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ReportageCOP29 Voyage

De Paris à Dimitrovgrad, rencontres au fil des trains

Gheorghe, ancien grutier dans un port de la mer Noire, regarde la forêt autonmale des Carpates.

Dans cette troisième chronique de son voyage ferroviaire jusqu’à la COP29 de Bakou, notre journaliste Emmanuel Clévenot raconte les rencontres faites au fil des trains qui l’emmènent toujours plus vers l’est du continent européen.

Reporterre part à la COP29 en Azerbaïdjan, en train ! Le sommet mondial pour le climat s’y tient du 11 au 22 novembre. Pour y aller sans exploser son empreinte carbone, notre journaliste Emmanuel Clévenot a entrepris un voyage ferroviaire de 9 jours, traversant 8 pays. Dans ce carnet de voyage, il nous raconte ses aventures et ses rencontres.



Il restera l’inconnu du train. Les lettres que le petit homme dessine sur la vitre empoussiérée de notre compartiment me sont étrangères. J’ai beau suivre attentivement les courbes façonnées par le bout de son index, l’alphabet cyrillique bulgare m’est indéchiffrable. Le petit homme restera un compagnon de voyage sans nom. Qu’importe. Dans ma mémoire sont gravés sa marinière rouge et blanche, pareille à celle de l’insaisissable Charlie, et les mêmes yeux azur et pétillants qu’avaient mon grand-père.

La locomotive freine subitement, et l’acier crisse sur les rails. Je jette un œil à la fenêtre et aperçois une femme coiffée du même képi rouge que tous les chefs de gare du pays. Agitant la main, l’inconnu me presse de le suivre. Ici, les trains s’arrêtent à peine à quai. Aucune annonce dans le haut-parleur. Aucun haut-parleur tout court. Nous sautons à terre, et filons en direction du hall à l’architecture soviétique. Le vieux bulgare consulte l’afficheur à palettes, me désigne la voie n °4 et grommelle : « Dimitrovgrad ». Une tape sur l’épaule en guise d’adieu, et voilà que sa silhouette s’évanouit dans la foule.

Le quai de gare de Gorna Oryahovitsa, en Bulgarie, où l’inconnu m’indique la bonne voie pour Dimitrovgrad. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Ces compagnons éphémères, j’en ai croisé dans chacun des sept trains empruntés depuis mon départ. Avant l’homme à la marinière, il y a d’abord Daniel. Chef de bord du Stuttgart–Vienne, ce Hongrois est un doux mélange de fantaisie et de fragilité. Heureux que je l’invite à poser devant l’objectif, il chuchote : « Jamais ça ne m’était arrivé. » Puis, forçant le naturel, il feint d’observer à travers la vitre. Je sais pourtant que l’on n’y décèle pas la moindre forme tant la nuit est noire, aux abords de la forêt de Bavière.

De la capitale d’Autriche à celle de Roumanie, l’homme aux commandes de la voiture s’appelait Nicolei. Avec lui, l’histoire avait mal commencé. À 22 h 05, sans même daigner toquer, il déboula dans la cabine et, le doigt procureur orienté sur moi, grommela : « Toi, billet non valide. Venir. »

Dans son bureau, le Roumain à la voix braillarde m’épie de la tête aux pieds, sourcils en V. Pas déboussolé pour autant, je l’imite et découvre ses pieds nus aux orteils en éventail. Une fois ma dette acquittée, je pivote sur mes talons, prêt à filer. « Désirez-vous un café au lait, ou une bière ? » La perfection de son français me cloue au sol. Le lendemain, une tasse fumante dans le creux de la main, il me révèlera l’avoir appris à l’école quarante-cinq plus tôt.

Nicolei s’est parfaitement souvenu de la phrase en français apprise 45 ans plus tôt sur les bancs de l’école. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Et puis, il y a eu Éléna et Gheorghe. Un clair-obscur entre la tendresse et la nonchalance. Aujourd’hui retraité, lui fût grutier dans un port de la mer Noire. Le réseau capricieux figeant Google Translate, la profession de madame demeurera un mystère. Les paupières chahutées par les bourrasques s’engouffrant dans l’étroit couloir, on s’abandonne aux reliefs karstiques des Carpates défilant à vive allure. L’obscurité tombée, Éléna s’endort. Trop souffrant pour grimper à l’échelle qui mène à la partie supérieure du train, Gheorghe partagera avec elle la fine banquette du bas. De l’étage, j’observe alors sa main caresser la cheville de sa femme et les ombres danser avec son visage.

Un sifflet m’arrache à mes pensées. Je ferme mon carnet de voyage, et m’approche du quai n °4. Prochaine escale : Dimitrovgrad.

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