Comment créer une « coalition climat » face aux intérêts fossiles
Terminal terrestre d'importation de GNL dans le port de l'Elbe, à Stade, en Allemagne. - © Sina Schuldt / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP
Terminal terrestre d'importation de GNL dans le port de l'Elbe, à Stade, en Allemagne. - © Sina Schuldt / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP
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Pour sortir de la dépendance fossile, Pierre Charbonnier prône des alliances, soit la construction d’une « coalition climat ». Son livre éponyme, destiné aux décideurs, ne convainc pas car cette écologie politique est pensée en surplomb.
Sur la fin de sa vie, le philosophe français Bruno Latour a préféré condenser ses réflexions politiques dans un petit opus accessible au grand public, Où atterrir ? (La Découverte, 2017), plutôt que dans d’épais traités abscons. C’est aussi la promesse de La Coalition climat — Travail, planète et politique au XXIe siècle (Seuil, 2025), un court texte écrit par l’un des penseurs qui se revendique comme héritier de Latour, Pierre Charbonnier.
Le philosophe prétend « éclairer la nature du problème auquel nous sommes confrontés » vis-à-vis des enjeux écologiques, dans le but de guider la transition. Malheureusement, c’est précisément de clarté dont le texte manque fatalement pour se hisser à la hauteur de ses ambitions.
Il faut l’indiquer d’emblée : Pierre Charbonnier n’écrit pas pour des lecteurs militants ou membres de la société civile organisée. Au travers de ses prises de positions, de ses sujets de recherche, des instances auxquelles il participe, le docteur en philosophie, ancien élève de l’École normale supérieure, chargé de recherche au CNRS et professeur à Sciences Po, se positionne plutôt comme un intellectuel qui parle aux décideurs.
Penser l’écologie depuis la perspective des États
Charbonnier défend ce qu’il présente comme une vision pragmatique de l’écologie : il propose des concepts pour repenser l’industrie européenne et défend une vision « réaliste » de la puissance militaire. À la manière des partis dits « de gouvernement » qui s’assurent d’être entendus dans l’arène politique en formulant des propositions modérées, Pierre Charbonnier se construit comme un intellectuel de gouvernement. Cette ambition est intéressante car elle l’oblige à ne pas faire l’impasse sur des enjeux parfois trop vite balayés par d’autres penseurs écologiques, telles que les conséquences géopolitiques et économiques de long terme de la décroissance ou de l’anti-industrialisme.
Lue ainsi, sa contribution peut donc enrichir le reste de la théorie de l’écologie politique, surtout dans la mesure où Charbonnier pense l’écologie depuis la perspective des États, qui ont leurs atouts et leurs contraintes. Sa réflexion tourne autour de trois éléments : les technologies de production, les conflits sociaux, et le contexte international.
Fidèle à cette voie médiane, Charbonnier n’est ni technocritique, ni technosolutionniste : pour lui, il importe de trouver un « consensus technologique », c’est-à-dire « la formation d’une représentation partagée et politiquement motrice de la contribution des techniques à la vie sociale et au développement ». Dit plus simplement : un accord sur les technologies qu’on souhaite, et celles dont on ne veut pas.
Il faut trouver un « consensus technologique »
La transition ne peut consister à arrêter du jour au lendemain toute activité anthropique : pour savoir quelle activité industrielle il faut garder et laquelle abandonner, Charbonnier propose de faire une différence entre « la question climatique » et « la question environnementale ». La première « se pose [...] au niveau de l’humanité et de son appartenance à la planète » ; la deuxième « rassemble [...] une série d’alertes, parfois savantes, parfois profanes, qui mettent en question l’acceptabilité du développement industriel, des procédés qu’il emploie (comme l’usage de pesticides, de composés chimiques toxiques en général) ».
En somme, Charbonnier dit qu’il ne faudrait pas que des écologistes bien intentionnés mais peu réfléchis refusent par principe un dispositif bénéfique à l’ensemble de la planète, au prétexte des nuisances que celui-ci engendrerait à l’échelle très locale. Il prend l’exemple d’une mine : si celle-ci permet la transition énergétique, ses bénéfices outrepassent ses coûts. Nous reviendrons sur cet exemple.
Qui décide du bon usage des technologies ?
Pour parvenir à ce « consensus technologique », une question se pose : comment constituer la force politique en mesure de proposer un bon usage des technologies ? Charbonnier distingue deux groupes antagonistes : d’un côté, la « coalition fossile », de l’autre, la « coalition climat ». La coalition fossile est composée de deux pôles : le premier est le mieux identifié, c’est l’élite qui bénéficie de l’économie fossile ; le deuxième est moins souvent évoqué : ce sont les populations précaires, qui dépendent des énergies fossiles au quotidien, pour leur travail, pour se déplacer, ou pour se chauffer. La coalition climat, elle, mêle des groupes sociaux distincts : en somme, des écolos urbains diplômés qui font du vélo, et des écolos populaires ruraux qui pourraient devenir des ouvriers des futures industries de la transition.
