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Chères abeilles, la ruche horizontale est faite pour vous !

Durée de lecture : 9 minutes

17 septembre 2016 / Jonas Lum (Reporterre)

Depuis six ans, Pierre se passionne pour un modèle de ruche peu onéreux à construire soi-même. Prosélyte, il essaime ses conseils pour aider à sa diffusion. Un moyen de lutter contre la disparition des abeilles et l’importation de miel de mauvaise qualité.

- Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), reportage

« C’est bien mignon ton truc, mais est-ce que ça marche au moins ? » Cette phrase, Pierre l’a entendue à plus d’une occasion. Presque chaque fois qu’il présente son modèle de ruche horizontale en palettes. Il faut dire que cette grosse caisse, aux allures de sarcophage sur pattes et construite avec du bois de récupération, ne ressemble en rien à celles que l’on a l’habitude de voir. Et c’est justement pour cela que Pierre s’y est intéressé.

Lorsqu’il a envisagé de mettre une ruche au fond de son jardin, il est d’abord tombé sur les modèles Dadant (les plus répandues) et Warré, mais n’y a pas trouvé son compte. « J’ai fait des recherches en anglais et j’ai assez vite découvert la “top bar hive”, ou ruche horizontale. » Contrairement aux ruches classiques, celle-ci ne nécessite pas de cadre ni de cire gaufrée. Les abeilles construisent elles-mêmes leurs rayons, comme elles le feraient dans la nature. Elles n’ont pas non plus de taille standard, même si la plupart font un bon mètre de long. Elles sont également équipées d’une vitre latérale, qui permet d’observer la colonie sans la déranger. La conduite de la ruche est réputée facile et, pour la récolte, pas besoin d’outillage : exit, donc, le coûteux matériel d’extraction. C’est pour ces raisons qu’une université canadienne a développé un modèle de ruche horizontale pour les agriculteurs kényans désargentés dans les années 1970, en s’inspirant des ruches horizontales grecques, vieilles d’au moins 2000 ans. Ce qui vaut aujourd’hui à la ruche horizontale le surnom de ruche kényane.

Un habitat proche de celui qu’ont les abeilles à l’état sauvage

Pierre prévient d’emblée : « Si vous voulez faire de la production, ce n’est pas ça qu’il vous faut. Vous récolterez quelques kilos par an, et encore, pas la première année. » Mais ce n’est pas ce qui l’intéressait. Il voulait avant tout aider les abeilles, dont la population se réduit de manière inquiétante, en leur offrant un habitat proche de celui qu’elles ont à l’état sauvage. « Je préconise la ruche horizontale pour une apiculture familiale, de loisir », explique-t-il. Et il a choisi de la construire en palettes pour encourager la récupération. Avant qu’on l’interroge, il précise que les palettes, considérées comme des emballages par la réglementation, ne sont pas traitées chimiquement, mais seulement chauffées.

Le mode d’emploi de la construction de la ruche horizontale réalisé par Pierre.

À partir des infos trouvées sur Internet, Pierre construit sa première ruche horizontale il y a six ans. Conquis, il poursuit ses recherches et crée un site Internet afin d’en partager les fruits, persuadé que d’autres, comme lui, seront attirés par cette forme d’apiculture alternative. Il a eu raison. Depuis, Pierre passe une bonne partie de ses week-ends et de ses vacances en déplacement pour animer des ateliers autour de sa passion.

En cette matinée de juillet, c’est à Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), dans un jardin collectivisé, que Pierre a rendez-vous pour un atelier avec des apiculteurs en herbe. Les outils déballés, Pierre, en guise d’introduction, raconte la vie des abeilles dans la nature et du fonctionnement d’un essaim. Puis, le petit groupe passe à la pratique. Pierre explique les manœuvres à effectuer en détaillant les différentes étapes. Thomas s’installe à l’établi et saisit la scie circulaire. Anne et Annie prennent en charge la scie sauteuse. Simon, la perceuse. Et Pierre coordonne l’ensemble. Dès que les outils se taisent, il en profite pour glisser une anecdote. Il explique, par exemple, pourquoi les côtés de la ruche sont inclinés à 120 °. « Ce chiffre n’a pas été choisi au hasard. Avec un angle de 110 ° ou de 130 °, les rayons accrochent aux parois, mais pas à 120 °. Personne ne sait pourquoi », raconte-t-il, avec un grand sourire. « Je parle, je parle, mais je ne sais plus où je suis rendu », s’amuse-t-il avant de se replonger dans le plan.

Pierre, à gauche, et le groupe d’apprentis apiculteurs de Saint-Brieuc.

Vers 13 h, les deux pignons de la ruche et une partie du toit sont prêts, ainsi que la salade composée de légumes du jardin. Il est temps de faire une pause. Tout au long du repas, Pierre nous régale d’informations sur la manière dont les apiculteurs conventionnels conduisent leur exploitation, mais aussi sur le vol nuptial de la reine, l’impact de l’air sur l’apiculture urbaine ou encore les propriétés de la colle utilisée pour la ruche. 

