Changement climatique : le Bangladesh a déjà les pieds dans l’eau

13 janvier 2015 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)



D’ici un siècle, un quart du territoire du Bangladesh devrait être sous les eaux. Habitué aux inondations, cyclones et tempêtes, le pays ne peut que constater la multiplication de ces phénomènes. Un reportage saisissant.

- Dacca (Bangladesh), reportage

Sur une petite île au nord du Bangladesh, près de Gaibandha, Anwar étudie ses cours de physique les pieds dans l’eau. Sa famille vit ainsi depuis plusieurs jours, elle a l’habitude. « Ça arrive souvent, quelques semaines, parfois ça peut durer un mois, alors on attend », explique le jeune homme. Nous sommes en pleine mousson, la saison des pluies qui court de juillet à septembre.

Anwar dans sa chambre

La maison a pourtant été sur-élevée pour éviter les inondations, mais ce n’est pas suffisant. L’eau est chaude et pâteuse. Pleine de boue, on s’enfonce en marchant. La rivière monte jusqu’aux genoux dans la cour de la maison, pas de galets ou de roches pour avoir une assise.

En quelques jours, quatre mille hectares, quinze villages et deux mille personnes ont été impactés. Les écoles sont fermées, les cultivateurs ne peuvent pas travailler. La vie s’arrête. Et pourtant, le niveau des trois rivières qui enserrent la région n’a augmenté que de quelques centimètres, mais dans les terres, ça devient trente centimètres. Le pays est plat et bas. Les deux tiers du territoire sont à moins de cinq mètres au-dessus du niveau de la mer.

Le Bangladesh, pays de l’eau

Le pays de l’eau

Une légère variation du niveau de la mer a un fort impact dans les terres. On appelle le Bangladesh « pays de l’eau », car elle ne se contente pas de border le territoire sur son flanc sud avec l’océan Indien. Les glaces de l’Himalaya s’y déversent aussi par le Nord.

Au Centre-Sud, trois grands fleuves forment un delta : le Gange, le Brahmapoutre et le Meghna. Le delta a un fort débit, en particulier pendant la mousson. Il a déjà atteint 180 000 m3/seconde : par comparaison, le débit maximal du Rhône a été atteint en décembre 2013 avec 11 500 m3 par seconde.

Un débit aussi fort se traduit évidemment par des inondations, mais aussi par l’érosion. Des pans de terres sont emportés par le flot. La sédimentation recrée des îlots au milieu des bras de fleuves, la population y installe sa maison de tôle, mais pas de quoi compenser les pertes. Chaque année, 60 000 hectares de terres disparaissent et 50 000 personnes abandonnent leur logement et migrent ailleurs.

Une famille du Bangladesh face aux inondations

Les inondations, les cyclones et les tempêtes sont monnaie courante. En moyenne, un gros cyclone tous les trois ans. Mais depuis une dizaine d’années, ces phénomènes sont plus fréquents et plus intenses. Pas d’assurance pour rembourser les dégâts, ici les habitants perdent bien plus que leur maison.

À chaque fois, ils repartent de zéro. La récolte de riz est perdue, les investissements pour la lancer aussi, les terres inutilisables, la maison à reconstruire. En se déplaçant dans la région, c’est flagrant. On aperçoit des maisons désossées, où il ne reste que le squelette de bois, les plaques de tôle ont été emportées pour re-créer un foyer un peu plus loin.

Une maison abandonnée par ses habitants, après une inondation

« J’ai déménagé huit fois à cause des inondations »

C’est ce qu’a fait Zariul. « En quarante ans, j’ai déménagé huit fois, d’abord tous les dix ans. Mais les trois dernières fois, c’était tous les cinq ans. Toujours à cause des inondations ». Déplacer sa maison signifie recommencer une nouvelle vie. « Se déplacer coûte très cher. Quand il faut partir, je perds mes terres, mes économies. On devient de plus en plus pauvre. On est huit dans la famille, je ne sais pas comment on va survivre. »

Zariul et son petit-fils, Alamin, chez le médecin

Dans le nord du pays, de nombreuses familles connaissent cette situation. Des ONG sont sur le terrain pour les épauler sur plusieurs fronts, comme Friendship (Amitié) qui a mis en place un bateau-hôpital où consultations et opérations sont gratuites. C’est chez le médecin que nous avons rencontré Zariul avec son petit-fils, Alamin. Il a dû faire la queue à terre avant de pouvoir monter à bord, là aussi les pieds dans l’eau.

