Contre les avions et le béton, la bataille repart au nord de Paris

Durée de lecture : 9 minutes

28 mai 2020 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)



Dans la plaine de France, au nord de Paris, les élus ont voté l’agrandissement de l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle et le bétonnage d’une partie des terres du triangle de Gonesse. Des associations écolos ont déposé un recours en contentieux contre cette décision, représentative d’un monde qui ne change pas sa façon de penser.

Toujours plus d’avions dans le ciel et de sols étouffés sous le béton : le « monde d’après » la pandémie de Covid-19 ressemblerait-il comme deux gouttes d’eau au « vieux monde »  ? Au nord de Paris, où les terres fertiles du triangle de Gonesse sont menacées d’urbanisation, où l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle pourrait accueillir 40 millions de passagers supplémentaires par an, c’est ce que laissent présager les documents d’urbanisme votés par les élus avant la pandémie et le confinement. Des militants écologistes ne l’entendent pas de cette oreille et se battent pour éviter la relance de « la machine infernale ». Ils veulent enterrer définitivement des projets qu’ils jugent « anachroniques » et « climaticides ».

Quinze associations [1], dont le Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG), Notre affaire à tous (NAT) et France nature environnement (FNE), exigent conjointement l’abandon du projet de terminal T4 de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle et la protection des terres agricoles du triangle de Gonesse, au nord de la capitale. Elles ont déposé, mercredi 13 mai, un recours en contentieux contre le schéma de cohérence territoriale de Roissy-Pays-de-France, adopté par le conseil communautaire le 19 décembre dernier. Ce document d’urbanisme permet, en effet, la construction d’un nouveau terminal au sein de l’aéroport Charles-de-Gaulle et l’urbanisation d’une partie du triangle de Gonesse.

« Il revient aux collectivités de lutter contre les nuisances sonores, l’artificialisation des terres et le changement climatique » 

« Le Scot de Roissy-Pays-de-France est essentiellement articulé autour du rayonnement économique promis par le Terminal 4 et le “développement” du triangle de Gonesse, qui sont pourtant des projets contestés et hautement hypothétiques, dit Maxime Colin, membre de France nature environnement Île-de-France. Il occulte les conséquences sanitaires et écologiques considérables qu’impliquent ces projets pour le territoire et le reste de la France. »

Le 18 février, les activistes avaient déjà lancé un « recours gracieux » contre le document d’urbanisme. Sans succès. « Le Scot a été maintenu tel quel, regrette Chloé Gerbier, juriste et porte-parole de Notre affaire à tous. Nous allons donc au bout de la démarche pour contraindre les pouvoirs publics à intégrer les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique dans les documents régissant l’aménagement du territoire. » Pour elle, « des outils d’échelle nationale importants, tels que la stratégie nationale bas carbone ou l’objectif de zéro artificialisation nette, doivent être déclinés à l’échelle des territoires, sans quoi ils resteront lettre morte. »

Le 8 septembre 2019, des opposants à EuropaCity ont déployé une banderole au-dessus de l’autoroute A1.

La juriste précise que le Code de l’urbanisme édicte, dans son article L101_2 qu’« il revient aux collectivités de lutter, à l’échelle de leur territoire, contre les nuisances sonores, l’artificialisation des terres et le changement climatique ». Or, « en planifiant la réalisation de projets comme le Terminal 4 ou l’urbanisation du triangle de Gonesse, la collectivité manque gravement à ses missions. Le schéma de cohérence territoriale du territoire Roissy-Pays-de-France doit être annulé. »

En février 2019, Reporterre se penchait sur le projet de Terminal 4. Ce chantier faramineux permettrait à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle d’accueillir jusqu’à 40 millions de passagers supplémentaires par an à l’horizon 2037. « Augmenter le flux d’avions est une hérésie dans un monde en proie aux dérèglements climatiques », estime Audrey Boehly, membre du collectif Non au T4. « Il faut (…) se prémunir contre des choix de technologies ou d’infrastructures (par exemple extension des aéroports) susceptibles de verrouiller notre économie dans un chemin incompatible avec la neutralité carbone », prévenait le Haut Conseil pour le climat (HCC), le 3 décembre 2019, dans un courrier adressé au ministre de l’Économie, Bruno Le Maire.

