu’à 2 heures du matin afin de nourrir les juvéniles. Deux nouvelles personnes ont même dû être recrutées en urgence.
10 000 animaux soignés cette année
Quelques semaines plus tard, le calme est revenu à la faveur d’un rafraîchissement des températures, mais les allées du centre sont bien remplies, comme toujours. Le nombre d’arrivées y a grimpé en flèche, passant d’un petit millier par an dans les années 2010 à près de 10 000 entrées attendues pour 2025.
« Avec le dérèglement climatique, les médias se sont emparés du sujet. Les gens se sont dit : “Je vais peut-être faire un effort pour ramasser un animal qui me paraît en détresse”. Alors que quelques années auparavant, ils ne l’auraient pas fait », analyse Jean-François Courreau, notre guide du jour, fondateur de l’association Faune Alfort et ancien professeur à l’école vétérinaire.
Avant d’entrer, les visiteurs comme les bénévoles doivent enfiler une blouse et des surchaussures, histoire d’éviter d’apporter des germes aux malades. Dès qu’on passe la porte, une puissante odeur animale saisit nos narines. « Ça sent un peu fort quand on n’a pas l’habitude », s’excuse presque Jean-François Courreau. À l’entrée, on trouve les locaux techniques où sont préparés les menus : croquettes, vers de farine, graines variées et... poussins congelés, notamment destinés aux rapaces.
Le centre dispose de quatre salles d’hospitalisation, dont une totalement dédiée aux martinets, qui tombent comme des mouches pendant les fortes chaleurs. Ces oiseaux nichent sous les toits, où ils cuisent à chaque canicule. Pour échapper à la fournaise, les petits sautent du nid avant même de savoir voler et se retrouvent par terre, à la merci des prédateurs.
Les pigeons, victimes de « tous les malheurs possibles »
« C’est une espèce qui ne peut pas s’envoler depuis le sol. Ils sont condamnés s’ils y restent trop longtemps », explique Noémie, l’une des soigneuses, tout en enfilant délicatement un grillon dans le bec d’un jeune martinet, prenant bien garde à ne pas casser ses mandibules, aussi fines que des cheveux. Comme ses congénères, il patiente dans une boîte en plastique, le temps de se remplumer avant d’être relâché.
Dans ces boîtes qui s’alignent sur les étagères du centre, ce sont les pigeons qui sont les plus nombreux : ils représentent quasiment le tiers des individus accueillis. « Ils sont détestés et les gens nous disent qu’il y en a trop. Pourtant, c’est un animal comme un autre », dit Élisa Mora. Dans la salle, l’un d’entre eux s’est échappé de sa caisse et les soignantes tentent de le rattraper, non sans mal.
« Ce sont des oiseaux à qui il arrive tous les malheurs possibles, des chocs de véhicules aux maladies infectieuses. Très peu de centres les prennent en charge. D’ailleurs, on nous fait le procès d’en accueillir trop. Ce qui est bizarre comme accusation pour un centre de soins dédié aux animaux sauvages », s’étonne Jean-François Courreau.
« Il faudrait doubler les budgets pour travailler confortablement »
La façon dont on considère les pigeons lui rappelle les débuts du centre, dans les années 1980 : « Personne ne s’intéressait à la faune sauvage à part moi. On passait pour des rigolos. » Il ne disposait pas de beaucoup de moyens et s’organisait avec des bouts de ficelle, des étudiants bénévoles et beaucoup de bonne volonté. Aujourd’hui, les choses ont bien changé.
L’association dispose d’un budget annuel de 600 000 euros, dont environ 100 000 euros dédiés aux frais de fonctionnement des locaux, pris en charge par l’école vétérinaire. Pour le reste, une moitié provient de dons de particuliers et l’autre de mécènes : des fondations de protection animale, des entreprises, la région Île-de-France et quelques municipalités. Mais si le centre peut fonctionner avec une grande amplitude horaire, c’est surtout grâce à ses nombreux bénévoles, indispensables pour faire face à l’explosion de sa fréquentation.
« Il faudrait doubler les budgets pour travailler confortablement, car il y a une grosse attente du public pour qu’on sauve les animaux. Souvent, les gens demandent des nouvelles et ne comprennent pas pourquoi on euthanasie. Alors que dans certains cas, c’est un acte de bienveillance pour abréger les souffrances », poursuit Jean-François Courreau.
40 % des individus accueillis meurent dans les vingt-quatre heures après leur arrivée. Une fois passé ce délai morbide, ils ont plus de chance de s’en sortir. Comme ce cygne, qui avait avalé un hameçon. Il trône aujourd’hui dans une baignoire en attendant la libération et émet un sifflement désapprobateur quand on tente de s’approcher. « Ils ne comprennent pas qu’on essaie de les soigner. Pour eux, nous sommes une source de stress supplémentaire, car ils restent des animaux sauvages », poursuit Jean-François Courreau.
À 72 ans, le vétérinaire ne semble pas près d’abandonner ses protégés. D’autant que les températures vont bientôt remonter en Île-de-France, mettant à nouveau la faune sauvage en danger.