Chassé d’une voiture en Géorgie, je termine mon chemin à pied
Le mont Ulgar, à l'approche de Posof, en Turquie. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Le mont Ulgar, à l'approche de Posof, en Turquie. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Durée de lecture : 4 minutes
Après huit jours de voyage en train pour se rendre à la COP29 en Azerbaïdjan, notre journaliste Emmanuel Clévenot doit prendre le bus et faire du stop. Non sans stress !
Reporterre part à la COP29 en Azerbaïdjan, en train ! Le sommet mondial pour le climat s’y tient du 11 au 22 novembre. Pour y aller sans exploser son empreinte carbone, notre journaliste Emmanuel Clévenot a entrepris un voyage ferroviaire de 9 jours, traversant 8 pays. Dans ce carnet de voyage, il nous raconte ses aventures et ses rencontres.
Le rugissement de la locomotive s’est éteint en gare de Kars, à l’extrême est de la Turquie. Le Doğu Ekspresi n’ira pas au-delà. Les rails, eux, continuent de trancher la plaine en direction d’Erevan, le cœur battant de l’Arménie. Ils sont le témoin silencieux d’une histoire inachevée. Celle de la réconciliation entre deux peuples déchirés par le génocide des Arméniens, entre 1915 et 1923. La promesse de retrouvailles a été effleurée par instant, mais la diplomatie a la dent dure. Plus que ces deux sillons d’acier, avançant sans but jusqu’à s’évanouir dans l’horizon brumeux. Ainsi s’achève mon périple ferroviaire.
La station de bus de Kars, aux confins de l’Anatolie, revêt une atmosphère d’antan. Arraché à la modernité, le hall d’attente est constitué de quelques bancs en bois et d’un poêle. Un petit garçon s’en approche et se frictionne les mains. Le thermomètre a chuté sous les -8 °C cette nuit.
À 11 heures, un vieil homme à la peau tannée crie « Ardahan » et tous les corps endormis s’éveillent brutalement. En échange de 150 livres turques (environ 4 euros), je me fraye une place à l’arrière du minibus à la carrosserie écaillée. À côté de moi s’assoit une fillette aux pupilles jaunes, presque irréelles et trahissant déjà l’ombre d’une vie difficile. Elle descend du car à l’entrée d’un hameau, un sac en plastique empli de kakis à la main.
En stop avec un soldat
Arrivé à Ardahan, l’option bus s’arrête elle aussi. Une centaine de kilomètres me sépare encore de la frontière avec la Géorgie. J’entre dans une supérette, achète un marqueur noir et dérobe un morceau de carton traînant par-là. Accroupi sur le trottoir, j’écris en grandes lettres majuscules ma prochaine étape : « Posof ». Une clope au bec, le commerçant du coin lit l’écriteau à haute voix et me lance un chaleureux : « Incha’Allah ! » Je tends mon pouce, au bord d’une voie rapide, et à peine une demi-heure plus tard, me voilà à partager des noix de cajou dans la bagnole d’un soldat turc.
À 15 heures, Bayram et Umur me font grimper dans leur camionnette. Sous nos yeux défilent des cimetières blancs, des fermiers et leur troupeau, et le majestueux mont Ulgar, culminant à près de 3 000 m d’altitude. À Hanak et Damal, deux bourgades esseulées dans une immensité féérique, je les aide à décharger leur cargaison de barquettes de poulet.
Halim, et sa double semi-remorque chargée de porcelaine, comble la quinzaine de kilomètres restants à parcourir jusqu’au poste-frontière. Lui aussi est en chemin pour l’Azerbaïdjan. Malheureusement, il dispose d’un laissez-passer que je ne saurais me procurer. Alors le temps d’une virée, sa voix âpre me conte des histoires sur les ours et les loups, vivant là autour de nous.
« Tu dois payer encore »
« Taxi, taxi. » À peine franchie la douane, j’aperçois cette berline décrépie et les deux colosses géorgiens assis à son bord. Un militaire en uniforme m’avait prévenu, un instant plus tôt, que la nuit serait fraîche et que la route vers le premier village serait interminable et déserte. Dans la nuit noire, emprunt de réticence et les doigts figés par le froid, je m’avance vers eux : « How much for Tbilissi ? » (« Combien pour aller à Tbilissi ? »)
Trois heures durant, la Toyota file à toute allure, frôlant le drame plus d’une fois. Le duo ne souffle pas un seul mot. Seule une playlist de dix titres, parmi lesquels Imagine Dragons, tourne en boucle. À l’approche de la capitale géorgienne, le conducteur me tend son téléphone. À l’autre bout du fil, un homme baragouinant quelques mots en anglais : « Si tu veux qu’il te dépose à Tbilissi, tu dois payer encore. » Je refuse. La tension monte d’un cran, il freine et s’arrête au bord de la route, à l’entrée de la ville. Je finis mon chemin à pied.
Il est 13 h 25, le 9 novembre, à Tbilissi. Dans quelques instants décollera mon avion pour Bakou, en Azerbaïdjan. L’ultime étape, inévitable en raison de la fermeture des frontières, avant la COP29. La fin aussi de mon carnet de voyage, avant l’ouverture d’un autre, sur les coulisses de ce grand raout !
Les étapes du voyage jusqu’en Azerbaïdjan :
- 1er novembre : Paris – Stuttgart (Allemagne)
- 2 novembre : Stuttgart – Vienne (Autriche)
- 3 novembre : Vienne – Bucarest (Roumanie)
- 4 novembre : Bucarest – Dimitrovgrad (Bulgarie)
- 5 novembre : Dimitrovgrad – Istanbul (Turquie)
- 6 novembre : Istanbul – Ankara (Turquie)
- 7 novembre : Ankara – Kars (Turquie)
- 8 novembre : Kars – Tbilissi (Géorgie)
- 9 novembre : Tbilissi – Bakou (Azerbaïdjan)