Decathlon veut encore bétonner des terres agricoles près de Montpellier

Durée de lecture : 6 minutes

1er octobre 2020 / Lorène Lavocat et David Richard (Reporterre)



Au nord de Montpellier, le groupe Mulliez entend bétonner 17 hectares de terres agricoles pour y construire un énième complexe commercial en périphérie de la métropole de l’Hérault. Decathlon, Truffaut, O’Tera… autant d’enseignes que les opposants locaux, rejoints par des associations et syndicats nationaux, veulent empêcher de pousser.

  • Saint-Clément-de-Rivière (Hérault), reportage

Les pieds dans la terre argileuse, chacun avance avec son seau d’orge, le long des sillons fraîchement creusés. Micro en main, un militant donne le signal de départ : « Des terres pour la souveraineté alimentaire ! » lance-t-il, la voix assourdie par un masque en tissu. En quelques minutes, le paisible champ bordé de pins se transforme en fourmilière. Une centaine de personnes sèment des graines à la volée, tandis que d’autres, munies de pelles, apportent de jeunes arbustes fruitiers. « On a rarement vu semis plus chaotique », s’amuse Étienne Le Merre, éleveur de brebis venu du Larzac pour l’occasion. Mais, qu’importe, car ce qui se joue ce vendredi 25 septembre relève avant tout d’une « opération symbolique » : occuper, le temps d’une journée, des terres agricoles menacées de bétonnage.

C’est ici — dans ce terrain de 24 hectares, à 10 km au nord de Montpellier — que Decathlon compte construire un nouveau centre « ludique et commercial ». « Un futur lieu de vie autour du sport, des activités de plein air, de la culture et des loisirs, de la santé, du bien-être et du bien manger », à en croire Lionel Le Marquand, directeur régional du groupe. « Un projet emblématique de la consommation foncière incontrôlée, qui menace le climat et la production alimentaire », selon la Confédération paysanne, à l’initiative de l’occupation, avec Attac, Action non violente COP21, Extinction Rebellion et le collectif d’opposants Oxygène.

Initialement présenté comme un « village du sport et du bien-être », baptisé Oxylane, le complexe commercial consisterait — selon le dossier du permis d’aménager — en un « lotissement multiactivités » avec quatre hyper surfaces de vente (Decathlon, Truffaut, O’Tera et une enseigne encore indéterminée), plusieurs boutiques, restaurants et salles de sport, ainsi que des parkings et des bassins de rétention (la zone est en effet inondable). À l’arrivée, seuls sept des 24 hectares demeureraient vierges de tout aménagement, dont une partie pour des cultures agricoles et une autre — dans un bois classé — pour un parc accrobranche.

« Tant que rien n’est construit, tout reste réversible » 

Les propriétaires des parcelles — une vingtaine de familles ont signé une promesse de vente avec Decathlon en 2012 — mais également la municipalité de Saint-Clément-de Rivière et l’intercommunalité du Grand Pic Saint-Loup soutiennent mordicus le projet de l’entreprise. Contre l’avis des associations environnementales et de nombreux élus locaux — dont le maire de la commune voisine de Grabels, René Revol : « Plutôt que de préserver les dernières terres nourricières de l’agglomération, on va créer une zone commerciale supplémentaire, dans un secteur déjà bien équipé en la matière », dénonce l’édile, l’écharpe tricolore fouettée par la bise automnale. Les opposants soulignent également la destruction d’une vingtaine d’espèces protégées, notamment des chauves-souris, et des risques de pollution des nappes phréatiques.

René Revol, maire (France insoumise) de Grabels, commune voisine du site du projet Oxylane.

Ainsi, depuis 2014 et la création du collectif Oxygène, tout a été attaqué devant les tribunaux : permis d’aménagement, autorisations commerciales, schéma de cohérence territoriale (Scot). Pour le moment, sans grand succès. Les pétitions, lettres ouvertes et diverses manifestations n’ont pas non plus entamé l’appétit de l’équipementier sportif, qui affirmait en mai dernier être « plus que jamais déterminé dans [sa] volonté de poursuivre [sa] démarche conciliant développement économique, humain et environnemental ».

