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ReportageAgriculture

Ces éleveurs refusent que leurs cochons servent l’extrême droite

Éleveuse de porcs blancs de l'ouest, Camille Le Roux refuse que cette race soit vue comme d'extrême droite.

Alors que la race blanc de l’Ouest est instrumentalisée par l’extrême droite, ces éleveurs de cochons brisent le silence pour dénoncer cette récupération. Une parole très minoritaire dans un monde du porc largement dépolitisé.

Cintré (Ille-et-Vilaine), reportage

De longues oreilles rosées leur tombent sur les yeux. L’air nonchalant, une vingtaine de porcelets se dandine dans un pré qui semble presque trop grand pour eux. Une image rare tant l’élevage en plein air devient marginal dans une Bretagne devenue la capitale nationale de la production de cochon.

Son modèle fait figure d’exception, sa prise de parole aussi. Debout au milieu de ses bêtes, l’éleveuse ne cache pas son inquiétude face à un phénomène qu’elle voit s’amplifier et un silence des acteurs de la profession. « On a un problème culturel global. Je refuse d’être assimilée à cela », se désole Camille Le Roux, éleveuse qui fait naître et engraisse une centaine de cochons par an, bien loin de la moyenne du secteur, qui avoisine plutôt les 5 000 bêtes à l’année et en bâtiments.

« Gastronationalisme » : la bataille du terroir

Ce que désigne l’agricultrice, c’est une dynamique qu’elle observe depuis plusieurs années. Du hashtag #jambonbeurre sur les réseaux sociaux à l’organisation de « fêtes du cochon » par un parti politique d’extrême droite à quelques kilomètres de son exploitation, peu à peu, la viande de porc devient l’emblème d’une identité française fantasmée, instrumentalisée par la droite identitaire.

Le phénomène n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans un processus politique théorisé par les chercheurs italiens Anna Claudia Cecconi et Michele Antonio Fino : le gastronationalisme, ou la nourriture locale érigée en étendard identitaire. Il faut bien le dire, le porc coche toutes les cases pour construire un marqueur culturel, excluant certaines religions et ceux qui refusent de manger de la viande en raison d’idéaux politiques et écologiques.

« Il m’a répondu que je nourrissais
les vrais Français »

S’il n’est pas familier avec le terme, Saïmone, employé dans une ferme à quelques kilomètres de celle de Camille Le Roux, en a observé la mise en pratique. « Récemment, j’ai revu un ami d’enfance après des années. Quand je lui ai dit que j’élevais des porcs, il m’a immédiatement répondu que c’était super et que je nourrissais les vrais Français, pas les arabes », témoigne-t-il.

Cette récupération politique, lui aussi la constate et sent qu’elle est amplifiée par les réseaux sociaux et certains médias de grande écoute. « Ce qui est flippant, c’est que la légitimation de cette parole raciste peut entraîner des passages à l’acte », ajoute-t-il. Saïmone ne s’en cache pas, il est peiné de voir l’animal qu’il aime servir une cause raciste et se sent parfois impuissant. « On vit sur notre ferme avec des œillères », admet-il.

Une filière muette

C’est justement pour ouvrir les yeux que lui a choisi de s’exprimer. Au milieu du champ de Camille Le Roux se tient Pierrick Rigal. Celui qui est son compagnon et associé trépigne. Ce paysan, porte-parole de la Confédération paysanne d’Ille-et-Vilaine, veut, plus que jamais, prendre le sujet à bras-le-corps. « Ils sont complètement en décalage avec nos traditions. Ce n’est pas parce qu’on produit la moitié des cochons en Bretagne que c’est plus traditionnel chez nous qu’ailleurs », assène-t-il tout en s’occupant des porcelets qui viennent, tour à tour, lui mordiller les bottes.

Dans son viseur, des soirées sur le thème du cochon, comme celle organisée en septembre par le Parti de la France, classé à l’extrême droite pétainiste. Son annulation par la mairie à la suite d’une prise de position publique de la députée de la circonscription a créé un tollé dans le monde médiatique conservateur et réactionnaire, accusant cette dernière de s’en prendre à l’animal, et donc à la France par association.

« On observe une bourgeoisie totalement hors-sol essayer de s’approprier notre savoir-faire et nos traditions. Dans les villages, des fêtes traditionnelles existent et ce sont des événements profondément inclusifs », dit le paysan.

