Danger des pesticides : la veuve d’un agriculteur témoigne

23 mars 2015 / Philippe Desfilhes (Reporterre)

Le mari de Caroline Chenet-Lis est décédé en 2011 des suites d’un cancer. Au contact permanent de pesticides, il est l’un des premiers agriculteurs dont la maladie a été reconnue par la sécurité sociale agricole. Reporterre est allé à la rencontre de cette femme énergique qui se bat aujourd’hui pour dénoncer le danger des produits phyto-sanitaires.

- Saujon (Charente-Maritime), reportage

L’amour était dans le pré mais la mort s’en est mêlée. « Mon mari Yannick est décédé le 15 janvier 2011 d’une leucémie reconnue comme maladie professionnelle sept ans auparavant. Il était né six mois après moi. Nous aurions fait une grosse fête cette année pour nos cinquante ans. »

Ce 10 mars 2015, le printemps fait l’une de ses premières sorties de l’année. Caroline Chenet-Lis est venue nous chercher à la gare de Saujon, en Charente-Maritime, à quelques kilomètres de sa ferme. Comme elle est venue chercher de nombreux journalistes. « L’année qui a suivi le décès de Yannick, nous recevions au moins un média par mois ! Cette médiatisation était nécessaire car l’association Phyto-Victimes avait été créée deux mois après la mort de Yannick. »

Cette femme énergique assume sans rechigner le rôle de porte-parole de Phyto-Victimes dont elle a été vice-Présidente les quatre premières années. Si elle raconte le drame qui a touché sa famille, c’est pour dénoncer le danger des pesticides et informer ceux qui sont directement concernés, les agriculteurs, les salariés de l’agro-alimentaire et les riverains des exploitations.

300 pesticides différents

C’est aussi pour que les gens comprennent ce qui est arrivé à son mari. Quand celui-ci reprend en 1989 la ferme familiale, c’est une petite exploitation d’une trentaine d’hectares, avec une vingtaine de vaches à viande, des céréales et six hectares d’ugni blanc, le cépage du Cognac. « C’était un fonceur, alors on s’est vite agrandi et modernisé en construisant deux « stabulations » et en achetant du matériel pour la fenaison. »

Avec ses 210 hectares dont 130 de marais et un troupeau de 150 bêtes, l’exploitation des Chenet n’a rien d’industrielle. Les compléments céréaliers donnés aux animaux sont fabriqués sur place et ne reçoivent aucun traitement. Cela n’était pas le cas quand Yannick s’en occupait. « Les pesticides étaient utilisés pour la culture des céréales et pour la vigne. Yannick a commencé à en manipuler dès l’age de quatorze ans dans l’exploitation familiale, les bras nus et sans cabine de protection, comme tout le monde à l’époque. »

Après son décès, elle épluchera toutes les factures et tombera des nues : son mari a utilisé 300 pesticides différents pendant sa carrière ! Elle se rappelle lui avoir dit plusieurs fois qu’elle trouvait les traitements très nombreux, surtout avec les enfants à la ferme. Lui ne se posait pas la question.

« Mais personne ne se la posait autour de nous ! Et les coopératives et les marchands qui nous livraient à la ferme ont bien sûr complètement oublié de nous dire que leurs produits étaient dangereux. »

Caroline Chenet-Lis parle des dix ans terribles qu’ont vécus le malade et sa famille (les Chenet-Lis ont deux filles, Pauline et Emilie qui, à l’automne 2002, lorsque l’on découvre la maladie de leur père, sont en sixième et en CM2) avec pudeur mais sans cacher la violence et la brutalité de la maladie.

« On rentrait de vacances, Yannick se sentait fatigué, le médecin lui a fait une prise de sang puis tout est allé très vite. Il a été hospitalisé d’urgence à Royan un vendredi, le lundi il était à Poitiers et le mercredi la chimio commençait. »

Combat pour la reconnaissance

A 37 ans, Yannick Chenet souffre d’une leucémie aigüe. Trois autogreffes, une allogreffe réalisée en 2003, et tous les traitements qui suivront n’y feront rien. Le dossier constitué pour une reconnaissance de maladie professionnelle par la MSA (la Sécurité sociale agricole) ne donne rien. « Nous avions d’autres priorités, alors on a mis cela de côté jusqu’au jour où l’on a entendu parler de Dominique Marchal à la télé. »

Ce céréalier de Meurthe-et-Moselle a obtenu cette reconnaissance après s’être battu pendant cinq ou six ans. Yannick et Caroline Chenet veulent profiter de la « jurisprudence Marchal » et refont une demande. Nous sommes en 2007. Cette fois, un médecin-conseil les reçoit et Yannick est reconnu victime des pesticides par la MSA.

