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ÉditoSciences

Claude Allègre, un climatosceptique contre le bien commun

Claude Allègre en 2002 lors de l'université d'été du Medef sur le campus d'HEC.

Claude Allègre, géochimiste de renom et ancien ministre, est mort le 4 janvier à 87 ans. Ses prises de position climatosceptiques ont largement influencé le débat en France, freinant l’action contre le réchauffement climatique.

Claude Allègre, ancien ministre de l’Éducation nationale, géochimiste et figure du climatoscepticisme en France, est mort samedi 4 janvier, à l’âge de 87 ans. Plusieurs responsables politiques ont salué sa mémoire, dont le Premier ministre François Bayrou, qui a évoqué un «  esprit original  », un «  homme de combats  », et glorifié la figure romantique du «  seul contre tous  ». Nicolas Sarkozy, soutenu par Claude Allègre lors de la présidentielle de 2012, a salué «  un responsable politique engagé, courageux et réformateur, qui a mis sa créativité et son intelligence remarquable au service de la France et des Français  ». «  Je suis fier d’avoir été son ami  », a-t-il conclu sur son compte X.

Ces hommages, appuyés, occultent pourtant une facette centrale de son héritage  : son engagement dans la diffusion du climatoscepticisme, qui a durablement marqué le débat public en France. Figure de proue de la contestation, Claude Allègre s’est opposé à une communauté scientifique unanime sur la réalité du changement climatique et son origine anthropique. À travers ses prises de position publiques, il a propagé une rhétorique qui a freiné les efforts de sensibilisation et d’action face à l’urgence climatique. Il était non pas « seul contre tous », mais contre l’intérêt de tous.

Des arguments largement réfutés

À partir des années 2000, dans ses écrits et ses déclarations — abondamment relayées dans les médias — il a cherché à discréditer le consensus scientifique sur le réchauffement climatique d’origine humaine, le considérant comme un danger imaginaire inventé par des lobbies et qualifiant le rapport du Giec de «  fausse alerte  ». Son livre L’Imposture climatique (2010), dans lequel il accusait les climatologues de servir un «  système mafieux et totalitaire  », a eu un retentissement majeur  : il a offert une rhétorique et des arguments à ceux qui refusaient de voir l’urgence climatique, donnant ainsi à leur inertie un vernis pseudo-scientifique.

Truffé d’erreurs factuelles et de données manipulées, il a été largement réfuté par les spécialistes du climat. L’Académie des sciences a même été contrainte de publier un rapport officiel qui rejette catégoriquement les thèses de Claude Allègre. Adopté à l’unanimité, ce document conclut que le réchauffement climatique est bien d’origine anthropique. Quelques mois plus tôt, 600 scientifiques menés par Valérie Masson-Delmotte dénonçaient, dans une lettre ouverte adressée à leurs tutelles, les attaques systématiques du géochimiste contre les climatologues et leur éthique. Cela ne l’a pas empêché de persister.

À l’instar d’autres figures controversées, de Didier Raoult à Daniel Husson — qui caracole en tête des ventes de livres à la Fnac, et dont les arguments climatosceptiques trouvent aujourd’hui un public inquiet mais désorienté —, Allègre a exploité l’aura du «  seul génie  » pour saper la crédibilité des consensus scientifiques, au détriment du bien commun.

L’idée du «  seul contre tous  » trouve ses racines dans des figures comme Galilée ou Einstein. Mais cette vision est une déformation romantique de l’histoire des sciences. Si des individus isolés peuvent être à l’origine de percées révolutionnaires, la science progresse collectivement, par validation, réfutation, collaboration et amélioration des idées. À terme, c’est toujours la force du consensus scientifique, bâti sur des preuves solides, qui triomphe.

Marchands de doute

Claude Allègre n’était pas un Galilée moderne, mais un homme qui a activement combattu ce processus collectif. Ses critiques des climatologues n’étaient pas des contributions au débat scientifique. Elles relevaient davantage du spectacle médiatique et de la désinformation, un phénomène que nous observons encore aujourd’hui avec des auteurs comme Daniel Husson, dont le succès éditorial alimente des doutes infondés.

Le «  seul contre tous  » ne se limite pas à fausser la perception de la science  : il a des conséquences concrètes. En attribuant un crédit démesuré à des voix isolées et contestées, on affaiblit la confiance dans les institutions scientifiques et on renforce l’immobilisme face aux urgences collectives. Cette dynamique a profondément marqué la lutte contre le changement climatique en France. Claude Allègre a nourri la défiance et la confusion publique  : en décrivant les climatologues comme des alarmistes et en minimisant les responsabilités humaines, il a contribué à légitimer l’inaction politique.

Aujourd’hui encore, cette défiance persiste. Selon le baromètre de l’Ademe et différentes études, 30 à 40 % des Français seraient climatosceptiques. Un chiffre en constante augmentation. Ce scepticisme persistant est l’un des héritages d’Allègre.

Omission et minimisation

En rendant hommage à cet homme sans évoquer cette part essentielle de son bilan, François Bayrou et une partie de la classe politique font plus qu’un oubli  : ils valorisent, indirectement, une position intellectuelle qui a contribué à fragiliser la réponse collective à l’un des plus grands défis de notre siècle. Cet hommage illustre aussi, en creux, une tendance politique à relativiser les responsabilités. François Bayrou minimise régulièrement ce que la France peut accomplir face à cette crise mondiale, notamment comparé aux émissions de la Chine [1], en oubliant la responsabilité historique de la France : si on additionne les émissions cumulées depuis le XVIIIᵉ siècle, la France fait partie du top 10 des pays les plus émetteurs.

Il ne s’agit pas ici de nier les autres aspects du parcours de Claude Allègre, qui avait reçu plusieurs prix scientifiques prestigieux pour ses contributions à la science géologique, dont la médaille d’or du CNRS en 1994. Mais ces réussites ne sauraient effacer sa responsabilité dans la défiance et l’inaction climatique en France. Ignorer cet aspect, ou pire, considérer son climatoscepticisme comme une preuve d’indépendance d’esprit, est une faute politique et morale.

Dix-huit jours après s’être rendu au conseil municipal de Pau, la ville dont il est maire, à bord d’un jet Dassault Falcon 7X en tournant le dos à une réunion de crise consacrée à Mayotte, tout juste balayée par le cyclone Chido, François Bayrou aurait pu s’abstenir. Dans son communiqué, l’Élysée a, de son côté, fait état des positions climatosceptiques de Claude Allègre.

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