Pierrick Rigal, agriculteur et porte-parole de la Confédération paysanne d’Ille-et-Vilaine, estime qu’il est urgent que la profession se positionne sur cette question. © Paul Berger / Reporterre

Selon lui, c’est l’ensemble des acteurs de la profession qui doit se saisir de cette question. « Je pense franchement que la filière n’a pas envie d’être assimilée à l’extrême droite », avance Pierrick, sans grande certitude.

Lire aussi : « Virile », anti-écolo, protectionniste… Que défend la Coordination rurale ?

Contactés, ni le syndicat productiviste FNSEA, ni sa branche spécialisée, la Fédération nationale porcine, n’ont souhaité réagir. Seule la Coordination rurale, qui défend une vision identitaire des paysans, a réagi : « Nous refusons catégoriquement que l’alimentation, et en particulier la viande de porc, soit réduite à un symbole politique ou idéologique », répond simplement le syndicat.

Pour Pierrick, il est au contraire nécessaire de se mobiliser. « Cette récupération nous désole. Le plus dur, c’est d’avoir l’impression que l’extrême droite devient le seul défenseur du patrimoine français — ou d’un patrimoine fantasmé, du moins. »

« Je ne veux plus qu’on me dise que mes cochons sont ceux des fascistes d’Angers »

Cette récupération a même pris une forme très concrète. Camille et d’autres éleveurs en ont fait l’amère expérience lorsque leur race de cochon s’est retrouvée associée à l’extrême droite. Car l’agricultrice n’élève pas n’importe quels cochons. Ses bêtes, d’une couleur très rose et aux oreilles tombantes si spécifiques, font partie de l’une des six races locales reconnues de France métropolitaine. Issue d’un croisement entre une souche anglaise et des porcs normands, elle a failli disparaître avec la généralisation du modèle industriel uniformisé avant d’être sauvée par le travail de préservation de quelques paysans passionnés.

Cette race, c’est le porc blanc de l’Ouest, un nom que les réseaux militants de l’ouest de la France connaissent bien. Et pour cause, elle s’est régulièrement retrouvée sous les feux des projecteurs depuis que les frères Cochin, des Angevins très proches du groupuscule d’extrême droite l’Alvarium, dissous en 2021, se sont installés avec des cochons de cette race et en ont fait le nom de leur entreprise : Les Blancs de l’Ouest.

Les porcs blancs de l’Ouest sont reconnaissables à leurs grandes oreilles qui leur tombent sur les yeux. © Paul Berger / Reporterre

« Quand on les a vus arriver, on ne s’est douté de rien, car ils parlaient comme nous, partageaient nos valeurs de plein air et de bien-être animal », se souvient Camille, alors responsable dans le syndicat de race. Les motivations des deux frères à se lancer dans l’élevage de porcs et à choisir la race blanc de l’Ouest, les « dignes héritiers des cochons celtes », comme l’explique leur site internet, ne pourront être développées dans cet article, faute de réponse de leur part aux sollicitations de Reporterre.

Très vite, leur exploitation a gagné en visibilité et leurs accointances politiques se sont exposées au grand jour. Pour beaucoup, le nom « blanc de l’Ouest » est devenu un repoussoir. « Nous, on préserve cette race pour garder une diversité génétique, pas pour une prétendue pureté », précise Camille. Les associés ne gardent en mémoire qu’un seul incident à ce sujet : « Un jour, lors d’un concert, je portais un pull du syndicat de race. On m’a interpellée en me disant que c’était un truc de raciste, mais la situation a été désamorcée rapidement. »

La race blanc de l’Ouest s’est vue affiliée à l’extrême droite après l’installation d’une ferme au nom de cette dernière par d’anciens membres du groupuscule fasciste l’Alvarium. Camille Le Roux refuse que cette race soit vue comme d’extrême droite. © Paul Berger / Reporterre

Cassandre Barbeau, elle, ne peut pas en dire autant. Installée dans la région angevine, l’éleveuse a choisi cette race pour sa rusticité et pour son histoire. Ce basculement d’une race ancienne très confidentielle à un nom rattaché à une exploitation hautement politique l’a frappée de plein fouet.

« Je suis systématiquement obligée de m’expliquer », témoigne, fatiguée, cette agricultrice pour qui la vente directe sur les marchés représente une importante part de son chiffre d’affaires. Des accrochages, des invectives qui l’ont poussée à ne plus mettre en avant la race de ses animaux. « Je ne veux plus qu’on me dise que mes cochons sont ceux des fascistes d’Angers », s’insurge l’adhérente au syndicat de race.

Ce dernier, engagé dans une procédure judiciaire contre l’exploitation concernée pour « appropriation du nom de la race », dont les audiences sont prévues fin janvier 2026, a refusé de s’exprimer davantage.

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