« Ses frais médicaux ont été mieux pris en charge et il a perçu une pension d’invalidité de 750 euros par mois. Avec l’embauche à plein temps de quelqu’un pour le remplacer et les filles qui grandissaient, cela a été des années difficiles sur le plan financier aussi. »

Caroline Chenet-Lis s’interroge encore sur les raisons pour lesquelles le dossier a été accepté. Un médecin compatissant ? Une erreur de procédure de la MSA qui n’avait pas répondu à leur premier courrier ? Les agriculteurs malades à cause des pesticides ont en effet le plus grand mal à obtenir gain de cause. Il leur faut alors contester le refus de la MSA devant le Tribunal des affaires sociales.

« Des films comme « La mort est dans le pré » ou des articles comme celui que vous écrirez sont importants car ils contribuent à modifier le regard des gens et donc aussi celui des magistrats. »

- La mort est dans le pré

Caroline Chenet dénonce l’hypocrisie de la Sécurité sociale. « Pour elle, les agriculteurs qui ont un cancer ou la maladie de Parkinson sont des gens qui ont eu un métier fatiguant et sont usés, et ça s’arrête là. C’est d’autant plus scandaleux que nous avons appris que dans la région, une clinique accueille régulièrement des viticulteurs du Bordelais, du Médoc et de Charente empoisonnés d’avoir traité leurs vignes. »

Sa colère prolonge celle de son mari. « Yannick était un homme en colère. Cela ne l’a pas empêché de très vite chercher à convaincre les agriculteurs qui autour de nous utilisaient des pesticides sans se protéger suffisamment. Il s’est alors heurté au refus de certains de reconnaître que les produits étaient la cause de son cancer et en a été blessé. La rencontre d’autres agriculteurs frappés par la maladie a été à ce moment très importante pour lui. »

L’association Phyto-Victimes n’existait pas encore. « Nous avons été conviés en janvier 2010 à l’« appel de Ruffec ». Il y avait là cinq autres victimes dont Paul François, un agriculteur très malade également, qui avait des contact avec l’association de défense de l’environnement Générations Futures. » Cette réunion a débouché un an plus tard sur la création de Phyto-Victimes, qui réunit tous les professionnels concernés par le problème des pesticides.

Changer la formation des jeunes

Caroline Chenet-Lis porte désormais un regard différent sur le monde agricole. « Dans les lycées professionnels, les jeunes commencent à apprendre à utiliser un pulvérisateur avant de connaître la dangerosité des produits ! Il faut les former pour qu’ils cultivent bio ou limitent au maximum l’utilisation des pesticides. Cela prendra du temps mais c’est les jeunes qu’il faut convaincre ! »

Elue depuis deux ans à la Chambre d’agriculture de son département (sur la liste de la FNSEA), elle promeut l’agriculture biologique. « Il faut ré-introduire en Charente-Maritime les ‘fermes-défi’. Dans ces exploitations, les agriculteurs qui se proposent de diminuer l’utilisation des produits phyto-sanitaires seront aidés. »

Elle même est décidée à montrer l’exemple. « Nous réfléchissons à la conversion en bio des surfaces où sont cultivés le blé, le maïs, l’orge ou le maïs vendus à la Coop. Cela n’est pas facile car cela nécessite des investissements et un changement de pratiques. »

Pour l’élevage, c’est plus simple et le pas a été franchi. Le fourrage destiné aux bêtes est sans pesticides et, dans les champs, le fumier de l’élevage a remplacé l’azote chimique. Quand elle ne broutent pas l’herbe des marais, les vaches de la ferme Chenet mangent un mélange de lin, de sorgho, de pois, de moha, de vece et de luzerne 100 % naturels.


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Source et photos : Philippe Desfilhes pour Reporterre

Cet entretien a été réalisé en partenariat avec l’association Générations futures qui organise la Semaine pour les alternatives aux pesticides.


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