Dans les coulisses de l’Euro, la vie cachée des travailleurs qui le rendent possible

9 juillet 2016 / Chloé Rousseau



Ils œuvrent dans l’ombre de la grande fête de l’Euro de football, des centaines de travailleurs smicards aux rôles bien définis : orientation des spectateurs, sécurité, propreté. Ou encore : accueil des véhicules sur les parkings, comme l’auteure de cette tribune. Qui raconte ses soirs de matchs pour satisfaire le client invisible et exigeant qu’est l’Uefa.

Chloé Rousseau travaille au Stade de France et au Parc des Princes à la gestion des parkings pour l’Euro de football.


Avachis ou raidis dans vos canapés, une nouvelle session foot commence. Bière à la main, pizzas sortant du four, les toilettes au bout du couloir pour la mi-temps. Vous êtes entre amis, vous êtes bien. On crache sur la France mais quand elle joue, les rues sont désertes et les bars bondés, sauf ceux qui ne retransmettent pas le match. Vous sentez un regain d’amour pour votre nation et quelque part, ça fait chaud au cœur, les terroristes n’auront pas réussi à vous enlever votre passion du sport.

Sûrement que pour vous, les seules couleurs qui importent ce soir sont le bleu et le blanc et puis celles de l’équipe adverse à la rigueur, rouge pour la Suisse et l’Albanie, jaune pour la Roumanie, vert pour l’Irlande… et la pelouse, pas très belle pour ce tournoi, dit-on. Le tout saupoudré d’un peu de noir à l’arbitrage. Dans notre monde à nous, les couleurs sont tout autres. Le rouge, c’est les « volunteers », qui guident gratuitement les spectateurs des abords du stade jusqu’à leur place. Le bleu clair, ceux qu’il faut satisfaire, embauchés directement par l’Uefa (Union européenne des associations de football, organisatrice de l’Euro 2016). En jaune et orange, vous avez les stadiers et les agents de sécurité, qui vous fouillent, vous et vos voitures, quand vous vous déplacez pour voir le match en direct. Le noir et le bleu marine pour les CRS et les flics qui rodent un peu partout, gèrent la circulation et les débordements. Toutes les nationalités ont un point commun : elles aiment s’abreuver avant d’aller clamer leur soutien dans les tribunes. Donc le vert, c’est les agents d’entretien, qui passent des heures après le match à nettoyer les rues jonchées de gobelets, de canettes et de sacs plastiques multicolores, parce que, quand on aime (boire), on ne compte pas (les détritus).

Tester notre tentation face au fruit défendu

Nous, on est en noir et jaune. Noir pour les chaussures et le pantalon, jaune pour le chasuble. Invisibles à l’écran, il faut se rapprocher du stade pour comprendre notre rôle, et encore, même de près, même pour nous, ce n’est pas toujours évident. Nous sommes les « agents d’accueil et orientation des véhicules » ou, plus communément, « agents parkings ». Là pour vous servir.

S’il pleut, vous pensez bien sûr aux joueurs qui transpirent sous cette pluie violente en vous réjouissant sadiquement. On vous entend d’ici : « Après tout, pour le prix qu’ils sont payés, ils peuvent bien se mouiller un peu ! » Mais derrière, nous sommes des centaines à n’avoir que le Smic pour nous aider à supporter les rafales de vent, de pluie, de froid. « L’Euro au mois de juin, ça sera cool, on pourra renseigner les gens en faisant le plein de vitamine D ! » Tu parles, Charles !

On connaît les vagues de chaleur aussi, les heures passées en plein soleil avec une seule pause, parfois au bout de 7 heures de travail. Pour ceux qui font le ramadan, le mode survie est activé. Rester debout sur un périmètre très restreint est une consigne qui n’est pas négociable. Même si le match est commencé et que les rues sont calmes, la règle est stricte. À tout moment, un responsable peut passer, à vélo ou à moto, et reprocher amèrement tout manquement. Il y a un client abstrait — l’Uefa — à satisfaire. Parfois, on nous place juste à côté d’un banc, comme si l’on cherchait à tester notre tentation face au fruit défendu. Coûte que coûte, on résiste. De bons petits soldats sous-payés. Tout pour vous servir, on vous dit.

La plupart d’entre nous, embauchés par une boîte d’intérim spécialisée dans l’événementiel, ne sommes pas des bleus. Les matchs de foot, on connait, pour avoir pris soin des consignes et de l’accueil des supporters du PSG pendant une partie de la saison au Parc des Princes. Le Stade de France, on gère aussi, lors des grands matchs ou événements. L’Euro, c’est la même chose tout en étant différent : plus grand, plus riche, plus intense.