Le 27 mai 2018, lors d’un pique-nique d’opposition à EuropaCity au triangle de Gonesse.

« La santé des populations survolées est également en péril, poursuit Audrey Boehly. Leur vie est déjà empoisonnée par les avions, et elles verraient la pollution de l’air et les nuisances sonores décupler. » C’est pourquoi, selon elle, « le Scot doit être invalidé et l’extension de Roissy annulée car elle n’est pas conforme au monde d’après crise que nous devons bâtir, moins carboné et plus respectueux de la santé et de l’environnement. »

« Le cheval de Troie pour une urbanisation irréversible » 

Et, ajoute-t-elle, « dans un contexte de pandémie, est-il vraiment judicieux d’investir 9 milliards d’euros [le coût estimé du projet] et de miser sur un accroissement du trafic dans le secteur de l’aéronautique, qui sera le plus durablement touché par la crise ? Pour nous, ce serait une aberration. Cet argent, il faut l’investir dans le train. »

Sous certains des couloirs aériens de Roissy-Charles-de-Gaulle, malgré l’abandon du projet de mégacentre commercial EuropaCity en fin d’année dernière, les terres fertiles du triangle de Gonesse sont toujours menacées par les bétonneuses du Grand Paris et par un projet de gare du futur métro 17. « S’ils font cette gare au milieu de nulle part, loin des habitations [la première habitation est située à 1,7 kilomètre de l’emplacement prévu], c’est le cheval de Troie pour une urbanisation irréversible », prévient Bernard Loup, président du Collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG). Pour lui, « le Scot de Roissy-Pays-de-France accentue cette menace, puisqu’il prévoit l’urbanisation de 300 hectares ».

Dimanche 27 mai 2018, plusieurs centaines de personnes se sont retrouvées sur le triangle de Gonesse dans un rassemblement festif... et poétique.

Depuis dix ans, le Collectif pour le triangle de Gonesse a un autre dessein pour ces terres. Il est animé par la volonté de maintenir leur rôle agricole. « La pandémie a permis de mesurer la grande vulnérabilité alimentaire des métropoles, et devrait pousser nos élus à relocaliser notre alimentation », estime Bernard Loup. En ce sens, « ces terres agricoles au nord de Paris constituent une occasion immense », considérait en février Robert Spizzichino, pilote du projet Carma. La coopérative Carma prévoit de développer l’agriculture vivrière, destinée à renforcer l’autonomie alimentaire de la plaine de France voire jusqu’à Paris. Elle vient de remettre deux rapports sur la transition écologique de la plaine de France à Francis Rol-Tanguy, le haut fonctionnaire chargé par le gouvernement de rédiger des « scénarios » sur l’avenir de la plaine de France. Les deux dossiers proposent des pistes concrètes de mise en valeur des 680 hectares de terres agricoles situés entre Le Bourget et Roissy, ainsi qu’un projet de transition écologique pour l’ensemble du pays de France.

« Entre une alimentation saine, locale, et l’artificialisation des sols, nous avons fait notre choix, insiste Bernard Loup. Au gouvernement et aux élus de faire le leur, et nous les aiderons. »

Le président de la communauté de Roissy-Pays-de-France est « nostalgique des avions dans le ciel »

« Notre bonne foi est totale, on veut améliorer la planète, on n’est pas malsain. Mais le développement économique n’est pas malsain », se défend le président de la communauté d’agglomération de Roissy-Pays-de-France, Patrick Renaud (DVD), contacté par Reporterre. Pour l’élu, l’extension de l’aéroport de Roissy et l’urbanisation d’une partie du triangle de Gonesse « sont indispensables » pour « fournir du travail aux populations défavorisées de notre secteur, notamment dans le Val-d’Oise, où les taux de chômage sont inacceptables » : « Notre responsabilité est limitée à un territoire qu’il faut sauver, on cherche des solutions pour secourir les gens qui ont faim, les personnes les plus précaires qui ont perdu leurs emplois pendant la pandémie et vont en prendre plein la tête. »