Conteur autant que bricoleur

Mais c’est la disparition des abeilles qui occupe le plus clair des discussions. « L’Inra d’Avignon a fait une étude pendant quatre ans qui conclut qu’il y a plus d’abeilles en périurbain qu’à la campagne. » En effet, ces zones sont moins touchées que les zones rurales par les pesticides et autres intrants chimiques de l’agriculture productiviste. Par ailleurs, jardins et ronds-points offrent un garde-manger diversifié pour les abeilles tout au long de l’année. Les zones périurbaines (composées de 50 % de construit et 50 % d’espaces verts) sont donc des repères parfaits pour installer des ruches horizontales.

Certes, mettre une ruche au fond de chaque jardin, comme le souhaiterait Pierre, ne suffira pas à faire changer les pratiques des industriels de l’agriculture, mais offrira aux abeilles de meilleures chances de survie. Et contribuera à régler une autre aberration : « La France importe 50 % de son miel, déclare Pierre. Il faudrait un million de ruches pour pourvoir à notre consommation, ou deux millions de ruches horizontales, car elles sont environ deux fois moins productives que les ruches classiques ! » Nous sommes encore loin du compte. Surtout que « la ruche en palette, c’est du boulot et il faut être un peu bricoleur », concède-t-il. Il a donc conçu un autre modèle, un peu plus cher, mais plus facile à réaliser, baptisé Brico Costo, que « tu peux monter avec une scie à main et un tournevis ».

Conteur autant que bricoleur, Pierre aspire à passer moins de temps à construire les ruches et plus à raconter comment fonctionnent les abeilles et les colonies, notamment la manière dont elles se comportent à l’état sauvage. Et il en connaît un rayon sur la façon de vivre de ces pollinisateurs. « Dans la nature, les essaims s’installent dans des cavités d’une capacité intérieure de 50 litres, assez pour pouvoir stocker le miel, mais pas trop afin de ne pas s’épuiser à chauffer en hiver. Les abeilles choisissent souvent des lieux en hauteur, environ 3,50 mètres, pour se protéger des prédateurs. C’est pour ça qu’on les retrouve souvent dans les cheminées ou les toits de maison. Jamais elles ne s’installeront dans un endroit sans eau ni nourriture. Comme les humains, d’ailleurs. » Il assure que la ruche horizontale s’inspire des conditions de vie des abeilles à l’état sauvage tout en permettant une petite récolte. Au cours de la journée, il répète que, « plus on s’éloigne de la nature, plus on risque de faire des conneries. Les abeilles existent depuis 100 millions d’années et elles arrivaient très bien à se débrouiller sans nous. On ne doit pas contraindre l’abeille à nos envies, mais plutôt se contraindre aux façons de vivre des abeilles. »

La taille d’une ruche horizontale n’est pas standardisée, la plupart dépassent le mètre de long.

Après le café, l’équipe se remet au travail. Pendant que la colle finit de sécher, Pierre raconte l’histoire des ruches horizontales, que l’on retrouve par exemple en Slovénie, en Corse et en Crète. Quelqu’un l’interrompt en montrant un petit écart entre deux lattes : 

« Ça ne risque pas de poser problème ?
— Non ! Les abeilles sont très tolérantes avec les bricoleurs du dimanche ! Il faut les imaginer dans un tronc d’arbre. Elles vont couvrir de propolis tout ce qui les dérange. »

« Je ne fais pas ça pour l’argent »

Cela fait maintenant six ans que Pierre se passionne pour ces ruches atypiques et qu’il transmet sa passion. Il a sorti il y a peu un livre, « le seul en français qui parle de la conduite de la ruche horizontale ». Mais avant de l’écrire, il a expérimenté, testé différents matériaux, différentes tailles. Un architecte, en échange d’un coup de main pour construire sa ruche, lui a dessiné les plans détaillés, ce qui a permis à Pierre de « structurer son processus » et de transmettre plus facilement le savoir grâce à son site Internet. « C’est à diffuser sans modération ! » insiste-t-il. Avec enthousiasme, il raconte qu’un Malgache lui a envoyé une photo de la ruche construite grâce à ses plans.

L’intérieur de la ruche. Les côtés sont inclinés de 120 ° précisément.

On trouve aujourd’hui une documentation assez fournie sur la ruche horizontale en français. Depuis peu, on peut même acheter des ruches horizontales sur des sites marchands. Pierre ne s’en plaint pas : « Si eux aussi s’y mettent, c’est bon signe, c’est que les mentalités évoluent et que de plus en plus de gens sont intéressés par l’apiculture de loisir. »

Il est déjà 19 h 30, la ruche est presque terminée. Au printemps prochain, quand les vieilles reines quitteront leurs ruches à la recherche d’un nouvel habitat, celui-ci sera prêt à accueillir une colonie. Avant le départ de Pierre, Anne lui propose de lui rembourser l’essence et les matériaux apportés. Pierre sourit, mais refuse fermement : « Je ne fais pas ça pour l’argent. » Il demande néanmoins d’organiser un nouvel atelier, sans lui, pour partager le savoir transmis. Telles les abeilles au printemps, il aimerait que le concept de ruche horizontale essaime et s’invite dans de nouveaux jardins.

Le travail terminé.

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Lire aussi : Au Brésil, des passionnés sauvent les abeilles sans dard et préservent la biodiversité

Source : Jonas Lum pour Reporterre

Photos : © Jonas Lum/Reporterre sauf :
. chapô : © Arnaud Bouissou/Terra



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