« Decathlon pourrait commencer les travaux demain, reconnaît Françoise Hélary, membre d’Oxygène. Mais ils feraient face à une contestation résolue : tant que rien n’est construit, tout reste réversible. » De fait, le chantier a pris du retard, et le groupe n’a avancé aucun calendrier précis. Les nuages s’accumuleraient-ils dans le ciel bleu et blanc de la multinationale ? Outre les recours juridiques toujours en cours, les militants peuvent désormais compter sur l’opposition du nouveau président de la métropole montpelliéraine toute proche, Michaël Delafosse. Car une partie des travaux de voirie nécessaires pour se rendre sur le site d’Oxylane requiert l’accord de l’élu local.

Françoise Hélary, du collectif Oxygène.

Autre épine dans le pied du géant sportif, des organisations de poids ont décidé d’entrer dans la bataille. Attac, Greenpeace, la CGT, Sud-Solidaires, les Amis de la Terre, la Confédération paysanne — réunies au sein du collectif Plus jamais ça — veulent faire de cette lutte « un exemple de ce qu’il ne faut pas faire face à la double urgence sociale et environnementale ». La CGT fustige ainsi « un projet de bétonnage et de marchandisation du groupe Mulliez » — propriétaire de Decathlon, mais également d’une cinquantaine d’enseignes comme Truffaut, Auchan, Cultura… — sixième patrimoine de France, « exilé fiscal en Belgique », qui « fait fortune » sur les suppressions d’emplois. Car si Decathlon annonce vouloir créer 200 postes à Saint-Clément-de-Rivière, le syndicat de travailleurs met en avant les réductions draconiennes d’effectif menées par la famille Mulliez ailleurs en France, à Auchan, à Alinéa ou encore Top Office.

« Le projet Oxylane n’a plus de sens aujourd’hui, il ne fait plus rêver » 

« Nous nous battons contre Oxylane et son monde », explique aussi Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne. Artificialisation des sols versus préservation de la biodiversité, centre commercial versus souveraineté alimentaire : « La crise sanitaire nous a rappelé qu’il était urgent de changer de direction, poursuit-il. Le monde d’après ne doit pas ressembler à celui d’avant. » Ce « monde d’après » que les militants souhaitent enraciner sur ces 24 ha de champs et de garrigue sera agroécologique : avec l’aide d’un ingénieur de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), ils ont imaginé un « projet alternatif pour le territoire » qui permettrait d’installer des paysans (en maraîchage, en céréales et en élevage de volailles) et de créer une trentaine d’emplois « non précaires ». « Le projet Oxylane n’a plus de sens aujourd’hui, il ne fait même plus rêver, estime Étienne Le Merre. Nous voulons un autre avenir. »

Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne.

Pour construire cet « autre monde », les activistes réunis ce vendredi 25 septembre ne se font pas d’illusion : « Aujourd’hui, avec cette occupation symbolique, on commence à créer un rapport de force, pour affirmer “ce projet ne se fera pas”, estime le jeune paysan. C’est une zone à défendre comme tant d’autres, et nous utiliserons tous les moyens légitimes pour qu’Oxylane ne se fasse pas. » Malgré le Covid-19, qui complique les mobilisations, Nicolas Girod veut aussi croire « à la convergence et à la désobéissance civile pour inverser le rapport de force », quitte « à monter progressivement en radicalité ». Car, bien que le président Macron ait repris l’idée de la Convention citoyenne pour le climat d’un moratoire sur les zones commerciales, peu de militants semblent y accorder du crédit. « On reste prudents, dit Françoise Hélary, on compte surtout sur l’élargissement de la lutte et sur notre détermination. »


  • Regarder notre reportage photo de l’action du 25 septembre 2020





Lire aussi : Decathlon, arrêtez de détruire la vie sur Terre

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © David Richard/Reporterre
. chapô : action d’occupation des terres menacées par le béton par le projet Oxylane, le 25 septembre 2020, au nord de Montpellier.

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