Sur le projet de Terminal 4 de Roissy-Charles-de-Gaulle, Patrick Renaud estime qu’il est « de toute façon obligatoire, c’est une décision de l’État ». Une décision qu’il soutient ardemment : « Ne pas développer les aéroports parisiens est un choix de déclin. Même les membres de ces associations [Les associations requérantes] sont contents qu’il y ait des avions quand ils veulent voyager avec leurs familles. En ce moment, des gens disent que c’est magnifique un ciel bleu, sans avion, mais penseraient-ils ainsi s’ils étaient licenciés justement parce que ces avions sont cloués au sol ? C’est ce que les gens d’ici ont vécu pendant la pandémie. Presque toute notre activité économique est à l’arrêt ! Dans ces cas-là, qu’on soit pour ou contre l’aéroport, on est nostalgique des avions dans le ciel. »

Laurence, une des opposantes à EuropaCity, et les cucurbitacées qu’elle a fait pousser sur les terres du triangle de Gonesse, en septembre 2019.

Dans un billet publié sur son blog Mediapart en janvier 2019, l’urbaniste Jacqueline Lorthiois avait déconstruit cette idée que Roissy représenterait une manne d’emplois pour son territoire, la plate-forme aéroportuaire n’employant « que 5,4 % des actifs de son bassin ».

Cela ne convainct pas Patrick Renaud, qui regrette l’abandon du projet EuropaCity et attaque le projet Carma : « L’abandon d’EuropaCity n’est pas bon pour notre territoire. Le projet Carma est très bien, mais entre les avions, la route et les produits déversés dans les sous-sols par les agriculteurs — même si on aime bien les agriculteurs —, je ne crois pas qu’ils soient au meilleur endroit s’ils cherchent une terre pure. Et Carma, c’est une dizaine d’emplois, tout au plus ? En tout cas, les associations bafouillent quand on leur demande. Nous, on était à 30.000 avec EuropaCity. Ça n’a rien à voir, on ne peut pas proposer une alternative comme Carma à une population qui a besoin de bosser. »

« Contrairement à EuropaCity, qui offrait une palette de métiers très limitée, Carma va élargir les filières de métiers, impliquer l’ensemble du territoire et introduire des dispositifs permettant de faire du germinatif, de créer des choses, de permettre aux initiatives de se développer, rétorquait Robert Spizzichino, pilote du projet Carma, en février. Le projet aura un effet multiplicateur sur l’ensemble des filières économiques. »





[1Liste des associations requérantes : Notre affaire à tous ; Collectif Non au terminal 4 ; Collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG) ; France nature environnement Île-de-France (FNE-IDF) ; France nature environnement Seine-et-Marne (FNE-SEM) ; SOS Vallée de Montmorency ; Val-d’Oise environnement (VOE) ; Les Amis de la Terre Val-d’Oise (ATVO) ; Mouvement national de lutte pour l’environnement - 93 et Nord Est parisien (MNLE 93) ; Réseau des associations pour le maintien d’une agriculture paysanne en Ile de France (Réseau Amap IDF) ; Environnement 93 ; Vivre mieux ensemble à Aulnay-sous-Bois (VME Aulnay) ; Association de défense contre les nuisances aériennes (ADVOCNAR) ; Collectif inter-associatif du refus des nuisances aériennes (Cirena) ; Défense des intérêts des riverains de l’aérodrome de Pontoise/Cormeilles en Vexin (Dirap)


Lire aussi : Le monde d’après sera un champ de bataille

Source : Alexandre-Reza pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre
. chapô : en mai 2018, sur le triangle de Gonesse. Panorama de la plaine de France.
. 2019 : © NnoMan Cadoret/Reporterre



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