De l’essence dans une rivière normande : Lactalis mis en cause
L'usine du site où se situe la station-service incriminée voit défiler un immense flux de camions-citernes de lait. - © Guy Pichard / Reporterre
L'usine du site où se situe la station-service incriminée voit défiler un immense flux de camions-citernes de lait. - © Guy Pichard / Reporterre
Durée de lecture : 3 minutes
Un pêcheur, les gendarmes et les pompiers ont observé des hydrocarbures mi-mars dans une rivière de l’Orne. Une pollution qui, selon des témoignages recueillis par Reporterre, provient du site industriel voisin, propriété du groupe Lactalis.
Vimoutiers (Orne), reportage
Le 20 avril, un flux continu de camions-citernes de lait animait le site industriel de la Solaipa, filiale du groupe Lactalis à Vimoutiers, dans l’Orne. Mais aucun d’entre eux n’y faisait le plein, alors que les lieux comprennent une station-service. Pourquoi ? Car plus d’un mois plus tôt, le 16 mars, la présence de traces d’hydrocarbures a été constatée par les gendarmes et pompiers locaux en surface de la Vie, la rivière qui coule en contrebas.
À proximité de cette usine, symbole de l’industrie laitière d’une région où les communes portent des noms de fromages comme Camembert et Livarot, trois employés ont confirmé à Reporterre que l’essence n’y était plus distribuée et que les camions de lait se réapprovisionnaient actuellement à la station-service de la commune. Contactés par Reporterre, l’Office français de la biodiversité (OFB) et la gendarmerie locale ont confirmé qu’une enquête était bien en cours.
Car, si Ouest-France a brièvement relaté l’épisode sans faire le lien avec cette usine spécialisée dans la transformation du lait en ingrédients (notamment de la poudre de lactosérum), les témoignages recueillis par Reporterre indiquent que les fuites d’essence proviennent bel et bien de la station-service du site.
Pistolets défectueux
Des témoignages corroborés par une note de service interne que Reporterre s’est procurée, qui indique que deux pistolets défectueux de la station-service ont répandu de l’essence dans la nature pendant une durée indéterminée, contaminant la rivière le long du site et une partie des réseaux d’eau fluviale.
« Cela a été signalé par des chauffeurs et l’épisode a duré au moins plusieurs semaines », déclare un employé de la Solaipa, sous couvert d’anonymat. Si cette source évoque des centaines de litres d’essence déversées dans les sols et la rivière, impossible de savoir précisément les quantités perdues car Lactalis n’a pas donné suite à nos sollicitations, le directeur de l’usine étant « en congé ».
Reporterre s’est tout de même présenté à l’accueil du site, où une employée a certifié que personne ne pouvait s’exprimer. « Ils ne vous laisseront pas entrer et Lactalis ne parle pas aux journalistes de manière générale », nous a-t-on déclaré lors de notre visite.
Le 16 mars pourtant, un pêcheur était allé voir l’entreprise pour signaler que la surface de l’eau dans laquelle il a l’habitude de capturer des truites présentait des taches d’hydrocarbure. Ne souhaitant pas non plus s’exprimer publiquement, ce membre de l’association locale La Truite vimonastérienne nous a pourtant loué la réactivité de la Solaipa suite à son signalement.
Le jour même de son alerte, une entreprise sous-traitante aurait mis en place un protocole de dépollution pendant une quinzaine de jours, avec notamment plusieurs barrages flottants, pour contenir la dilution des hydrocarbures. Le 20 avril, Reporterre n’a pas pu constater la présence de traces de pollution persistant dans la rivière autour de la Solaipa — une observation qui ne suffit pas à déterminer si celle-ci a été entièrement résorbée.
Un site déjà épinglé
Cette pollution n’est pas le premier reproche adressé au site. En 2017, une fuite d’ammoniac avait déjà eu lieu au sein de la Solaipa. En 2020, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement avait mis en demeure l’entreprise afin de constituer « des garanties financières » ou de « cesser définitivement l’exploitation » des cuves de fioul lourd.
L’année suivante, la Solaipa avait été classée comme potentiellement dangereuse par la plateforme Notre maison brûle de Paul Poulain, qui recensait les installations classées protection de l’environnement soumises à autorisation ne respectant pas la réglementation, selon la base de données gouvernementale Géorisques.