On pourrait regretter ici que Charbonnier ne s’appuie pas sur les travaux du sociologue Jean-Baptiste Comby, qui analyse avec beaucoup plus de finesse la composition des soutiens et des détracteurs de l’écologie politique dans Écolos mais pas trop (Raisons d’agir, 2024).
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Charbonnier propose malgré tout une idée intéressante. Plutôt que d’espérer faire advenir une « classe géosociale » homogène, à l’image de la classe ouvrière, comme l’avait théorisé Bruno Latour dans ses derniers travaux, forger une « coalition » implique de composer avec des groupes sociaux qui ont chacun leur intérêt propre, mais dont l’intérêt global converge vers une même transition écologique.
Une « écologie de guerre »
Dernier argument du livre : cette coalition climat doit permettre à l’Union européenne de proposer sa propre vision de la transition écologique. Celle-ci diverge de la stratégie des États-Unis (un impérialisme climatosceptique incarné par Donald Trump) et de celle de la Chine (une expansion compatible avec certaines limites écologiques). Il ne s’agit pas non plus de décroissance, car Charbonnier ne croit pas en la possibilité de « remettre en question les aspirations matérielles de la société, en particulier de la classe moyenne et populaire ».
La voie qu’il propose repose donc sur un « pacte vert européen », une sorte de Green Deal (avant que celui-ci ait été vidé de sa substance par les lobbies industriels), qui envisage « la fin de l’expansion » mais ne remet pas en question les avancées technoscientifiques, n’entraîne pas de récession économique, et n’abandonne pas la puissance militaire. Vaste programme.
Pierre Charbonnier avait vu dans l’invasion de l’Ukraine par la Russie l’occasion de faire advenir une « écologie de guerre » : une sobriété sous contrainte, perçue comme un enjeu stratégique (il faut se passer du gaz russe pour ne pas alimenter une puissance militaire voisine) plutôt qu’uniquement environnementale. Le chercheur écrit ainsi que pour l’Union européenne, « dépense militaire et dépense de transition ont la même signification », que « la production d’obus et la mise en place d’infrastructures renouvelables revêtent des significations très proches ».
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On peut s’étonner de ce qui ressemble ici à une méconnaissance profonde des liens entre industrie de l’armement et industrie fossile, la première étant l’un des principaux vecteurs de consommation énergétique au monde, fondamentalement orientée sur la puissance et la performance. L’histoire des techniques montre que les technologies militaires sont autant de rouages qui, une fois développés, renforcent la puissance de coercition de la coalition fossile, et entraînent une dépendance à des infrastructures énergivores et demandeuses de matières premières stratégiques, comme l’expose par exemple Susan Lindee dans Rational fog — Science and technology in modern war (Harvard University Press, 2020).
Ouvrir des mines en France au prétexte de la transition
Cette aporie en illustre une autre : Pierre Charbonnier s’appuie sur l’exemple de la mine pour, au terme d’une démonstration tortueuse, souligner qu’il faut penser ses effets dans leur globalité, et qu’il pourrait donc être pertinent d’ouvrir des mines en France au prétexte de la transition. Il suffit pourtant de mettre les pieds dans une seule réunion de collectif citoyen pour voir que les habitants sont les premiers à faire un lien entre ce qu’il se joue ici et ailleurs, à questionner globalement les usages des matières premières extraites et leur pertinence dans le modèle de société désirée, et à pointer qu’ouvrir une mine en France n’en ferme pas une ailleurs, mais que cela vise simplement à répondre à la demande globale en minerais.
La Coalition climat est un texte qui devrait être opérationnel, puisqu’il veut aider les décideurs à penser la transition écologique. Mais, dans sa forme et dans son argumentation, il révèle en creux un problème de méthode : Pierre Charbonnier prétend expliquer comment former des coalitions avec un peuple qu’il ne connaît que grâce aux instituts de sondage, empruntant des détours sans fin pour enfoncer bon nombre de portes ouvertes.
En conséquence, bon nombre de propositions — dont certaines sont intéressantes — sont bloquées dans une grille de lecture technocratique qui ignore et va à rebours de tous les courants, historiques et actuels, d’écologie politique. À force de raisonner avec des abstractions, Pierre Charbonnier, qui prétend pourtant livrer un outil concret et plus pertinent que des traités idéologiques, bâtit son raisonnement sur un modèle de société abstraite, qui oublie les rapports de force tangibles et bien compris qui opposent la « coalition climat » à la « coalition fossile ».
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La Coalition climat — Travail, planète et politique au XXIe siècle, de Pierre Charbonnier, aux éditions Seuil, septembre 2025, 204 p., 20,50 euros. |