La lutte contre l’ennui est notre principale activité 

Talkie-walkie à la main, immobiles au poste que l’on nous a attribué, on patiente en scrutant l’arrivée de bus de supporters ou de voitures amenant les VIP, les gens de la haute société footballistique. Avec le temps, le repérage des cartons de couleur que les conducteurs placent sur leur pare-brise se fait de loin. « P4 », « P62 », « P13 » sont des codes magiques délivrant l’accès aux places réservées autour du stade. Mais dix heures durant, de 12 h à 22 h ou de 15 h à 1 h suivant l’heure du match, la lutte contre l’ennui est notre principale activité. Oui, parce que sur les 30 ou 50 bus attendus n’en viennent parfois que 12.

12 bus en dix heures, même si on les aide très bien à se garer en échangeant trois mots avec le chauffeur, ça reste mince. Attendre l’attendu devient le cœur de notre mission. À l’intérieur du périmètre, celle-ci s’arrête là, même si, dans certaines zones où les supporters de tous les pays sont autorisés à patienter et à circuler, on renseigne avec plaisir pour faire passer le temps. Les questions sont toujours les mêmes, on finit par aller chercher les réponses qui ne sont pas fournies lors de la formation : emplacement des distributeurs, des toilettes les plus proches, du métro, du RER, numéro des taxis…

À l’extérieur du périmètre, notre orientation des véhicules accrédités vers les parkings qui les attendent se double d’un filtrage de toutes les autres voitures qui cherchent à stationner depuis des heures. Les résidents, grâce à leur macaron, passent presque partout mais en ont marre quand même, de tous ces contrôles. Les autres, énervés ou non, en retard ou non, polis ou non, sont dirigés vers des rues ou des parkings plus éloignés, exposés aux PV, et tant pis si le match est sur le point de commencer. En désespoir de cause, certains s’impatientent, sortent une plaque de policier ou d’élu de la ville, proposent des billets de 50 € sans scrupule… Mais les passe-droits sont rares, c’est le talkie qui décide. Parfois, le parking « PMR » est mal indiqué ou complet et des fans de football se retrouvent à faire des kilomètres en fauteuil roulant. Premier jour des soldes, le responsable du magasin de sport au pied du stade vient négocier en colère pour que ses clients puissent accéder à son parking. Les règles sont respectées mais l’incompréhension est totale lorsque les comptages prouvent que, finalement, les parkings souterrains ne sont qu’à moitié remplis et que les rues réservées aux bus restent tristes de vide.

On se console avec les supporters, tellement heureux 

L’avantage pourrait être le travail en équipe mais, dans les faits, celui-ci est rare. La zone à couvrir est immense et les parkings, nombreux. Difficile d’être plusieurs à s’ennuyer au même endroit, dommage. Alors, nos collègues de quelques heures sont des policiers ou des CRS, parfois les mêmes que ceux face auxquels on se retrouve en manifestation le lendemain, sympathiques au premier abord, surtout envers les femmes, mais partageant rarement les mêmes valeurs et idéaux. Il faudra faire avec, les remettre à leur place si besoin. On se console avec les supporters, tellement heureux. Peut-être que cela justifie les milliards que brasse la Coupe, les heures passées sous la pluie, le fait que l’Uefa ne paie pas d’impôt en France pour l’événement… peut-être. Oui, parce qu’ils sont joyeux, vraiment. On appréciera particulièrement le bonheur communicatif des Irlandais, qui festoient quand ils perdent presque autant que quand ils gagnent. Nous rendre utiles auprès d’eux nous valorise un peu, nous encourage presque à faire du zèle, à passer une demi-heure au téléphone en fin de mission pour trouver un taxi avec rampe à un Autrichien en fauteuil roulant. Il y a les sourires aussi, le maquillage sur les joues, la solidarité entre travailleurs, les rencontres furtives mais mémorables. On en oublierait presque la sensation d’être traités comme des pions, uniquement comme un « agent 3 » ou un « agent D », qui communique au talkie l’arrivée de la voiture aux vitres teintées de Karembeu. « Agent 3 pour P0, tenez-vous prêts. »

Vous avez suivi tout le match. Bien bu, bien mangé. L’heure d’aller se reposer jusqu’au prochain. La nuit est tombée. De notre côté, nous n’avons pas aperçu l’ombre de la pelouse. De loin, on entend les applaudissements et les cris des supporters mais le score est parfois difficile à deviner. Jusqu’à la fin, on prie pour qu’il n’y ait pas prolongation, pour ne pas finir plus tard que prévu. La plupart d’entre nous attendent la sortie des supporters pour demander le résultat final ou le déduire de l’expression des visages. Nous sommes partout autour du stade mais toujours à l’écart de l’événement. Là pour vous servir.




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Lire aussi : Euh... désolé : derrière l’Euro 2016, des travailleuses exploitées en Asie

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : Le Parc des Princes, à Paris. Flickr (otama/CC BY 2.0)

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