Sur le bateau, les consultations s’enchaînent et la liste des maladies observées s’allonge. Pour la plupart, elles sont liées à l’eau, polluée et par endroit salée. La population l’utilise pour cuisiner, se laver, boire ; de quoi provoquer maladies de peau, éclampsie chez les femmes enceintes, diarrhées, hypotension artérielle et cancers.

Les patients font la queue pour aller à la consultation gratuite

Avec la montée du niveau de la mer, non seulement l’eau sera encore plus envahissante mais elle sera, et est déjà, salée. La salinité accroît toutes ces maladies, empêche la culture du riz, l’activité qui permet à des milliers de personnes de vivre. Un des enjeux fondamentaux est de réussir à traiter cette eau à grande échelle.

Plusieurs ONG et agences de développement s’y attellent avec des systèmes de traitement des eaux, de désalinisation, mais ils ponctionnent l’eau des nappes phréatiques, moins polluées et donc moins coûteuses à traiter. Ces nappes se vident dangereusement : deux à trois mètres de moins chaque année.

À cela s’ajoute la pédagogie côté population. Difficile de convaincre une famille pauvre d’acheter de l’eau potable pour préserver sa santé sur le long terme, alors que l’eau non-traitée est à portée de main. Les dégâts de l’eau salée ne sont pas immédiats.

Anticiper le réchauffement climatique

Des centaines de programmes sont mis en place dans le pays : formation des habitants pour réagir en cas de cyclones, constructions de refuges, consolidation des logements. L’État aurait investi ces trente dernières années dix milliards de dollars pour anticiper le réchauffement climatique avec la construction de digues et de polders.

Les enjeux à venir sont énormes. Avec une population de 160 millions de personnes, qui s’accroît de 6 % par an, 78 millions d’habitants devraient migrer d’ici 2020. Mais pour aller où ? Dacca, la capitale ? La ville est déjà saturée avec ses presque vingt millions d’habitants. Autre option, l’émigration clandestine vers l’Inde et le Myanmar. La corruption risque de monter en flèche, mais aussi la délinquance, les vols et le rackets.

Ainun Nishat, spécialiste du réchauffement climatique, explique les risques de submersion au sud du pays

Ainun Nishat est chercheur, spécialiste du changement climatique à l’université Brac de Dacca, la capitale. Cette université privée est sous l’égide de la plus importante ONG au monde : Brac. « Les abris anti-cycloniques sauvent des vies, mais ça ne suffit pas. Pour faire face au réchauffement climatique, dont l’Occident est responsable, il faut se préoccuper des inondations, des tempêtes, de l’érosion, de l’eau potable, des migrations, de l’agriculture. Pour cela, il nous faut de l’argent et de la technologie. »

L’ambition de la COP21

Le réchauffement climatique va coûter entre 2 et 10 % du PIB du pays, selon les scénarios, d’ici 2100. Pour faire face, le Bangladesh devra investir entre 41 et 73 milliards de dollars. C’est ce qu’explique un rapport de la banque asiatique de développement, publié en juin dernier.

En 2010, un fonds vert a été créé à la suite des négociations pour le climat de Cancun. L’ensemble de la communauté internationale devait verser dans la cagnotte 100 milliards par an pour financer les infrastructures nécessaires aux pays les plus vulnérables. Aujourd’hui, 34 milliards ont été récoltés mais rien n’a été distribué.

Le Bangladesh ne peut pas attendre, le gouvernement a donc créé une enveloppe spécifique : 100 millions de dollars par an, de sa poche. La Banque mondiale gère de son côté un fonds doté de 180 millions de dollars par an, alimenté par des États comme le Royaume-Uni, la France, la Suède ou le Canada. « Le Bangladesh, qui est un pays pauvre, donne plus d’argent que les pays riches », appuie Ainun Nishat.

Il fera partie de la délégation qui se rendra à la COP 21, les négociations internationales sur le climat, à Paris en 2015. Il espère qu’un accord global sera trouvé sur les niveaux d’émission de gaz à effet de serre, le financement des programmes d’adaptation au changement climatique, mais aussi que l’Inde et la Chine seront parties prenantes. Comme il dit : « Je croise les doigts pour que ça marche. »




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Lire aussi : Au Bangladesh, « Nous nous adapterons au réchauffement climatique, au prix de notre humanité »

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : © Arnaud Gastaut

Carte du Bangladesh : Canal Monde.

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